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Cédric Lépine : Pouvez-vous parler de votre intérêt pour les mondes virtuels que vous traitez à travers vos films et comment le cinéma peut être un outil adapté pour le traduire ?
Alain Della Negra : Avec Kaori [Kinoshita] les questions du virtuel nous intéressent autour du point de vue de l’anticipation puisque nos vies se joueront à l’avenir de plus en plus sur de telles plates-formes où il est question d’avatars et de la dématérialité. À propos de Second Life, nous avons utilisé avant tout le virtuel comme un outil dans notre film The Cat, the Reverend and the Slave. C’était en effet un outil formidable pour rencontrer des gens que nous n’aurions pas pu rencontrer ailleurs ou autrement : cela nous permettait de nous téléporter chez eux. Le virtuel est ainsi devenu pour nous un outil d’exploration. À cet égard, nous nous considérons davantage comme des explorateurs que comme des réalisateurs. En outre, cet outil est d’autant plus formidable qu’il constitue un filtre qui permet à chacun de parler de soi à travers sa vie virtuelle où ils ont plus d’emprise et où ils peuvent donc en parler plus librement.
C. L. : Concernant Bonheur académie, peut-on dans cette logique considérer l’expérience de vie en communauté raëlienne comme similaire à une expérience de réalité virtuelle où l’on se coupe du monde quotidien pour envisager de nouveaux liens sociaux ?
A. D. N. : C’est en effet un peu le sentiment que nous avons eu. Ce qui nous a touché chez les Raëliens est un peu du même ordre que ce qui nous a touché chez les joueurs, par exemple, de Second Life où nous avons pu constater une envie d’aller vers l’autre, de participer à un monde dans lequel ils ont du mal à avoir une accroche. Ainsi, les joueurs dans leur vie quotidienne avaient beaucoup de mal à être des citoyens dans leur pays alors que Second Life permet d’avoir un réseau, de participer à une sorte de mission. Contrairement aux préjugés qui font des joueurs des personnes qui s’isolent du monde, nous avons vu des personnes qui souhaitent participer davantage au monde et qui pour cela prennent des risques. Lorsque nous avons participé à Second Life en tant que joueurs, c’était assez troublant de sentir que nous nous connaissions les uns les autres assez intimement tandis que nos aspects physiques comptaient assez peu. Lorsque l’on joue assez longtemps avec quelqu’un, on se débarrasse de la matérialité du corps. Les joueurs ont entre eux le sentiment de toucher au moi profond de l’autre. C’est là ce que l’on retrouve effectivement chez les Raëliens.
C. L. : L’expérience raëlienne des adeptes s’apparente-t-elle à une « réalité augmentée » par rapport au quotidien, dans une logique transhumaniste de dépassement de soi ?
A. D. N. : Dans la mythologie raëlienne athée, les êtres humains sont des clones créés par la technique extraterrestre d’autres clones qui ont 20 000 ans d’avance sur nous. C’est donc là un point commun avec les créateurs de Second Life que nous avons rencontrés dans la Silicon Valley. J’ai parlé de « réalité augmentée » à propos de la présence de la caméra sur le centre raëlien. Nous savions que cette présence allait transformer le réel et il s’agissait pour nous de jouer avec les adeptes, comme cela apparaît dans les séquences des amoureux où chacun se débarrasse de ses inhibitions. Nous n’avons pas parlé de clonage car le sujet est devenu tabou chez les Raëliens. C’est dommage car c’est un thème qui nous plaisait.
C. L. : Comment avez-vous imaginer l’histoire du personnage principal Lily, joué par Laure Calamy, pour révéler à travers celui-ci le centre même ?
A. D. N. : Lily est un peu un archétype de l'adepte. Avant ce film, nous avons réalisé plusieurs films sur des centres thérapeutiques new age et ce profil de la personne isolée en éternelle recherche nous avons pu le rencontrer à plusieurs reprises : c’est à partir de cette base que nous l’avons écrit. Pour Lily, jusqu’à la fin rien n’est simple : on a beau mettre des bracelets pour exprimer ses désirs, la réalité est toujours la même qu’ailleurs. Cette fin s’est d’ailleurs écrite au montage selon un schéma scénaristique de non conclusion un peu comme dans un film de Hong Sang-soo alors que dans une précédente écriture de scénario elle était beaucoup plus extravertie, mais cela ne fonctionnait pas. Nous lui avons fait jouer beaucoup plus de scènes que l’histoire que nous avons gardé au final au montage. Cela signifie que nous avons découvert au montage des choses que nous n’avions pas imaginé auparavant. Nous avions imaginé de mêler l’histoire banale de deux femmes amoureuses du même homme sur le fond documentaire d’un homme ayant rencontré des extraterrestres. Mais il y a eu ensuite un autre aspect documentaire que nous n’avions pas imaginé : celui du contexte lui-même du centre qui influe sur les comédiens. Dès lors, nous nous sommes mis à observer nos comédiens comme les autres personnages. Il y a ainsi plusieurs scènes que nous avons découvertes en visionnant les rushes. Par exemple, la personne qui explique le plaisir qu’il a eu durant une soirée thématique à changer de sexe se trouve être l’ingénieur du son. Pour les comédiens il s’agissait d’une véritable expérience personnelle puisque le plus souvent ils ne disposaient que de peu de prises dans le contexte où ils participaient à des ateliers que nous ne pouvions pas faire répéter plusieurs fois. Nous avions bien un scénario sur le tournage mais le monteur n'a jamais voulu le lire. Il y a malgré tout quelques scènes plus écrites que d’autres comme celle de la piscine où les trois acteurs se rencontrent. Le film a été très compliqué à monter.
C. L. : Malgré tout, durant le tournage, il y a eu ce choix de mise en scène où les prises de vue à partir d’un drone en plongée permettent de signifier la conception raëlienne de la présence extraterrestre.
A. D. N. : Effectivement c’était un aspect que nous tenions à faire apparaître parce que c’est très présent chez les Raëliens. En effet, ils sont censés accueillir les extraterrestres qui eux observent en permanence les êtres humains. Se sentir ainsi observer crée en même temps une sensation d’étouffement. Finalement, la mise en scène de cette présence extraterrestre a été minimisée au montage et l’aspect documentaire s’est davantage développé.
C. L. : La question du bonheur était-elle centrale pour vous dans la réalisation de ce film ?
A. D. N. : Par rapport aux lieux que nous visitons en tant que réalisateurs, ce qui nous intéresse c’est de trouver des personnes qui essayent de changer les règles. Nous cherchions des lieux à la marge avec des personnes qui tentent des choses non conformistes. Finalement ce que nous avons trouvé chez les Raëliens était assez conformiste : qu’il s’agisse de la manière de considérer les hommes et les femmes, la manière « Club Med » de faire la fête, etc. Leur système n’est pas révolutionnaire : ce sont simplement des épicuriens qui cherchent à faire attention à leur corps en le maintenant dans le meilleur état le plus longtemps possible. C’est pourquoi pour eux il ne faut pas fumer, se droguer et pas trop boire.
C. L. : Pour les Raëliens dans le film, le grand ennemi de l’individu, c’est l’intellect qu’il faut abandonner pour se fier à ses émotions. Cette méfiance de l’intellect vous a-t-elle inspiré dans votre mise en scène qui se caractérise par un refus de juger le mouvement raëlien filmé ?
A. D. N. : C’est un effort que nous cherchons à maintenir en tant que réalisateurs et c’est aussi pour cela que nous travaillons à deux. Cela nous permet en effet d’éviter d’écraser les situations et les personnages sous l’intention du réalisateur. Comme avec Kaori nous sommes toujours en contradiction, cela nous permet de ne pas imposer un parti pris donné, ce que certains d’ailleurs nous reprochent. Nous cherchons ainsi à déstabiliser le spectateur afin de ne pas le conforter dans ses idées préalables. À l’inverse, nous aimons donner quelques clés pour que le spectateur puisse comprendre ce qu’il est en train de voir. Ainsi les différentes coupes du film sont pour nous comme des brèches qui permettent au spectateur de s’interroger sur la situation qu’il est train de voir, qui a été mise en scène et déformée par une caméra.
C. L. : Selon vous, à quel point votre film Bonheur académie est plus globalement un témoin de l’état de la société actuelle ?
A. D. N. : Le film agit sur le principe de l’effet miroir. Il y est en effet question de la manipulation mentale que l’on retrouve partout et peut même être très belle. D’ailleurs moi-même en tant que professeur aux Beaux-Arts ce que j’ai vécu chez les raëliens me revient comme un boomerang. Je me vois par exemple en train d’expliquer aux étudiants comment faire pour avoir une émotion devant un bout de bois. Le film montre aussi le besoin de rituels qui n’existent plus trop dans la société actuelle. Nous cherchons ainsi à travers nos films à savoir comment transmettre une expérience que nous avons eu, selon l’idée que toute expérience est transformatrice.
Bonheur académie
d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita
Avec : Laure Calamy (Lily), Michèle Gurtner (Dominique), Arnaud Fleurent-Didier (le chanteur), Benoît Forgeard (Bruno) et la participation de Raël et des membres du stage Bonheur Académie
France – 2017.
Durée : 70 min
Sortie en salles (France) : 28 juin 2017
Sortie France du DVD : 21 novembre 2017
Format : 1,85 – Couleur
Langue : français - Sous-titres : anglais.
Éditeur : Épicentre Films
Bonus :
Interview d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita
Interview de Laure Calamy, Arnaud Fleurent-Didier et Benoît Forgeard
Fusion (court métrage, 2014)
David en mission pour les Dieux à Jérusalem (court métrage, 2014)
Galerie photos
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