Une caméra en quête d’âme à Auschwitz

En 1944 à Auschwitz, Saul, membre d’un Sonderkommando, est confronté à l’industrialisation de la mort : parmi les cadavres, son regard s’arrête un jour sur celui d’un enfant qu’il prend pour son fils. Dès lors, il n’aura de cesse de chercher à lui offrir un ultime accompagnement.

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Sortie DVD : Le Fils de Saul de László Nemes

Il est des sujets considérés comme intraitables par la figuration cinématographique : l’Holocauste sous la Seconde Guerre mondiale est l’un de ceux-ci. Comment filmer l’horreur absolue où toute ultime trace d’humanité a été bannie ? Comment recréer les circonstances de cette négation totale de la vie ? Même les mots font défauts pour décrire ce drame historique sans nom pour le contenir. Et pourtant, l’humanité au sortir de la Seconde Guerre mondiale ne peut plus ignorer cette part infinie de criminalité qu’elle porte en elle-même à son propre égard. Que le cinéma n’ait qu’indirectement traité le sujet, il ne l’a pas pour autant éluder, tel un Samuel Fuller qui ne cesse d’en parler indirectement dans ses films. Pour son premier long métrage de fiction, László Nemes ose se confronter à ce passé traumatique de l’irreprésentable et signe un chef-d’œuvre nourrit d’une maturité époustouflante. Ceci est le résultat de longues années de recherches et le court métrage présent dans cette édition DVD est une parfaite ébauche de son projet à venir. Avec un tel sujet, le cinéaste ne s’est permis aucune erreur dans son élaboration (on en trouve la preuve dans l’excellente initiative de la version du film commenté par le réalisateur même). C’est pourquoi son film est une expérience cinématographique à part entière, explorant tout le potentiel d’expression de celui-ci pour questionner l’horreur historique et y découvrir l’inattendu.

Le personnage de Saul est de toutes les images puisque le spectateur est amené à partager au plus près son point de vue. À cet égard, le format 1,37 proche du carré se resserrant sur Saul est d’une incontestable efficacité : le hors champ n’existe que dans le flou et les sons des scènes les plus atroces que le personnage ne veut ni peut plus prendre en considération tant il en est assommé au quotidien. Au sein des Sonderkommando, ce prisonnier juif est contraint de mener aux chambres à gaz tous les représentants de l’humanité, d’âges et des sexes confondus pour ensuite faire disparaître leurs corps. Il doit s’exécuter avec la menace permanente de continuer son « travail ». Rarement le terme travail a eu une telle abjection. Inutile de s’attarder sur la description des souffrances que le spectateur ne peut plus ignorer. En outre, voir la souffrance en action ne rend pas nécessairement valide le témoignage dénonciateur de celle-ci. Le dispositif scénaristique et de mise en scène de László Nemes révèle une éblouissante éthique parce qu’il ne prend pas en otage ni le spectateur ni la mémoire de l’Histoire. En filmant au plus près un personnage annihilé dans l’horreur absolue, le cinéaste révèle les automatismes de survie qui lui permettent de résister. Et contrairement à ce que l’on pourrait attendre et qui est train de sourdre en arrière-plan, la résistance ne passe par la volonté de s’unir pour organiser une évasion du camp. Saul, déjà condamné, n’est plus intégré à un processus collectif. C’est une obsession qui le traverse et qui le guidera deux jours durant à frôler la mort en permanence et à marcher sur les braises d’un incendie sans jamais cesser son mouvement. La résistance est ailleurs. Le film, quoi qu’on en pense, n’est pas, à travers le cheminement et l’obsession religieuse de Saul de sauver celui qu’il appelle son fils, mystique. L’expérience cinématographique de László Nemes conduit à un tout ordre d’état : là où l’humanité a sombré, c’est la quête d’un mince fil d’espérance qui emporte tout. En cela aussi László Nemes témoigne à travers son film extrêmement pensé dans son fond comme dans sa forme, de son engagement humaniste : sa caméra ne quitte jamais son sujet central contenu dans son titre, qu’il s’agisse dudit Saul comme de son supposé fils.

László Nemes, avec ses partis pris radicaux de mise en scène n’est pas sans rappeler les meilleures expériences qu’ont osé à la fois un Dolan avec son Mummy comme un Reygadas avec Post Tenebras Lux : il appartient davantage à cette famille de cinéastes qui ont une telle foi dans l’expressivité de l’enregistrement cinématographique que la caméra finit par avoir une âme. Jean Epstein l’a très bien démontré à la fois dans ses propres films que dans ses essais et on le retrouve aussi bien chez Tarkovski, Weerasethakul, Reygadas, Marcelo Gomes que László Nemes. En effet, la caméra accroche dès le début Saul pour ne plus le lâcher jusqu’à la fin, comme si la caméra elle-même était le double spirituel du personnage de chair. Si la caméra s’éloigne de lui à un moment du film, c’est dès lors pour continuer comme par métempsychose son histoire dans un autre individu. Ainsi s’explique le regard figé sans expressivité de Saul qui recevra une révélation ultime. Ne s’enfermant pas dans le cadre étroit d’une religion, l’univers cinématographique de László Nemes est cosmogonique dans cette lignée d’illustres cinéastes comme de Ciro Guerra avec L’Étreinte du serpent, autre cinéaste contemporain bien inspiré qui présentait également son film à Cannes en 2015. Par cette vison humaniste au sens plein du terme, László Nemes réalise aussi bien un chef-d’œuvre du cinéma contemporain qu’une sincère, profonde et puissante manifestation d’un deuil qui transcende les générations à travers l’Histoire.

 

 

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Le Fils de Saul

Saul fia

de László Nemes

Avec : Géza Röhrig (Saul), Levente Molnár (Abraham), Urs Rechn (Biedermann), Todd Charmont (Braun), Sándor Zsótér (le docteur), Uwe Lauer (Voss), Christian Harting (Oberscharführer Busch), Kamil Dobrowolski (Mietek), Attila Fritz, Björn Freiberg

Hongrie – 2015.

Durée : 107 min

Sortie en salles (France) : 4 novembre 2015

Sortie France du DVD : 5 avril 2016

Format : 1,37 – Couleur

Langues : hongrois, yiddish, allemand, polonais - Sous-titres : français.

Éditeur : Ad Vitam

 

Bonus :

Commentaire audio de László Nemes et Mathieu Taponier (monteur)
Scène coupée (2’)
Court métrage : With A Little Patience de László Nemes (Türelem - 2007 - 13’)
Bande-annonce

 

 

 

 

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