Entretien avec Alexandre Mourot, réalisateur du film "Le Maître est l’enfant"

Le mercredi 27 septembre 2017 sort dans les salles de cinéma le documentaire "Le Maître est l'enfant" consacré à la pédagogie Montessori dans une école de Roubaix, proposant une véritable expérience sensorielle de l'observation aux spectateurs et découvrir une image de l'enfance que l'on n'ose plus voir.

Alexandre Mourot © DR Alexandre Mourot © DR

Cédric Lépine : L’observation est au cœur de votre film à divers niveaux : celle prônée par Montessori comme processus d’apprentissage que l’on trouve de la part de l’éducateur observant ses élèves et des élèves eux-mêmes observant. Vous êtes vous-même amené à observer tout cela avec votre caméra et vous invitez le public de votre film à partager cette importance de l’observation en devenant à son tour observateur.
Alexandre Mourot :
En effet, la pédagogie Montessori s’est construite sur l’observation. Maria Montessori a ouvert une première classe expérimentale en 1907 (dans un quartier très défavorisé de Rome) où elle a installé du matériel divers (didactique issu de ses premiers travaux avec des enfants déficients, d’hygiène, des jouets, etc) et observé la réaction des enfants. Elle s’est rendu compte à travers toutes ses expériences que les enfants agissaient d’une manière tout à fait différente que ce qu’on imaginait jusqu’alors. Par exemple, elle constatait que les enfants se lavaient les mains une fois, deux fois, trois fois, etc car ce qui les intéressait était non pas le résultat de l’activité mais l’activité en elle-même. Elle a constaté aussi, et c’est une de ses découvertes majeures, que l’enfant libre d’agir avec un matériel qui l’intéresse permet de construire la concentration. Elle a même découvert, ce qui était et reste toujours déroutant, que les enfants préféraient utiliser son matériel plutôt que des jouets ! La meilleure manière de combattre les préjugés de l’époque sur les enfants consistait à observer ce qu’ils faisaient librement. Tout le départ de son travail repose donc sur l’observation. Mon film est en cela aussi un hommage à son travail élaboré de manière empirique. En effet, j’ai construit mon film en plusieurs parties qui font écho à sa démarche scientifique : 1) la rencontre avec l’enfant (elle en tant que médecin psychiatre interne étant amené à s’occuper d’enfants déficients, moi en tant que père) ; 2) Ce que nous révèlent les enfants lorsqu’ils agissent librement ; 3) Quelle posture d’adulte et quel environnement proposer pour accompagner les enfants pour qu’ils grandissent en harmonie avec eux-mêmes et avec les autres ? 4) Quelles conséquences pour l’enfant, l’école et la société ? Elle estimait que c’est l’enfant qui doit focaliser l’attention de la société si on veut la faire évoluer.

Au quotidien, l’éducateur Montessori observe beaucoup les enfants car il ne s’agit pas d’appliquer un programme dans une classe 3-6 ans. Il s’agit d’être au plus près des besoins de l’enfant et de ses centres d’intérêts. On ne forcera jamais un enfant à travailler, on tentera de lui proposer l’activité la plus en adéquation avec ses besoins et ces centres d’intérêts. Il s’agit donc de très bien connaître les enfants et de suivre au plus près leur évolution.

Mon projet invite le spectateur à un grand moment d’observation des enfants mais aussi, j’espère, de lui-même tant peut-être questionnant ce qu’on voit dans une classe Montessori.

l-le-maitre-est-lenfant-affiche

C. L. : En réalisant ce film, quelles étaient vos intentions entre la nécessité de faire connaître la pédagogie Montessori un siècle après ses premières expériences, le besoin personnel de découvrir cette école alternative, l’urgence d’ouvrir un débat public sur cette question ?
A. M. :
Tout d’abord, j’éprouve un très grand intérêt pour les enfants. J’ai eu un grand plaisir à être dans la classe et à observer les enfants. Je souhaitais également faire découvrir au plus grand nombre les messages de Montessori dont les principaux sont l’invitation à l’observation et à la confiance envers les enfants.
Montessori expliquait que le premier combat pour changer la société consistait à connaître l’enfant et l’aider dans son développement et en même temps, et c’était le plus difficile selon elle, à combattre les préjugés des adultes à leur égard. Elle estimait que l’enfant devait faire face à des préjugés millénaires et que tout un chacun avait quelque chose à dire sur leur éducation sans pour autant en avoir la compétence ni la volonté de les observer de manière objective. Je voulais avec ce film rendre hommage aux enfants. Le premier livre de Montessori commence sur la place de l’enfant dans la société et non pas directement sur la pédagogie, à une époque où l’enfant est très peu considéré, voire maltraité. Ensuite je me suis rendu compte que l’État français n’a toujours pas reconnu cette pédagogie alors qu’elle l’est dans divers pays comme les Pays-Bas, la Scandinavie. J’aimerais bien que l’État commence à s’intéresser à cette pédagogique et que ces questions n’occupent pas seulement les consciences des parents mais aussi celle des institutions.
Comme le déplorait Maria Montessori, on ne laisse pas faire grand chose à l’enfant puisque l’on reste aveugle à son égard. J’ai ressenti auprès du public du film lors des avant-premières un grand besoin de bienveillance vis à vis des enfants. L’envie de réaliser ce film s’est déclenchée lorsque j’ai lu que la pédagogie Montessori plaçait comme un principe de base le respect de la personnalité de l’enfant et toute l’aide développée en ce sens : on ne leur demande pas d’obéir mais d’être eux-mêmes, de développer leur autonomie (dans toutes ses dimensions). Montessori ne proposait pas une « méthode » en tant que telle mais plutôt une mise en valeur des méthodes de l’enfant, c’est à dire une proposition pour suivre au plus près les lois naturelles de son développement : « au plus ai-je été l’interprète de l’enfant », disait la grande pédagogue. Elle était à l’affût des découvertes scientifiques pour améliorer sa propre méthode afin de toujours mieux respecter l’enfant dans sa personnalité en devenir. Elle estimait que l’enfant n’est pas un être passif mais un être actif intensément motivé par sa propre auto-construction. Ceci est facile à constater lorsqu’on observe les efforts extraordinaires de l’enfant qui apprend à marcher et qui va œuvrer ensuite à consolider pendant des années cette acquisition.

Oui, comme l’ont suggéré certaines organisations, il faudrait ouvrir des États Généraux de l’Éducation avec, selon moi, comme point de départ les caractéristiques de l’enfant, sa nature, ses lois de développement, en prenant appui sur les nombreuses études scientifiques qui existent aujourd’hui.

C. L. : Votre film apparaît dans un contexte où les documentaires sur l’éducation alternative se multiplient : on peut citer Être et devenir sur l’éducation à la maison et le magnifique travail de synthèse historique que constitue Révolution école 1918-1939 de Joanna Grudzinska. Sentez-vous actuellement auprès des parents cette préoccupation à l’égard de l’éducation de leurs enfants et la déception des choix politiques de l’État français en matière d’éducation ?
A. M. :
Bien sûr et plus qu’une préoccupation, il s’agit d’une véritable angoisse, à tel point que j’ai pu voir de nombreux parents déménager afin que leurs enfants puissent être intégrés dans une école alternative, ou une école publique réputée. L’effort considérable qui consiste à quitter une région pour la scolarité d’un enfant est fort révélateur de l’inquiétude des parents vis à vis de l’école publique. De nombreuses personnes sont émues après avoir vu le film et je pense qu’il y a beaucoup de blessures d’enfance à réparer chez les parents. Nous sommes nombreux avec cette impression de ne pas avoir été suffisamment respectés lorsque nous étions enfants. Lorsqu’on se retrouve parents, on devient donc vigilants et soucieux des attitudes des personnes en charge de nos enfants.
Enfin, on sent qu’une autre société pourrait émerger, c’était le vœu de Montessori, si l’on considérait l’enfant à la hauteur de ce qu’il est et si on le respectait profondément.

C. L. : Il y a une évolution avec les débuts des écoles de Montessori qui prenaient en charge des orphelins et actuellement où les parents eux-mêmes sont à l’initiative de la création de ces écoles.
A. M. :
En effet, cela reflète une défaillance de la part de l’administration vis-à-vis de l’école. Dès lors, les parents se substituent aux services déficients de l’État. C’est fort courageux de la part des parents de créer des écoles, sans aide aucune de la part de l’État. Ce phénomène actuel de créations d’école par des parents est assez extraordinaire et mériterait sans doute une étude. Je pense que la plupart des parents qui veulent inscrire leurs enfants dans des écoles Montessori sont animés par un élément fondamental : la bienveillance et le respect du rythme de leur enfant. Car il est vrai que l’éducation nationale fonctionne encore aujourd’hui comme une loterie où nos enfants sont confiés parfois à des enseignants extraordinaires, parfois à des personnes pas du tout motivées et même parfois à aucun enseignant du tout ! J’entends régulièrement des témoignages qui me pétrifient : des violences verbales telles que des humiliations, et même parfois physiques au sein de l’école publique, mais aussi privée. À cet égard, mon prochain film sera justement consacré à la violence éducative que l’on trouve dans les institutions mais aussi dans les familles.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.