Cinemed 2020 : "Le Père" de Srdan Golubovic

Dans une toute petite ville de Serbie, une mère tente de s’immoler avec ses enfants pour réclamer les salaires non versés de son mari, Nikola. Les services sociaux corrompus suppriment au père la garde de ses enfants. Nikola décide d’aller à Belgrade par ses propres moyens à plusieurs centaines de kilomètres pour faire une réclamation au ministre.

"Le Père" (Otac) de Srdan Golubovic © DR "Le Père" (Otac) de Srdan Golubovic © DR
Film en compétition long métrage de fiction lors de la 42e édition de Cinemed, Festival de cinéma méditerranéen de Montpellier

Grand prix Antigone d’Or du festival Cinemed 2020 porté par le président du jury Grand Corps Malade et les membres de son jury Camille Claris, Lola Creton, Solène Rigot, et Soufiane Guerrab, Le Père (Otac) de Srdan Golubovic est sans nul doute l’œuvre la plus poignante et viscérale, aussi âpre que pétrie d’humanité d’une programmation ambitieuse faisant le tour du bassin méditerranéen en neuf longs métrages pour une très large part encore inédits en France. Si le cinéma serbe était porté à la fin du siècle dernier par la fantaisie excentrique, baroque et haute en couleurs d’Emir Kusturica, Srdan Golubovic installe son univers dans une esthétique de la sobriété, de la retenue pudique et digne, pour décrire un monde humain quasi apocalyptique où l’individualisme forcené semble avoir brisé tout élan solidaire en même temps que la survie économique d’une grande part de la population est partie en fumée. La force du cinéma de Srdan Golubovic qui pose pleinement son contexte social dans la Serbie contemporaine sans la moindre complaisance à l’égard de l’âpre réalité décrite, se trouve dans la convocation de figures mythologiques universelles. Ainsi, le personnage du père sort de l’anonymat avec une digne humilité avec la force pugnace du titan Sisyphe poursuivant inlassablement son labeur, ou encore Promothée défiant les Dieux (ici les autorités serbes corrompues) afin d’apporter le feu à l’humanité qui leur permettra de construire le foyer d’une installation terrestre durable. Ce cinéma s’inscrit dans la filiation du cinéma de Tarkovski et Sokourov, ce dernier ayant lui aussi à plusieurs reprises convoqué l’âme des figures de la famille dans une dimension mythologique qui transcende les histoires individuelles.
Plongé dans un humanisme post-apocalyptique, le personnage éponyme est un humble roseau qui réalise son long chemin de croix et qui, face aux puissances qui veulent le soumettre, jamais ne recule dans sa détermination à retrouver ses enfants. Face à la réalité contemporaine d’une société devenue amère quant aux idéologies collectives, la révolte sourde de cet homme s’exprime dans une force rentrée qui jamais n’explose (ou presque… dans une scène d’autant plus poignante et viscérale) et ne cherche à convaincre pour trouver à ses côtés des alliés. En revanche, l’espoir discret qui se dissémine partout, consiste à laisser poindre des micros changements d’attitude et de conviction dans les personnages qui croisent sa route et qui n’osent comme lui se laisser naturellement aller à exprimer leur humanité.
À ceux qui chercheraient une figure christique et un message religieux dans ce récit, le cinéaste répond par la négative dans une courte séquence présentant un routier adepte d’une rédemption magico-religieuse. Bravant le danger de la complaisance morbide de la mise en scène de la pauvreté, Srdan Golubovic conserve au cœur de sa mise en scène de la première à la dernière scène la force de la dignité de son personnage principal. La beauté du film se trouve aussi dans cet émouvant passage de relais entre une mère et un père, dans une grande économie de mots, pour transmettre la force de créer un foyer comme lieu d’accueil et d’épanouissement pour entretenir et cultiver l’humanité.

 

 

 

Le Père
Otac
de Srdan Golubovic

Fiction
120 minutes. Serbie, France, Allemagne, Slovènie, Croatie, Bosnie, 2020.
Couleur
Langue originale : serbe

Avec : Goran Bogdan (Nikola), Boris Isakovic (Vasiljevic), Nada Sargin (Biljana), Milica Janevski, Muharem Hamzić, Ajla Šantić, Vahid Džanković, Jovo Maksic, Milan Maric, Nikola Rakočević
Scénario : Srdan Golubovic, Ognjen Svilicic
Images : Aleksandar Ilic
Montage : Petar Markovic
Musique : Mario Schneider
Son : Bruno Tarrière
Décors : Goran Joksimovic, Predag Petrovic
Costumes : Ljiljana Petrovic
Producteurs : Jelena Mitrović, Čedomir Kolar, Alexander Ris, Marc Baschet, Danis Tanovic, Boris T. Matić, Lana Matic, Danijel Hočevar, Amra Bakšić Čamo, Adis Djapo
Coproducteurs : Meinolf Zurhorst, Olivier Père, Rémi Burah
Production : Film House Bas Celik, ASAP Films, Neue Mediopolis Filmproduktion GmbH, Propeler Film, Vertigo, SCCA/PRO.BA - Sarajevo Center for Contemporary Art

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