Blandine Lenoir © DR Blandine Lenoir © DR

Cédric Lépine : Aurore est aussi le prénom du personnage principal du conte La Belle au bois dormant qui arrête de vieillir pour retrouver son prince charmant, son premier amour. Peut-on y voir une analogie entre le personnage de ton film et ce conte ?
Blandine Lenoir :
Ce film est parti d'un constat : la femme de 50 ans n'existe ni au cinéma ni dans les médias en général. Par exemple, dans les publicités pour des produits anti-rides, les filles ont 27 ans. J'appréhendais de vieillir beaucoup plus que mes amis hommes puisqu'il y avait cette injonction de la société à rester jeune autrement la vie s'arrête. J'ai observé les femmes de 50 ans au cinéma : soit elles ont des petits rôles, soit elles ont des destins tragiques, comme si elles ne pouvaient pas être intéressantes autrement. J'ai souhaité raconter l'histoire extraordinaire, en m'inspirant des contes de fées, d'une femme à la vie ordinaire. En effet, Aurore est une femme qui vit la ménopause, ses enfants quittent la maison et elle est confrontée à la solitude. Le nom d'Aurore joue autour du double sens de la nouvelle vie. Aurore est donc une princesse très concrète.

C. L. : Pourquoi avoir développé l'histoire d'Aurore autour de sa rencontre avec son premier amour de jeunesse ?
B. L. :
Pour moi Aurore est un personnage qui a renoncé il y a plusieurs années à se formuler lorsqu'elle a eu ses enfants. Elle s'est séparée d'avec son compagnon quand elle avait 40 ans, certainement parce qu'elle aussi en avait marre : on voit qu'ils sont restés amis mais qu'il n'y avait plus d'amour entre eux. Elle a un peu vécu le bonheur par procuration en s'occupant de ses enfants. Elle était donc endormie : son corps aussi est resté endormi durant tout ce temps. Il y a quelque chose qui se joue dans le premier amour parce que dans ce cas il n'y a pas tout à conquérir. Elle se rend compte que l'émotion et les sentiments sont restés intacts, chez elle comme chez lui. C'est ce qui lui donne le courage d'essayer : elle n'a rien à prouver ! Je pense que cette base rassurante lui permet d'être très courageuse.

C. L. : Le personnage central d'Aurore évolue au fil de ses rencontres avec une véritable galerie de personnages : comment construit-on cet équilibre entre eux au sein de la trame du film ?
B. L. :
Tout part d'une chose très simple et très affective : comme j'ai fait plusieurs courts métrages et un long, je suis entourée de toute une troupe d'acteurs que j'adore. Aussi, à l'étape du scénario, je construis des scènes au service de mes comédiens. Pour moi, ce serait impossible de faire un film sans Nanou Garcia, Florence Muller, Philippe Rebbot, Laure Calamy... Ils font partie intégrante de mon univers, comme Bertrand Belin à la musique. Ce sont des gens indispensables parce qu'ils m'inspirent beaucoup. Dans le film, je raconte l'histoire d'Aurore placée concrètement dans la société d'aujourd'hui, ce qui me conduit à parler des personnages auprès de qui elle vit. Pour évoquer l'humiliation au travail en quelques séquences, il me fallait un personnage très fort. Dans cette image de patron de bar anxieux, très ringard dans son modernisme et sa gestion du personnel, arrive l'humiliation au travail. Sans personnage très fort, je ne pouvais rien raconter. Il en est de même pour les séquences de Pôle Emploi : on sait tous que ce n'est pas comme çà que l'on trouve du travail, que Pôle Emploi est tout à fait inutile mais c'est un passage obligé pour montrer que mon personnage cherche du travail. Il me fallait alors construire quelque chose de nouveau. C'est pourquoi j'ai pensé à un personnage qui est dans l'empathie totale, désespérée de ne pouvoir rien faire pour sa clientèle parce qu'effectivement elle n'a rien à leur offrir. Ce personnage est une femme et ainsi chaque rencontre d'Aurore est l'expression d'une solidarité féminine, celle d'une communauté de femmes discriminées qui se retrouvent et se serrent les coudes. Cela permettait de montrer les nombreux travers de la société où il est difficile pour une femme de 50 ans de trouver du travail. Au-delà des dialogues, la construction de mes personnages permet de raconter plusieurs choses à la fois.

affiche-aurore

C. L. : Toi aussi tu sens que tu évolues grâce à la solidarité de cette communauté artistique que tu réunis de film en film ?
B. L. :
Oui, bien sûr, c'est très précieux, car c'est très angoissant de faire un film qui entraîne beaucoup de solitude. Me retrouver avec tous ces collaborateurs est très rassurant pour moi : ce sont des alliés ! Nous osons tous de cette manière des choses que nous ne nous permettrions pas autrement. Florence Muller, lorsque je lui propose un personnage qui veut aider mais qui ne parvient jamais à finir ses phrases, elle fonce à 100% sans se poser de questions, même si cela doit prendre beaucoup de temps pour trouver la justesse de ton. C'est juste un bonheur de chercher ensemble ! Comme il n'y a pas de doute entre nous, nous travaillons beaucoup en sachant où nous allons.

C. L. : Comme dans Zouzou, tu cites expressément une grande figure de la pensée féministe, ici Françoise Héritier. Quelle est la place pour toi de ces intellectuelles dans la vie des femmes actuelles ?
B. L. :
Il s'agit de femmes auxquelles j'aime rendre hommage. Françoise Héritier est pour moi très importante dans ma construction intellectuelle, féministe et pas seulement, en raison de son approche humaniste. Pour moi le féminisme est une expérience personnelle, c'est ressentir quelque chose d'injuste et inexplicable du côté des filles. On sent alors que les garçons et les hommes ont une autre place que nous. Cela commence dans la cour de récré où l'on est plus indulgent en ce qui concerne la brutalité des garçons alors que l'on demande aux filles d'être plus discrètes et douces. Françoise Héritier raconte cette histoire de modèles archaïques qui est là depuis la nuit des temps et elle explique que tout cela est une construction, c'est-à-dire que l'inégalité entre les sexes n'est absolument pas naturelle et ne vient donc que de l'éducation, des apprentissages. À partir du moment où l'on comprend qu'il s'agit d'une construction de la pensée, on peut le déconstruire et c'est cela qui est génial. C'est enthousiasmant car l'on sait dès lors que ce n'est pas une injustice que l'on subira toute la vie, à l'instar de ce qui se passe avec les discriminations raciales. Cela évolue même dans mon milieu où l'on trouve de 17 à 20% de réalisatrices : c'est peu mais cela progresse ! Françoise Héritier est extrêmement stimulante puisqu'elle nous explique que l'injustice n'est pas une expérience intime mais collective. Dès lors, on devient féministe parce que l'on se sent appartenir à un collectif de personnes confrontées aux mêmes problèmes.

C. L. : Dans ton film, tu présentes des alternatives de vie en société pour des personnages qui vieillissent.
B. L. :
C'est là une réaction face au sujet des maisons de retraite qui nous angoisse tous, qu'il s'agisse de nos parents ou pour nous-mêmes. Je rends là hommage à une autre féministe : Thérèse Clerc qui est décédée il y a un an. Elle avait fondé à Montreuil la maison des Babayagas qui était une sorte de maison de retraite collective qui ne ressemble pas tout à fait à ce que je présente dans mon film. C'est un immeuble avec des appartements individuels et une pièce collective où les femmes sont ouvertes sur l'extérieur en proposant par exemple de l'aide aux devoirs. J'avais initialement proposé le rôle de Thérèse à Thérèse Clerc, avant son décès. La fille de Thérèse m'avait proposé de rencontrer Iro Bardis qui était la meilleure amie de sa mère. Elle a accepté le rôle pour mon grand bonheur. Elle est elle-même décédée quinze jours avant la fin du montage : c'est un destin tragique mais leur présence reste éternelle.

C. L. : Au sujet du féminisme, Aurore n'est pas une militante et pose la question de la transmission de ses valeurs à ses filles.
B. L. :
Je pense qu'Aurore n'était pas du tout féministe. D'emblée, elle vit sa situation d'injustice et de rejet social dans le travail. Elle se rend compte ainsi que cette expérience est collective. Elle prend ainsi conscience avec les personnages joués par Laure Calamy et Florence Muller que sa situation n'est pas exceptionnelle, de même avec le personnage d'Houda qui lui explique qu'enfin les blancs en vieillissant se rendent compte qu'ils font partie dès lors d'une partie communauté discriminée. Même si à la fin du film Aurore ne s'affirme pas comme une féministe, elle a compris qu'une lutte collective est possible.

C. L. : Aurore à cet égard projette ses propres difficultés dans le cheminement de ses filles.
B. L. :
Encore une fois, c'est l'expérience qui amène à la prise de conscience et les jeunes filles si elles n'ont pas encore été confrontées à la vie professionnelle, ne peuvent prendre conscience de l'injustice. Elles s'aperçoivent seulement du harcèlement de rue. Souvent c'est dans la vie professionnelle que l'on rencontre les deux corolaires à l'égard d'une femme que sont la condescendance et le mépris. Ainsi, lorsque j'étais jeune réalisatrice de 25 ans, les producteurs m'invitaient pour des rendez-vous, non pas à 10h00 du matin mais à 21h00 du soir pour un dîner. Lorsque je devais faire de la publicité, on m'a proposé des films promouvant de la lessive parce qu'il y a des mères avec des enfants. J'ai ainsi été ramené à plusieurs reprises à mon sexe par mon travail et c'est quelque chose de douloureux. Cela passe en vieillissant mais c'est encore très concret.

C. L. : Au drame social tu as préféré le ton de la comédie.
B. L. :
À partir du moment où l'on traite de la comédie, les situations dramatiques peuvent être appréhendées avec un autre point de vue et l'on prend le parti d'en rire. Concernant d'autres sujets graves, j'avoue que je ne les traite pas car je ne sais pas du tout en rire.

"Aurore" de Blandine Lenoir © Diaphana "Aurore" de Blandine Lenoir © Diaphana

C. L. : La scène onirique de la mère entourée de ses enfants câlinant revient, de Zouzou à Aurore : qu'est-ce qu'elle évoque pour toi ?
B. L. :
C'est une scène qui me bouleverse profondément : des êtres qui s'aiment et qui se prennent dans les bras est une scène assez rare. On y arrive beaucoup avec ses enfants quand ils sont jeunes, mais rarement entre adultes alors qu'en ce moment nous en aurions beaucoup besoin. C'est une image qui me bouleverse et qui peut complètement faire partie des images religieuses des grandes peintures flamandes. C'est l'état de grâce de la tendresse absolue obtenue par rien d'autre que la présence des gens que l'on aime. Je vois qu'il y a comme une redite par rapport à Zouzou, mais cette scène me semblait nécessaire car il s'agit d'un moment où Aurore est apaisée : tout le monde est revenu à la maison, sa meilleure amie a toujours été auprès d'elle, elle vient d'envoyer sa cassette à Totoche et trouver le courage pour aller vers lui. Même si j'ignore si l'histoire entre Totoche et Aurore peut fonctionner, c'est elle qui vient malgré tout réveiller la femme en elle endormie. En effet, l'amant d'un soir lui réveille le corps et une certaine joie de vivre. Totoche devient dès lors un prétexte : elle ne l'a pas attendu comme l'Aurore de La Belle au bois dormant, c'est plutôt elle qui décide d'aller vers lui. Dès lors, elle peut attaquer la deuxième partie de sa vie parce qu'elle a retrouvé son corps et qu'elle n'est plus victime.

C. L. : La volonté très vive de « libérer le corps » habite ton cinéma, notamment à travers le traitement de ces personnages secondaires contraints par leur fonction d'impuissance à Pôle Emploi, où leur corps est à la fois comprimé et contraint en étant découpés derrière un bureau.
B. L. : Je pense aussi que lorsque l'on n'a plus de relations physiques, on dort un peu : dès lors la sensualité et un certain rapport aux autres disparaît. On trouve une première libération de son corps dans cette séquence nostalgique où elle danse avec ses filles alors qu'elle est en fait seule. Son corps est ainsi heureux malgré sa solitude, c'est là une première étape dans son cheminement vers l'autre. La vie est physique et beaucoup de gens souffrent en vieillissant de solitude physique. Il y avait cette phrase de Simone Signoret que je trouvais très belle et qui disait que passé un certain âge, il n'y avait plus que les enfants pour nous prendre dans les bras. C'est pourquoi j'adorais écouter Thérèse Clerc parlant jusqu'à la fin de sa vie de ses histoires charnelles : je lui rends hommage lorsque le personnage joué par Iro parle de son histoire de cul folle qui a eu lieu trois ans auparavant. Ce témoignage donne aussi du baume au cœur à Aurore qui sent alors que sa vie n'est pas finie.

C. L. : Dans ton film, l'épanouissement d'Aurore ne passe pas nécessairement par la construction d'un couple malgré les injonctions de la société et des médias.
B. L. : Le couple n'est en effet absolument pas fantasmé dans le film puisque son ex qui a refait sa vie est épuisé par ses jeunes enfants alors qu'il n'est plus tout jeune, le couple du dîner chez Mano a l'air de ne plus se supporter et se retrouve au bord de la rupture... On voit bien que le couple n'est pas du tout le but à atteindre, à la différence du sentiment amoureux et de la rencontre de l'autre, quel qu'il soit, qui est davantage mis en valeur. La société valorise tellement le couple que les célibataires se considèrent comme étant en échec alors que le célibat est peut-être ce qui leur convient réellement. J'ai l'impression que ce qui compte c'est d'être entouré car la solitude est difficile à vivre. Lorsque je vois Aurore et Mano, elles constituent une forme de couple : elles n'ont pas de sexualité ensemble mais elles comptent l'une sur l'autre, elles sont solidaires, elles rient ensemble. Elles forment une sorte de famille reconstituée qui leur convient. Cette histoire d'une homme+une femme+ des enfants comme condition sine qua non pour trouver le bonheur est tout à fait insupportable car elle rend les gens malheureux.

C. L. En cela, ton film remet en question les modèles sociaux en cours actuellement, en période de crise et de replis sur soi.
B. L. :
Le cinéma de femme n'existe pas puisqu'il est la plupart du temps produit par des hommes, les exploitants de salles et les programmateurs de festivals sont également des hommes. Il faut dès lors savoir jouer avec cette réalité. Je n'avais pas forcément envie au départ qu'il y ait un personnage comme celui de Totoche mais j'ai très vite compris qu'il me fallait avoir un personnage masculin « inspirant » autrement cela allait être difficile. Ensuite, je me suis amusée à déconstruire les stéréotypes masculins : les hommes au cinéma sont souvent comme dans notre société forts, viriles, grands et agressifs. C'était donc un plaisir pour moi de peindre un homme qui nomme ses sentiments et ses peurs de manière extrêmement simple, à l'opposé de la lâcheté et qui n'hésite pas à avouer qu'il a peur d'aimer. J'ai rarement vu un tel personnage au cinéma et là-dessus, puisqu'il fallait un personnage masculin, j'ai pu raconter celui-ci autrement.

C. L. Quelque chose de plus à ajouter ?
B. L. :
On m'a souvent dit que j'ai tardé, au fil de tous mes courts métrages, à réaliser des longs. Dans le cinéma, mais cette réalité s'applique aussi à d'autres milieux, comme il y a peu de femmes réalisatrices, j'ai été obligé de travailler ma propre estime beaucoup plus qu'un homme pour sentir que mon ambition était légitime. Autrement, on est toujours étonné d'être là. Il y a peu de temps, j'étais dans un festival où mon film était en compétition avec quatorze autres films réalisés exclusivement par des hommes et où le jury était aussi exclusivement composé d'homme, ce qui est considéré comme « normal » alors que s'il n'y avait que des femmes, on aurait parlé d'un jury féminin. Je veux dire qu'il faut énormément se sentir bien dans ses pompes pour ne pas être étonnée d'être là. Cela prend du temps pour se rendre compte que ce n'est pas nous qui ne sommes pas à la bonne place mais qu'il y a un problème dans les sélections. Pour moi, il se passe la même chose avec le personnage d'Aurore : elle travaille comme serveuse et femme de ménage parce que 90 % des boulots précaires et mal payés ce sont les femmes qui les ont en France actuellement. Non pas qu'elles ne sont bonnes qu'à cela mais il n'y a que cela qu'on leur propose a priori et qu'elles ont plus de mal à s'imaginer ailleurs. Très jeune, j'ai vu Sans toit, ni loi d'Agnès Varda présentant un personnage principal féminin et en plus le film était réalisé par une femme : deux choses que je ne croyais pas possibles puisque tout petite je voyais des films réalisés par des hommes avec des personnages principaux masculins.
Je pense qu'il est important de donner en permanence des modèles à la jeune génération pour qu'elle se sente légitime d'accéder à certains domaines et milieux. J'ai été ainsi avec mes filles voir l'exposition sur Niki de Saint Phalle, non pas parce que je crois que c'est la plus grande artiste de tous les temps mais parce qu'il n'y a que deux grandes expositions par an consacrées à une artiste. Autrement, on ne voit les femmes qu'à des endroits qui ne sont pas forcément valorisants. Mes filles n'imagineront jamais être médecin si elles ne voient que des médecins hommes. C'est très important, autrement on se censure en permanence.

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