Entretien avec Pierre-Emmanuel Le Goff pour La 25e heure

Fondée en 2012 par Pierre-Emmanuel Le Goff, la plate-forme La 25e heure a proposé durant la période de confinement pour pallier à la fermeture des salles de cinéma, la possibilité d'assister à des projections de cinéma programmées dans la salle la plus proche de chez soi en visionnage virtuel : le e-cinema, à distinguer de la VoD.

Pierre-Emmanuel Le Goff © La 25e heure Pierre-Emmanuel Le Goff © La 25e heure
Cédric Lépine : Comment réussissez-vous à jongler entre vos différentes activités de réalisateur, producteur, distributeur et à présent un peu exploitant en tant que responsable de la plate-forme La 25e heure qui a proposé des séances en e-cinéma durant le confinement ?

Pierre-Emmanuel Le Goff : Pirandello disait que chaque homme recèle en lui plusieurs visages possibles. Effectivement, j’essaie d’éviter de me cloisonner dans mon champ de compétence et d’action. J’aime bien explorer des formats un peu différents et d’innover sur les différentes formes d’écriture à travers tout ce que permettent les outils numériques. Ainsi en ce moment je suis en train de préparer deux projets de documentaires. Je sors actuellement le film Mon nom est clitoris. Il n’y a pas de temps mort et cela demande de faire preuve de résilience à travers nos champs de compétences. À l’heure d’Internet il est essentiel de pouvoir faire preuve de réactivité et qu’un film puisse être vu en salles reste essentiel pour un réalisateur. La diffusion en salles étant complexe pour certains films, il est intéressant de trouver des formes hybrides comme la diffusion à la fois en salles et sur le Net comme le e-cinéma le permet. On arrive ainsi en fonction des contraintes actuelles à créer de nouvelles triangulations pertinentes.

 

C. L. : La plate-forme La 25e heure a permis durant la fermeture des salles du confinement de voir des films en ligne tout en s’associant à une salle près de chez soi qui a choisi de programmer ledit film. De quels soutiens du côté des distributeurs avez-vous pu bénéficier pour lancer cette initiative alternative de diffusion ?

P-E. Le G. : Nous avons tout d’abord commencé par notre propre film Les Grands voisins, la cité rêvée de Bastien Simon. Alors que durant le confinement nous étions tous dans un flou total quant à la durée de la fermeture des salles, plusieurs distributeurs nous ont fait confiance pour nous suivre. Nous leur avons demandé de ne pas sortir leurs films en VoD pour continuer à donner la primeur à la salle de cinéma. Nous avons aussi été proactif en allant démarcher plusieurs distributeurs et en bénéficiant aussi du bouche-à-oreille. Ensuite, il y a eu diverses démarches croisées entre exploitants qui allaient démarcher les distributeurs et inversement. Nous avons aussi bénéficié à la fois de la presse spécialisée et de la presse grand public pour continuer à nous faire connaître.

Ce dispositif de cinéma virtuel permet de créer des rencontres à distance avec des invités habitant notamment d’autres pays. Nous cherchons aussi à casser la distance entre les salles de cinéma excentrées et les autres. Car c’est toujours difficile pour les salles excentrées de convaincre les distributeurs de faire venir un invité car cela coûte cher. Ces problématiques, nous avons tenu à continuer à y répondre avec la réouverture des salles de cinéma.

 

C. L. : Est-ce que les films diffusés en e-cinéma bénéficient-ils d’une billetterie CNC et les entrées sont-elles comptabilisées dans les chiffres d’exploitation ?

P-E. Le G. : Pas encore mais nous travaillons à ce que cela soit reconnu. Notre premier combat consistait à pouvoir faire entrer le e-cinéma dans le cadre de la dérogation VoD tout en étant considéré comme autre chose que de la VoD. Le texte du CNC a été modifié car il trouvait notre initiative très intéressante. Notre prochain objectif consiste alors à ce que notre diffusion soit reconnue par la billetterie CNC. Car les salles avec l’ouverture vont être confrontées à une faible proposition de films, surtout du côté des « films qui drainent le plus large public », les grosses machines de guerre américaines et que chaque séance sera contrainte à n’accueillir que deux fois moins de public. Nous estimons qu’il serait légitime pour ces films sortis il y a plus de trois mois de pouvoir élargir virtuellement le potentiel d’accueil de la salle à l’échelle virtuelle. Cela permettrait à la fois d’élargir la capacité d’accueil de la salle mais aussi d’élargir le nombre de films de la programmation. Je pense qu’il faut aider les salles en leur proposant notre mise sous perfusion via notre dispositif. Cela pourrait permettre à certains réalisateurs qui ne peuvent pas aisément se déplacer de rencontrer leur public. Il existe encore de nombreux clusters en France et il n’est pas inenvisageable que des salles de cinéma soient contraintes à fermer. Il faut donc pouvoir offrir différentes alternatives aux salles pour leur survie économique. Cela permettrait aussi à des personnes qui ne sont pas encore à l’aise de retourner en séances publiques de pouvoir malgré tout assister aux projections. Dans les villes moyennes et les petits villages, les personnes n’ont pas accès à la salle et s’y rendre devient chronophage. Cela pourrait permettre de donner plus d’appétit à la salle de cinéma à des personnes qui n’ont pas le temps d’y aller. Et l’idée est que le tarif reste le même que l’on voit le film en salle virtuelle ou dans la salle physique.

 

C. L. : En ce qui concerne la programmation, qu’est-ce que La 25e heure choisit de soutenir ?

P-E. Le G. : Ce sont surtout les films qui génèrent et ont besoin de débats que nous tenons à soutenir. On sent que la société actuelle, après un temps suspendu, a besoin de prendre en considération le fonctionnement de l’organisation sociale notamment autour du capitalisme pour la remettre en question. On le voit beaucoup du côté de la jeunesse au niveau mondial. Nous pensons qu’aujourd’hui la salle de cinéma doit être au centre des débats pour reconstruire le monde d’après. Nous nous appelons la 25e heure parce que nous souhaitons avoir une vision du futur pour comprendre ce qui se passera. Les salles de cinéma peuvent redevenir des clubs citoyens comme c’était le cas durant la Résistance avec le Conseil National de Résitance. Je pense que les films mériteraient à cette occasion encore davantage de débats et le numérique peut multiplier ces opportunités.

 

  1. L. : Quels sont les résultats de la fréquentation des films en projection virtuelle ?

P-E. Le G. : Sur certaines séances, nous avons accueilli plus de monde que ce que la salle réelle pouvait offrir en nombre de fauteuils. Une salle mono écran peut aussi diffuser plusieurs films en même temps. Il est inadmissible qu’une salle mono écran soit doublement pénalisée. Il faudrait que l’accès aux salles virtuelles soit légalisé pour les salles vertueuses, autrement dit celles qui programme une diversité de films tout en faisant un véritable travail d’accompagnement et d’animation pour les films. Nous avons travaillé avec près de 200 salles de cinéma en France.

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