Cédric Lépine : Comment expliquez-vous le titre de votre ouvrage où la critique de cinéma pourrai être entendue comme une élite culturelle indiquant les choix culturel des spectateurs, qui deviendrait alors du « prêt à penser » ? Est-ce le triste constat que vous faites actuellement de la critique du cinéma en France ?
Laurent Jullier :
Je ne pense pas que les critiques choisissent à la place du spectateur. D’ailleurs, la plupart du temps, on ne lit une critique un tant soit peu fouillée qu’après avoir vu le film, histoire de découvrir des choses qu’on n’avait pas vues ou de confronter son propre point de vue à celui de quelqu’un qui nous semble une personne de confiance. Déléguer le choix peut être intéressant, en revanche, quand on débute, parce qu’on gagne du temps. Par exemple si brusquement il me vient l’envie de regarder des films de kung-fu mais que je n’y connais rien, il sera intéressant d’aller consulter des livres, des magazines ou des sites écrits par des connaisseurs, qui ont déjà vu des milliers de films de kung-fu et ont déjà dégagé un consensus à propos des plus intéressants d’entre eux. Cela ne signifie pas que les films qu’ils ont élus vont être à moi aussi mes préférés, mais au moins j’aurai plus de chances de tomber sur quelque chose de captivant – c’est la même chose qu’arriver dans une ville inconnue et de choisir un restaurant au hasard, sans guide : on a beaucoup de chances d’être déçu.
La notion de « prêt à penser » est très méchante – elle me rappelle ce que disait Pierre Bourdieu du
Nouvel Obs : le « Club Méd de la pensée »... Mais il ne faut pas prendre les spectateurs pour des idiots. Je ne pense pas que beaucoup d’abonnés de Télérama substituent à ce qu’ils ressentent quand ils voient un film les comptes-rendus des critiques de leur hebdomadaire favori... Bien sûr, il y a la « bonne volonté culturelle », pour continuer avec Bourdieu, c’est-à-dire la personne peu éduquée, intimidée par les discours savants et qui essaie tant bien que mal de se les approprier, façon Bourgeois gentilhomme. Moi-même, comme je le raconte dans Qu’est-ce qu’un bon film, quand je suis entré à l’université, j’ai caché mes goûts véritables et tenté de me persuader que ceux des intellectuels en place étaient meilleurs que les miens... Mais dans la vie courante, quand il n’y a pas d’enjeu professionnel, je serais bien étonné que les complexes d’infériorité de ce genre soient monnaie courante.
Donc le terme d’« élite », même si en la matière j’ai déjà interviewé un ou deux critiques parisiens qui comme on dit ne se mouchaient pas du pied, me semble inadéquat. Si je prends à nouveau mon cas, celui d’un universitaire qui s’occupe d’analyser des films depuis un bon quart de siècle, je n’ai absolument pas l’impression que mon regard est plus affûté ou plus malin que celui d’un passionné de cinéma qui, lui aussi, voit beaucoup de films, connaît la technique, tient un blog, etc. Si ça se trouve, la fleuriste en face de chez moi connaît bien plus de choses que moi sur le cinéma, elle a un œil plus sûr ; mais les circonstances de la vie ont fait qu’elle n’a pas pu en faire son métier, tandis que moi j’ai eu de la chance à un moment donné, et j’ai pu monnayer mon envie de parler d’images.

Donc je ne fais pas du tout un triste constat ! Les critiques sont en pleine forme (c’est plutôt la presse écrite, qui est en crise, non ?), et il suffit de regarder Internet pour s’apercevoir que beaucoup de gens jouent eux aussi à être critiques, ce qui prouve qu’il s’agit d’une profession désirable.

C. L. : Vous citez Guy Debord, pour lequel la critique de cinéma est un « spectacle au deuxième degré, [où] le critique donne en spectacle son état de spectateur même ». Est-ce que la mise en scène du critique du cinéma est inhérente à sa fonction ? On pourrait le croire en écoutant Le Masque et la plume ainsi que les émissions TV, de radio et ainsi que sur Internet où de nouveaux critiques se sont fait une place sur des sites comme YouTube en créant un pseudo et un personnage à part entière.
L. J. :
Bien sûr. Debord a raison. Je dirais même que c’est la meilleure part du métier : l’écrivain qui tient le journal intime de ses coups de cœur et de ses coups de sang, ou le showman qui fait un numéro irrésistible. La belle plume, le mec marrant, la fille brillante. Au Masque et la plume ou face aux YouTubeurs, on se prend de sympathie pour telle ou telle personne, dont on apprécie les tournures de phrase, la répartie, le bagout, ou les exigences particulières qu’il manifeste face aux films. Dans ces shows, en effet, il est très facile de comprendre que le critique nous donne son avis, qu’il émet un jugement subjectif. Il parle de lui, pas du film. Même s’il dit en substance que le film est sans conteste une véritable daube, on rectifie intérieurement en « X pense que c’est une daube ».
Là où, pour ma part, le bât blesse, c’est à l’écrit, souvent dans les revues cinéphiles, où ce qui n’est après tout qu’une interprétation, sinon une libre association, se déguise, via le ton employé, les références et les stratégies rhétoriques, en analyse. Le critique y laisse volontiers entendre qu’il émet un jugement objectif ; les qualités qu’il prête au film semblent sous sa plume se trouver dans le film, dans le « texte filmique »... alors qu’en réalité ces qualités naissent de la rencontre entre le film et sa propre sensibilité (on retrouve l’idée de libre association). C’est pourquoi il n’y a pas de bons films ni de mauvais films dans l’absolu ; il y a seulement des films qui trouvent beaucoup de gens (ou alors beaucoup de gens puissants, influents dans les sphères culturelles et institutionnelles) pour les défendre, et des films qui ne trouvent personne, ou alors seulement des gens modestes qui n’ont aucun pouvoir et n’écrivent même pas sur le Net. Le côté sombre de la critique, c’est ça : l’espèce d’intimidation qu’elle peut créer en faisant croire au lecteur que des qualités subjectives sont des propriétés objectives et que l’interprétation est de l’analyse...
Cette certitude de dire la vérité sur le « texte filmique » mène à une logique que j’ai toujours vivement combattue : quand le critique pense que tel film est nul ou idéologiquement nauséabond, il suggère parfois que les spectateurs qui l’aiment sont des crétins (j’ai donné dans mes travaux les exemples d’Amélie Poulain et d’Intouchables, mais il y en a d’autres). Ce n’est pas comme cela qu’on améliore la vie en société... Alors que simplement, ces spectateurs interprètent différemment le film, ils en retiennent d’autres choses, ils en ont un autre usage que le critique, pas moins légitime ni moins estimable.

C. L. : La sphère Internet est peu présente dans votre ouvrage, à la différence des médias « institués » de la presse écrite. Quelle en est la raison ?
L. J. :
La sphère Internet fera l’objet d’un ouvrage spécial, tiré d’un séminaire que Mélanie Boissonneau et moi-même organisons de 2015 à 2017 à Paris III dans le cadre du LabEx ICCA sous le nom « Cinéphilies et sériephilies 2.0 ». Il y a déjà eu un colloque, il y en aura un autre, avec quantité de spécialistes de la question. En attendant, on peut lire les articles de Laurence Allard, sur son site, à propos des cinéphiles du web.

C. L. : Si les critiques que vous interrogez mesurent leur impact en disant qu'ils n'ont qu'une maigre influence sur le public, il n'en est pas de même du côté des exploitants, notamment ceux des salles art et essai, qui sont nombreux à établir leur programmation sur une émission radio (Le Masque et la plume notamment) et deux ou trois noms de la presse écrite à grand tirage (la triade Télérama-Inrocks-Libération).
L. J. :
Il y a deux dimensions dans cette question. La première touche à la notion de communauté réunie autour d’un totem. Elle est très complexe, demande des détours historiques, sociologiques (je pense aux Mondes de l’art, de Howard Becker, Flammarion, 2006) et anthropologiques - voir les ouvrages de Jean-Marc Leveratto, comme par exemple Cinéma, spaghettis, classe ouvrière et immigration (La Dispute, 2011), ou encore celui que nous avons écrit ensemble, Cinéphiles et cinéphilies (Armand Colin, 2010). Parce que bien sûr elle déborde largement le cliché du « film d’auteur à petit budget qui ne passe que dans les salles art et essai des centres-villes ». Il y a quantité de totems autour desquels se forment (même si c’est parfois surtout dans l’œil de l’observateur qu’elles existent) des communautés qui partagent les mêmes présupposés, le même vocabulaire, les mêmes désirs d’art ou de changement politique, etc.
La deuxième est celle du lien entre lecture des critiques et décision d’aller voir le film en salle. Votre question me fait penser à Michel Ciment, qui dans un éditorial de Positif fustigeait cette triade Télérama-Inrocks-Libération parce qu’elle ne parvient pas à faire aller les spectateurs dans les salles qui passent les films d’avant-garde « difficiles d’accès » qu’elle loue pourtant à longueur de colonnes. Je crains que Michel Ciment ne se trompe un peu dans son analyse : le lecteur des Inrocks demande à son magazine favori de lui montrer à quoi ressemble le totem des Inrocks, pas de penser à sa place ni de lui dire ce qu’il faut aller voir. Si les Inrocks disent sur des pages et des pages que tel film est génial, l’important pour lui n’est pas d’y aller mais de savoir que des journalistes que par ailleurs il estime le trouvent génial. Ça servira dans la conversation, et si le film passe à la télé un jour ou bien à portée de souris, eh bien on y jettera volontiers un œil. Il ne faut pas confondre pouvoir économique (effectivement faible) et pouvoir symbolique.

C. L. : D'après vos enquêtes, avez-vous pu constater du côté des critiques de cinéma des parcours spécifiques qui déterminent pour eux ce que l'on peut considérer comme un « enseignement de la critique de cinéma » ?
L. J. :
J’ai du mal à croire qu’on puisse apprendre, à l’occasion d’un parcours universitaire spécial, à être critique de cinéma. Tout simplement parce qu’il y a de grandes différences d’un médium à l’autre, d’un support à l’autre, d’une communauté à l’autre : ce ne sont pas partout les mêmes outils, les mêmes présupposés, les mêmes façons de parler... Le critique de L’Est Républicain ne parle pas comme celui des Cahiers du cinéma, qui lui-même ne parle pas comme le Fossoyeur de Films sur YouTube, etc. Ensuite, l’université est censée délivrer un enseignement scientifique, et les sciences, y compris les sciences humaines, ont pour but de nous aider à analyser le monde qui nous entoure dans le souci de le comprendre (et éventuellement de l’améliorer), tout en clarifiant les notions dont nous nous servons pour mener cette analyse et formaliser cette compréhension. La philosophie analytique s’en est fait une spécialité...
Or on ne saurait rêver pire repoussoir pour un critique que cette prudence épistémologique. Imaginez l’ennui qu’il y aurait à lire des interprétations qui commencent par énoncer les critères auxquels le film doit satisfaire, prennent des pincettes pour trier entre objectif et subjectif, séparent l’éthique de l’esthétique mais précisent quelle définition de l’esthétique sera employée dans la suite du texte, etc. Qui cela intéresserait-il hors du monde universitaire ? D’autant qu’en France, comme le dit Jacques Bouveresse, «  on a pris l’habitude de croire plutôt qu’il suffit de bien écrire pour penser et même penser profondément ; et comme l’exigence de précision favorise peu la qualité de l’écriture, on a plutôt tendance à considérer la première comme l’ennemie de la pensée authentique » (Le Philosophe et le réel, Hachette, 1998, p. 12). Le lecteur veut du charme, de la magie, de l’humour, du panache, des jugements à l’emporte-pièce, des envois bien sentis, des petites phrases à tweeter, etc., et je le comprends parfaitement. La vie est courte et tout le monde n’a pas envie de la passer à lire de la philosophie analytique. J’ai des doutes, en revanche, sur la possibilité d’apprendre à avoir une belle plume ou à briller sur YouTube ; je sais bien qu’il existe des ateliers de creative writing, mais je pense naïvement que c’est d’abord une question de talent et de disposition.
Cela dit, un.e étudiant.e malin.e peut tout de même trouver des cours qui lui serviront à devenir critique de cinéma, à commencer par ceux que donnent des enseignants qui, par ailleurs, exercent la profession de critique, et rejettent la définition des sciences humaines que j’ai donnée plus haut, ou alors pensent que l’esthétique du cinéma n’a pas à se conformer aux préceptes de Jacques Bouveresse et autres « positivistes » barbants. À Paris, par exemple, on n’a que l’embarras du choix... Je pense aussi que les programmes de l’option cinéma du bac, en France, sont une excellente préparation au métier de critique de cinéma, car on n’y trouve quasiment aucune trace de quelque précaution épistémologique que ce soit ! (Un point que je développe dans mon livre L’Analyse de séquences, en espérant que les choses s’amélioreront dans les années à venir, c’est-à-dire qu’on introduira dans ces programmes un peu de pragmatisme et de relativisme...)

C. L. : La cinéphilie est-elle encore à l'heure actuelle le terreau pour l'émergence d'une critique de cinéma ?
L. J. :
On pourrait chipoter sur la première partie du mot : le « ciné-» de cinéphilie a pris un coup de vieux avec la généralisation de la consommation de films téléchargés. Il faudrait dire « filmophilie », mais alors on exclurait les séries, qui pourtant empruntent bon nombre de leurs caractéristiques audiovisuelles et narratives au cinéma (même si bien sûr le format série a ses spécificités lui aussi). Et les clips, et tous ces objets hybrides qu’on trouve sur le web, qui sont des cousins du cinéma et affûtent eux aussi le regard du futur critique de films... Resterait à trouver un néologisme, alors, pour inclure la totalité des images animées...
Mais pas question de chipoter sur la deuxième partie du mot « cinéphilie ». Je ne vois pas comment on pourrait devenir critique de cinéma sans amour pour les images animées, et même sans amour fou qui rend aveugle, irrationnel, partial et de mauvaise foi ! D’où la coupure fréquente, dont je viens de parler, avec le monde universitaire...
À la rentrée 2016 va paraître un livre d’Olivier Alexandre, un jeune sociologue qui a mené une enquête de l’intérieur sur les Cahiers du cinéma et qui explique très bien les causes et les conséquences de cette coupure là (le livre s’appelle La Sainte Famille des Cahiers, il sera publié par Vrin dans la collection Cinéma & philosophie).

Site de Laurent Jullier

 

les-films-a-voir-cette-semaine

Les Films à voir cette semaine. Stratégies de la critique de cinéma
sous la direction de Laurent Jullier

Nombre de pages : 256
Date de sortie (France) : avril 2015
Éditeur : L'Harmattan
Collection : Champs visuels

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