Entretien avec Adrien Bellay pour son film «L’Éveil de la permaculture»

Le documentaire « L’Éveil de la permaculture » sera dans les salles de cinéma en France à partir du 19 avril 2017, distribué par Destiny Films. En attendant, le réalisateur, Adrien Bellay, présente son travail autour des questions suivantes.

Adrien Bellay © Destiny Films Adrien Bellay © Destiny Films

Cédric Lépine : Dans quel contexte avez-vous découvert la permaculture ?
Adrien Bellay :
J’ai développé une sorte de fascination pour le documentaire engagé et écolo. C’est à travers le prisme de ces films que j’ai découvert les enjeux environnementaux, sociaux et économiques. J’ai pris conscience des défis à relever mais je n’avais pas encore véritablement connaissance des solutions. Lorsque mon ami Clément m’a parlé de permaculture, je me suis pris au jeu. Il m’a montré ses expériences à son retour de voyage en Australie, j’ai potassé quelques bouquins et puis on s’est lancé un pari, faire un film sur la permaculture : notre porte d’entrée, le cours de design en permaculture, deux semaines de formation théorique et pratique structurées autour d’un programme universel mis au point par le fondateur de la permaculture, l’australien Bill Mollison. Ça a été une expérience humaine et intellectuelle très intense pour chacun d’entre nous !

C. L. : Comment en êtes-vous venu à faire du documentaire indépendant après votre expérience de télévision ?
A. B. :
J'avais besoin de redonner du sens à mon métier, de me sentir utile. J'avais du temps, et la volonté de me rapprocher finalement de mon premier objectif, le film documentaire. Le financement participatif offre de nouvelles perspectives. Ça permet de produire des films aux messages fort qui ne rentrent pas obligatoirement dans les cases de programmation des chaînes.

C. L. : Pour vous, la salle de cinéma est-elle plus appropriée que la diffusion télévisée pour ce documentaire ?
A. B. :
C’était un choix de ma part de faire vivre le film en salle. Le film, c’est aussi un prétexte, un support de discussion et de réflexion autour du sujet qui est très riche. On parle d’agriculture mais aussi de sociologie, de politique, de choix de société… Ça fait avancer le débat. Au début on trouvait surtout dans la salle des militants et le public s’élargit progressivement, on y voit aussi des associations, des jardiniers, des agriculteurs, des ingénieurs, des élus, des acteurs locaux au sens large du terme… Ça permet aussi de créer du lien et des connections entre ces personnes désireuses d’amorcer la transition dans leur ville ou leur commune. Ça donne du courage aussi, on se dit que l’on n’est plus seul !

C. L. : Au moment de l’écriture du film, que souhaitiez-vous transmettre ?
A. B. :
J’avais en tête plusieurs objectifs : remettre les points sur les « i ». La permaculture a souffert un bon nombre d’années d’un problème de communication. On a souvent réduit la permaculture à certaines techniques de jardinage. La permaculture a été mise au point en Australie dans les années 1970 par ses pères-fondateurs Bill Mollison et David Holmgren et tous les ouvrages de références ont été édités d’abord en langue anglaise. La traduction tardive de ces livres est probablement à l’origine de ce retard. Et puis il faut resituer la permaculture dans le contexte français : l’agroécologie, défendue par Pierre Rabhi, développe de nombreuses techniques également utilisées en permaculture et elle prône un mode de vie assez similaire. L’agroécologie s’est en quelque sorte substituée à la permaculture un bon nombre d’années. Ceci étant, l’agroécologie est en partie récupérée par les institutions et on assiste à un appauvrissement des valeurs qui étaient porteuses du mouvement. La permaculture, structurée par 3 grands principes éthiques, prendre soin de la Nature, prendre soin de l’Homme et partager équitablement les ressources, retrouve aujourd’hui toute sa place.
Aussi, je voulais transmettre cette idée simple : la permaculture est un outil qui redonne aux gens le pouvoir d’agir, sur eux-mêmes, sur leur milieu, elle redonne de l’autonomie aux individus et aux territoires. C’est aussi une méthode qui suscite beaucoup d’espoir aujourd’hui, à l’heure des crises environnementales, sociales, économiques…

affiche-eveil-de-la-permaculture-120x160

C. L. : À quel public adressez-vous votre film ?
A. B. :
J’avais à cœur de faire un film qui s’adresse au public le plus large possible. Pour rendre le film clair, j’ai rendu le propos pédagogique en le ponctuant de dessins animés explicatifs, en agrémentant de description de techniques permaculturelles, et on a mis en évidence un autre mode de vie basé sur l’autosuffisance énergétique, alimentaire, et rythmé par le partage et les rencontres. Les permaculteurs ont aussi là l’occasion de redécouvrir certaines astuces et bien sûr ça leur permet d’apprécier leur « photo de famille ».

C. L. : Comment avez-vous choisi les intervenants et les lieux de la permaculture pour le film ? Pensez-vous avec eux avoir réalisé un « état des lieux de la permaculture en France » ?
A. B. :
J’ai fait du repérage lors d’un cours de design en permaculture (programme de 72h universel mis au point par Bill Mollison) et on m’a conseillé d’aller rencontrer des permaculteurs et des lieux emblématiques répartis sur le territoire français. J’ai recoupé toutes ces informations en gardant en tête de montrer une certaine diversité (permaculture tournée vers la production ou l’autosuffisance, autoconstruction, permaculture urbaine, cultures régénératives…) et j’ai fait émerger de nouveaux porte-paroles. Andy et Jessie Darlington, Pascal Depienne, Éric Escoffier et les autres deviennent ainsi les ambassadeurs du mouvement. Aussi, vouloir définir un concept, c’est forcement réducteur. J’ai cherché à être synthétique et à ne pas tomber dans le piège de l’énumération et donc limiter le nombre d’intervenants. Malgré tout, ça donne un bel aperçu du mouvement. À travers ces récits de vie et ses regards croisés sur la science de la permaculture, on retrouve une certaine cohérence dans le discours. C’était une autre ambition du film : prendre une photo du mouvement. Le film décrit le système de formation, montre quelques exemples de permaculture tournée vers la production agricole ou vers l’autonomie énergétique ou alimentaire. Et donne la parole à plusieurs générations, portées par des motivations éthiques, et qui aspirent à une vie meilleure, plus respectueuse de l’Homme et de la Nature.

C. L. : Vous vous concentrez sur les initiatives citoyennes dans votre film : quelle est la place des politiques, communautés de commune et de l’État français en matière de permaculture ?
A. B. :
On a tourné ce film en 2014-15 : la permaculture a fait un bout de chemin depuis. Il faut avouer qu’aujourd’hui, de plus en plus de collectivités locales travaillent avec les permaculteurs pour développer des jardins partagés mais aussi mettre à disposition du foncier pour permettre à des paysans-permaculteurs de s’installer et développer leur activité agricole. Le dialogue avec les élus est amorcé et il y a une réelle dynamique de ce côté là. En revanche, la permaculture véhicule des éthiques très fortes et ce n’est pas le rôle des politiques ou des institutions de porter ces valeurs. La permaculture s’efforcera de rester indépendante, de ne pas se faire « récupérer » par le système dominant. Les permaculteurs ont plutôt intérêt à rester vigilant, le terme est à la mode, la définition reste un peu flou pour le grand public, et l’agro-industrie et la grande distribution sont déjà intéressées pour faire du « greenwashing » avec la permaculture…

C. L. : Au regard de votre investigation sur le sujet, quelle est la place de la France en matière de permaculture dans le monde ?
A. B. :
J’aurais tendance à dire que la France rattrape son retard. Les plus beaux exemples à l’heure actuelle dans le monde sont des fermes conçues selon les principes de permaculture qui se trouvent notamment en Australie, en Autriche, aux États-Unis… Elle trouve aussi des applications, encore trop rares, sur le continent africain. Et il ne faut pas oublier que l’agriculture paysanne, familiale, traditionnelle reste dominante sur le globe et que ces pratiques peuvent être qualifiées de permaculturelles dans le sens où elles ont toujours cherché à s’adapter au contexte local, tout en réduisant la quantité de travail, et le tout sans utiliser d’énergies fossiles. La permaculture remet au goût du jour ces pratiques tout en incluant certaines techniques modernes.

C. L. : Pouvez-vous, pour conclure, définir le nouveau lien qu’établit la permaculture entre « nature » et « culture » que l’on oppose habituellement ?
A. B. :
On peut voir ici une double association d’idée. La permaculture est à la fois une science et un art de l’aménagement des systèmes humains. La permaculture, à l’image du film, puisque c’est la rencontre d’une équipe de cinéma et de permaculteurs, c’est donc une façon de réconcilier science et art autour de la créativité et de l’imagination. Et la permaculture c’est aussi bien sûr une méthode qui permet de cultiver en étant plus productif tout en « aggradant » son environnement, en redonnant de la fertilité au sol, en régénérant les écosystèmes et en redonnant de l’importance aux hommes qui créent les véritables richesses de ce monde. Au-delà, l’homme est à nouveau considéré comme une composante de l’écosystème. En somme, la permaculture réconcilie l’homme et la nature !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.