Cédric Lépine
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Billet de blog 28 avr. 2020

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Entretien avec Lucie Viver pour son film «Sankara n’est pas mort»

Au Burkina-Faso, après avoir participé aux manifestations démocratiques de 2014 mettant fin à un pouvoir monopolisé, le jeune poète Bikontine décide de parcourir son pays pour interroger la mémoire et l’héritage de Sankara en parcourant la voie ferrée qui traverse le pays.

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Sortie nationale (France) du 29 avril 2020 en e-cinéma : Sankara n’est pas mort de Lucie Viver

Lucie Viver © Élise Ortiou Campion

Cédric Lépine : Comment s’est construite l’écriture de scénario ?

Lucie Viver : Ça a été un long processus. J’ai écrit le projet sur plus de deux ans. Pendant cette période, j’ai fait plusieurs allers-retours entre la France et le Burkina. Il s’agissait de comprendre comment la situation politique évoluait et aussi d’effectuer des repérages le long de la voie ferrée, toujours en compagnie de Bikontine, le poète du film.

À l’issue de cette période de développement, je n’ai pas rédigé de scénario en tant que tel, mais plutôt élaboré un squelette, une trame suffisamment solide pour pouvoir partir en tournage totalement libérée et disponible pour accueillir ce qui se présenterait sur notre chemin.

Le travail sur le récit s’est donc fait principalement en amont du tournage et il s’est prolongé jusqu’au montage. Nous avons tissé trois fils narratifs. Premièrement, le portrait du Burkina Faso, en pleine incertitude politique suite à l’insurrection populaire. Deuxièmement, la trajectoire personnelle du poète, enthousiaste et inquiet tout à la fois par rapport à l’avenir de son pays, et taraudé en secret par le désir d’émigrer. Et enfin, troisième fil narratif : le chemin de fer comme trajet géographique et, vers la fin du film, comme paysage métaphorique de cette situation "en suspens".

Et bien sûr, la personnalité et les mots de Sankara viennent éclairer, de loin en loin, ces trois problématiques.

C. L. : Pourquoi la forme d’un récit plus proche de la fiction que du documentaire s’est imposée à vous ?

L. V. : D’abord, parce que je trouve que cet endroit du cinéma, "à la lisière" entre le documentaire et la fiction, et qui prend le réel comme une expérience vécue, est particulièrement passionnant.

Le film touche à des sujets très forts comme l’insurrection populaire de 2014 (qui a fait souffler un vent d’espoir sur toute l’Afrique), la figure mythique de Thomas Sankara et la poésie de Bikontine : tout cela demandait une forme de récit à la hauteur des enjeux. D’où le choix de cette forme "romanesque". D’ailleurs, le film est chapitré, à chaque étape du voyage, avec un vers de poème, un peu comme si on tournait les pages d’un carnet de bord imaginaire.

Le film adopte le point de vue du poète, sa sensibilité, ses émotions. Or, Bikontine a des problèmes de sommeil : il veille souvent tard. En suivant un personnage insomniaque, le film s'autorise à aller vers un registre plus fictionnel, plus onirique. La nuit, les rencontres sont plus mystérieuses. La nuit, c’est aussi le lieu de la solitude, des angoisses ou de la rêverie, des souvenirs aussi. Bikontine convoque plus facilement la figure de Sankara le soir, un peu comme un fantôme bienveillant qui l’accompagne dans son voyage intérieur.  

C. L. : Quelle est la part de préparation des dialogues avec les différentes personnes que Bikontine rencontre ? 

L. V. : Tous les personnages du film s’expriment librement et sans aucune préparation. Aucun d’entre eux ne savait de quoi Bikontine allait leur parler.

En revanche, avant chaque rencontre filmée, nous nous mettions d’accord Bikontine et moi sur un thème ou une question, choisis en fonction de l’interlocuteur et du contexte. C’était comme un point de départ ou plutôt une direction à suivre. Mais à chaque fois, tout était complètement ouvert : le plus important, c’était d’écouter, d’écouter vraiment. Et je crois que les interlocuteurs de Bikontine étaient sensibles à cette sincérité dans notre écoute et que leur parole en a été d’autant plus libre et riche.

"Sankara n’est pas mort" de Lucie Viver © Météore Films

C. L. : Qu’ont apporté le tournage et ses imprévus dans l’écriture du film ?

L. V. : Tout ! Nous étions très attentifs à tout ce qui se passait autour de nous. Il fallait bien sûr rester cohérents par rapport à la trame générale que nous avions en tête et faire des choix en fonction de ce qui permettait de faire résonner la situation du pays et la trajectoire du poète. Mais au fond, tout était possible.

Par exemple, dans le village de Zamo, nous sommes tombés par hasard sur la finale du tournoi de football. Tous les jeunes du village s’y rendaient, le maire lui-même était annoncé… C’était une vraie chance : il fallait la saisir ! De la même manière, pendant notre tournage, a eu lieu la "semaine de planification familiale" : sur cette période, l’État organisait une campagne de sensibilisation et de soins gratuits. Toutes les femmes du village convergeaient vers le dispensaire : c’était très impressionnant et stimulant !

C. L. : Quel était le sens pour vous de représenter un pays et ses problématiques autour des personnes en train de travailler ?

L. V. : Je pense que l’acte de travailler révèle beaucoup de choses sur la personne filmée, mais aussi sur les rapports sociaux, l’état général de la société. Une scène de travail, même lorsqu’elle est muette, en dit parfois beaucoup plus qu’un dialogue – sur ce que les gens pensent, ce qu’ils font, ce qu’ils consomment au quotidien…

Par ailleurs, je trouve que le travail, c’est extrêmement cinégénique ! J’ai donc pris un grand plaisir à filmer les gestes, la concentration, l’énergie de tous ces travailleurs : une institutrice, des paysans, des balayeuses de rue, un médecin, des infirmières, des orpailleurs…

C. L. : Quelle est la place des idées socialistes de Sankara dans les partis politiques actuels ?

L. V. : C’est une bonne question ! Difficile aussi. On peut déjà se demander quelle est la place des idées sankaristes, tout court. Les dirigeants actuels du Burkina invoquent de temps en temps l’héritage de Thomas Sankara, mais c’est en général par opportunisme ou par manque d’imagination. Car leurs actions concrètes sont en réalité très éloignées des principes imaginés par Sankara pour un développement spécifiquement africain.

Les idées de Sankara sont donc globalement absentes de la scène politique officielle. Ceux qui les défendent, ce sont finalement les citoyens ordinaires, les collectifs de citoyens engagés et les artistes (qui sont souvent eux-mêmes à l’origine de ces collectifs). Il est très intéressant de constater que l’héritage de Sankara survit en particulier à travers la création artistique, que ce soit sur le continent africain ou ailleurs. Et ce n’est pas un hasard : je crois que cela est dû à la dimension innovante, visionnaire de sa politique et à son profond humanisme. C’est une figure très inspirante, à bien des égards, sans forcément verser dans la fascination.

C. L. : Comment la poésie a pris peu à peu une grande place dans la trame du film ?

L. V. : Bikontine a écrit énormément de poèmes tout au long du voyage. Tous les poèmes ne sont pas dans le film. D’ailleurs, j’en profite pour lancer ici un appel aux éditeurs intéressés ! C’est au montage que les choix ont été faits. Avec le monteur du film, Nicolas Milteau, nous nous sommes nourris, imprégnés de toute cette matière poétique, qui a forcément influencé la construction du film et inspiré l’ambiance de certaines séquences. Parfois même, un poème nous aidait à monter une scène et puis finalement au dernier moment le poème était coupé. Mais la scène finale continue à en porter la trace, dans son atmosphère, son émotion.

C. L. : Le cinéma burkinabé des années 1980, que l’on peut considérer comme son âge d’or, a-t-il inspiré votre approche filmique ?

L. V. : Je ne connais pas bien le cinéma burkinabè de cette époque… Malheureusement…

C’est le film documentaire Route One USA, du réalisateur américain Robert Kramer, qui a été ma plus grande source d’inspiration. Il raconte le voyage d’un médecin humanitaire qui retourne aux États-Unis après dix ans d’absence. Le personnage du Doc suit la Route One, celle qui longe toute la côte Est, de la frontière avec le Canada jusqu’à la pointe de la Floride. Sur la route, on découvre l’intimité du Doc en même temps que les États-Unis des années 1980, en plein reaganisme. C’est un film magnifique !

BANDE ANNONCE "SANKARA N'EST PAS MORT" - Un film de Lucie Viver - En E-cinéma le 29 avril © Météore Films

Sankara n’est pas mort
de Lucie Viver
Documentaire
109 minutes. France, 2019.
Couleur
Langues originales : français, moré, dioula

Avec : Bikontine
Scénario : Lucie Viver
Images : Lucie Viver
Montage : Nicolas Milteau
Musique : Rodolphe Burger
Son : Lucie Viver
Production : Les Films du Bilboquet
Productrice : Eugénie Michel-Villette
Distributeur (France) : Météore Films

Attachée de presse : Chloé Lorenzi (Makna presse)

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