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Billet de blog 29 mars 2016

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Winstanley : un nom bien vivant du cinéma anglais et de l’histoire politique

Suite aux événements de la première révolution anglaise mettant fin à l’absolutisme de Charles 1er au profit de la victoire du Parlement dirigé par Cromwell, l’expérience républicaine crée beaucoup d’espoir pour ceux qui l’ont soutenu. Ainsi en est-il de Gerrard Winstanley qui en 1649 revendique l’accès à la terre pour tous et le met en pratique.

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"Winstanley" de Kevin Brownlow et Andrew Mollo © Doriane Films

À propos du DVD : Winstanley de Kevin Brownlow et Andrew Mollo

Encore une très belle initiative au sein de la collection « Typiquement British » de Doriane Films de rendre accessible par l’édition DVD un incomparable chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma. « Chef-d’œuvre » n’est pas un vain mot, tant il est nécessaire de mettre en avant une œuvre méconnue qui ne souffre d’aucun vieillissement, bien au contraire, quarante ans après sa réalisation. Dans la lignée d’un cinéma engagé anglais historique avec peu de moyens et beaucoup d’inventivité rappelant un certain Peter Watkins, Kevin Brownlow et Andrew Mollo s’engagent après leur non moins surprenant En Angleterre occupée (1965) dans une redécouverte de l’histoire anglaise à la fois politique et critique autour d’un événement que le pouvoir de l’époque et les historiens conservateurs n’ont par la suite cessé de vouloir gommer : l’expérience proche d’un certain communisme chrétien avant l’heure de Gerrard Winstanley.

Le film commence avec un contexte historique présenté par des cartons à la manière du cinéma muet et se poursuit par des micro scènes de batailles avec la musique composée par Prokoviev pour le film Alexandre Nevsky d’Eisenstein (1938). Ce n’est qu’ensuite qu’apparaîtra le personnage éponyme du film, tout d’abord par son écrit, rappelant l’importance de son activité écrite dans une Angleterre révolutionnaire. De cette manière, les réalisateurs revisitent l’histoire du cinéma pour mieux se la réapproprier tout au long du récit : d’entrée de jeu, réaliser un film est explicitement un acte politique ! C’est pourquoi la manière de concevoir le film comme on la retrouve très bien décrite dans le très précieux making of du film présent en bonus de cette édition DVD (Winstanley : chronique d’un utopie (It Happened Here Again) d’Eric Mival, 1976), est aussi important que le film lui-même. Le processus créatif intègre à ce titre sans exception toutes les étapes de fabrication du film. Si la plupart des acteurs sont des non professionnels, la qualité de leur interprétation repose sur une condition sine qua non : la conviction que ceux-ci éprouvent à l’égard de leur personnage. À ce titre, l’interprétation de Miles Halliwell dans le rôle titre est admirable, réussissant à retranscrire toute l’énergie révolutionnaire de ce personnage résolument pacifiste. Si cette expérience historique est unique en son genre, c’est qu’elle a rencontré des circonstances particulières où l’amorce d’un dialogue était possible avec des hommes à des places stratégiques, notamment dans l’armée, qui devaient beaucoup à ceux qui réclamaient un accès à la terre pour tous sans discrimination. Le scénario du film insiste sur ces circonstances historiques en identifiant les différents acteurs d’un processus révolutionnaire aussi bien par une interprétation qu’une esthétique cinématographique de haut niveau à travers le travail extrêmement abouti du chef opérateur Ernest Vincze : rien d’anodin dans les prises de vues, alternant les gros plans quasi documentaires sur le savoir faire mis en place aussi bien pour construire des habitats, travailler le sol, partager un repas, tout autant que des moments essentiels du quotidien de la communauté des Diggers (Bêcheux en français) ; et les plans d’ensembles où deux personnages antagonistes, Gerrard Winstanley et Parson Platt, le pasteur propriétaire terrien, vont opposer leur conception de la société à la croisée des chemins. Chaque image est soigneusement travaillée aussi bien dans ses cadres que dans une palette lumineuse mettant à profit l’utilisation du Noir & Blanc, du clair obscur des intérieurs à la lumière irradiante des extérieurs. Le film se situe dans une économie de moyens où le budget est l’équivalent, pour reprendre les mots mêmes de Kevin Brownlow, du générique d’un film de la saga James Bond. L’image cinématographique et le sens qu’elle porte est dans cette économie si précieuse que l’enjeu pour les auteurs est d’en tirer le maximum d’expression. C’est pourquoi aussi l’économie même du film concourt complètement au processus créatif. Il n’en reste pas moins qu’il faut énormément de conviction, de ténacité et de courage pour mener à bien cette aventure filmique rare en son genre, qui a été conduite sur plusieurs années. Cette lente phase de décantation des idées a permis au film de se faire l’écho de son époque où des mouvements similaires à ceux de Gerrard Winstanley se faisaient jour aux quatre coins de la planète, certains revendiquant même le mouvement en reprenant le nom originel des Diggers : c’est le cas du collectif anarchiste apparu dans les années 1960 à San Francisco. La revendication de l’accès à la terre comme ressource nourricière est plus que jamais d’actualité en ce début de XXIe siècle où les doctrines néolibérales s’efforcent d’imposer le rouleau compresseur de la privatisation et l’exploitation de toutes les ressources élémentaires. Le terme « squat » trouve à travers la prise de position historique de Winstanley une origine fondamentale d’outil politique incontournable face à l’hypocrisie des révolutionnaires bourgeois anglais au XVIIe siècle, comme en France en 1789 et d’en d’autres pays où se développeront des mouvements républicains bâillonnés.

Illustration 2
dvd-winstanley-doriane-film

Winstanley

Winstanley

de Kevin Brownlow et Andrew Mollo

Avec : Miles Halliwell (Gerrard Winstanley), Jerome Willis (le général Fairfax), Terry Higgins (Tom Haydon), Phil Oliver (Will Everard), David Bramley (Parson Platt), Alison Halliwell (Mrs. Platt), Dawson France (le capitaine Gladman), Bill Petch (Henry Bickerstaffe), Barry Shaw (le colonel Rich), Sid Rawle (Ranter), George Hawkins (John Coulton), Stanley Reed (Recorder), Philip Stearns (Francis Drake), Flora Skrine (Mrs. Drake), George Barratt, Bill Brooke, Don Backhurst, Jeff Cornish, Phil Dunn, Duncan Fraser, Muriel Higgins, Philippa Johnson, Pat Kearney, Andy Kohn, Ben Lewin, Ginni Little, Gerry O'Halloran, Jack Osborn, Dorothy Phipps, Damica Pelling, Don Skinner, Mike Shanafelt, Harry Taylor, Jean Venn, Ruth Woollett, James Wise

Royaume-Uni – 1976.

Durée : 92 min

Sortie en salles (France) : inédit

Sortie France du DVD : 23 septembre 2013

Format : 1,33 – Noir & blanc

Langue : anglais - Sous-titres : français.

Éditeur : Doriane Films

Collection : Typiquement British

Bonus :

Winstanley : chronique d’un utopie (It Happened Here Again) film d’Eric Mival sur le tournage de Winstanley (1976, 50 min)

lien vers le site de l’éditeur : http://www.dorianefilms.com/description.php?id=780

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