Cédric Lépine
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Billet de blog 29 juin 2019

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Festival La Rochelle Cinéma : entretien avec Sophie Mirouze et Arnaud Dumatin

Le Festival La Rochelle Cinéma se déroule pour sa 47e édition du 28 juin au 7 juillet 2019. Plusieurs rétrospectives sont à l'honneur, mêlant intimement cinéma d'hier et d'aujourd'hui. Pour parler du festival, Sophie Mirouze et Arnaud Dumatin, délégués généraux du festival, ont généreusement accepter de prendre le temps de répondre aux questions suivantes

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Arnaud Dumatin et Sophie Mirouze © Jean-Michel Sicot

Cédric Lépine : Entre hommages, rétrospectives, focus sur un pays, films récents... comment se construit une telle programmation foisonnante ? Avec quels objectifs ?
Sophie Mirouze : La structure de la programmation fait partie de l’ADN du Festival, connu depuis 47 ans pour ses grandes rétrospectives et ses hommages à des cinéastes du monde entier.
Dès l’automne, nous choisissons les deux rétrospectives en fonction de nos envies mais surtout de l’actualité de la restauration des films. Cette année, c’est en découvrant la superbe restauration de La Poursuite impitoyable que nous avons eu le désir de consacrer une rétrospective à Arthur Penn. Depuis quelques éditions, le cinéma américain avait été mis de côté au profit de grands cinéastes européens (comme Ingmar Bergman et Robert Bresson, en 2018), et avec les films d’Arthur Penn, l’idée était aussi de s’intéresser au Nouvel Hollywood, peu présenté au Festival.
La deuxième rétrospective s’est vite imposée grâce à la numérisation des films muets de Victor Sjöström par le Swedish Film Institute, même s’il est rare que nous proposions une deuxième rétrospective à un même cinéaste - la première ayant eu lieu en 1984, nous pouvions nous le permettre ! Comme chaque année, tous les films muets sont accompagnés au piano et ces ciné-concerts quotidiens sont très attendus par les plus cinéphiles de nos spectateurs.
Les hommages se confirment plus tardivement car nous devons attendre les réponses des cinéastes invités. Pour cette édition, c’est grâce à une proposition du distributeur des Films du Camélia que nous avons décidé de rendre hommage à Dario Argento. Il se trouve que son éditeur français, Rouge Profond, avait l’intention de faire traduire un recueil de nouvelles au début de l’été et que nous avons appris que le documentaire de Jean-Baptiste Thoret serait terminé pour le festival. Tout était réuni pour créer à La Rochelle un bel événement autour de ce cinéaste culte.
Quant à Jessica Hausner et Elia Suleiman, nous savions que leur nouveau film serait prêt pour Cannes et que nous pourrions les présenter en avant-première. Par chance, ils ont tous deux très vite accepté notre invitation.
Depuis 2004, nous mettons aussi à l’honneur un pays avec une douzaine de films et notre public suit avec beaucoup d’intérêt et de curiosité cette section qui l’emmène vers des cinématographies plus méconnues. Ces dernières années, nous avions repéré quelques jeunes cinéastes islandais qui ont maintenant tourné 2 ou 3 films et nous avons souhaité mettre en valeur cette nouvelle génération de réalisateurs.
L’une des spécificités du FEMA étant de traverser toute l’Histoire du cinéma en programmant des films muets jusqu’aux films d’aujourd’hui, nous sélectionnons, dans divers festivals comme San Sebastián, Rotterdam, Berlin ou Cannes, une quarantaine de nos coups de cœur de l’année (fiction ou documentaire) que nous rassemblons dans une section nommée « ici et ailleurs ».
Parfois, des amis du Festival, des distributeurs ou autres collaborateurs, nous sollicitent en nous soumettant de belles idées. Ce fut le cas au printemps dernier avec de très belles propositions : Charles Boyer d’abord, un acteur français un peu oublié, et Kira Mouratova, une cinéaste ukrainienne trop méconnue en France dont 5 films ont été restaurés.
Enfin, cette année encore, il y avait cette envie d’ouvrir la programmation à la comédie populaire et au cinéma de genre. Avec deux acteurs très inattendus au Festival et un hommage à Dario Argento, nous espérons ainsi attirer de nouveaux publics, des fans du cinéaste italien et des familles heureuses de (re)voir les films avec de Funès en famille.
La programmation du Festival a toujours été éclectique, elle le sera encore plus en 2019 !
C. L. : Depuis 47 ans, comment a évolué le festival pour devenir ce qu'il est à présent ?
Arnaud Dumatin : Le festival a démarré modestement mais a conservé depuis ses origines le même état d’esprit. De 1973 à 1984, il était une section d’un festival pluridisciplinaire appelé Les Rencontres Internationales d’Art Contemporain. Alors que les RIAC disparaissaient en 1985, seul le volet cinéma a été conservé. Cette année-là est officiellement né le Festival International du Film de La Rochelle.
Il a été dirigé pendant 30 ans par Jean-Loup Passek. Le festival a grossi naturellement, avec un nombre de films de plus en plus nombreux. Mais on était dans une seule logique de fidélisation de publics. 
Avec le changement de direction en 2002 (Prune Engler a dirigé le festival de 2002 à fin 2017), l’ouverture à d’autres publics est devenue un enjeu. Le festival s’est alors développé : action culturelle à l’année (ateliers, hors les murs…), collaborations avec de nouvelles structures culturelles, pour permettre un renouvellement tout en étant attentif à la fidélisation du public. Il est en effet très précieux de pouvoir compter chaque année sur un - large - noyau dur de festivaliers.
Nous avons repris avec Sophie la direction début 2018 et souhaitons poursuivre le développement du festival, en s’inscrivant dans cette histoire, tout en ouvrant le festival à d’autres esthétiques, en expérimentant, créant de nouvelles sections, développant le volet professionnel de la manifestation et accentuant le travail d’action culturelle à l’année où nous devons, pour être pertinents, ne pas uniquement reconduire ce qui existe déjà, mais être créatifs et travailler en réseau.
C. L. : Alors que le cinéma de patrimoine occupe une place réduite sur les écrans dans les salles, sa place est privilégiée au festival de La Rochelle : quelle est votre approche pour aborder ces cinématographies ?
S. M. : Un festival est une fête du cinéma et celui de La Rochelle a depuis toujours souhaité célébrer les auteurs des films : les cinéastes.
Quand nous visitons une exposition consacrée à un peintre, nous aimons découvrir ses premières esquisses puis, au fil du parcours, comprendre ses obsessions, repérer ses thématiques. Au Festival, c’est un peu la même démarche : les spectateurs sont très attachés aux rétrospectives qui leur permettent de redécouvrir sur grand écran l’ensemble de l’œuvre d’un cinéaste en quelques jours. Certains s’y consacrent exclusivement, délaissant le reste de la programmation.
Depuis 2005, la section de films restaurés « d’hier à aujourd’hui » s’enrichit et met en valeur le précieux travail de distributeurs passionnés. 17 films seront ainsi proposés cette année : d’un mélodrame de Frank Borzage de 1948 au Trésor des îles chiennes de FJ Ossang, tourné en 1990, en passant par des comédies méconnues (Le Lit conjugal de Ferreri ou Fantozzi, film culte en Italie) et deux chefs-d’œuvre de Mizoguchi.
Cependant, nous ne distinguons pas le cinéma de patrimoine (c’est d’ailleurs une expression qui n’est pas appliquée à la musique ou à la littérature), et préférons défendre le Cinéma. Même si le Festival reste connu pour ses rétrospectives, celle consacrée à Orson Welles, en 1999, a par exemple marqué les spectateurs. Des responsables de festivals ou de salles de cinéma nous contactent aujourd’hui encore pour obtenir les sources de certaines copies !


C. L. : Serait-il possible de présenter le public du festival aussi bien composé en grande partie de professionnels que de cinéphiles ?
S. M. : Le public du Festival est en effet composé à la fois de cinéphiles, venus de toute la France, mais aussi de professionnels.
Les cinéphiles sont, comme ceux qui fréquentent les salles de cinéma, plutôt âgés, ce sont aussi les plus fidèles. Certains suivent le Festival depuis les premières éditions et nous font confiance côté programmation à tel point qu’ils prennent leur congé pour faire une cure de cinéma pendant 10 jours.
Sur place et sur notre site Internet, nous mettons à disposition du public un questionnaire destiné à mieux le connaître. Depuis quelques années, nous constatons qu’il se renouvelle grâce notamment à tout un travail de communication sur les réseaux sociaux.
Les professionnels sont aussi très nombreux. Environ 700 professionnels fréquentent le festival : des responsables de cinémathèques, de festivals, de ciné-clubs, des distributeurs, des journalistes, etc.
Les plus représentés restent les exploitants qui viennent au Festival découvrir les 30 films présentés en avant-première pour les programmer à leur tour sur leurs écrans. Cet automne, nous avons mené, en collaboration avec l’Université de Paris Saint-Denis, une enquête auprès d’une centaine d’exploitants qui a démontré que le festival est un rendez-vous professionnel apprécié surtout pour sa convivialité.
C. L. : L'accès aux projections se fait démocratiquement sans discrimination par rapport aux statuts des personnes : pouvez-vous rappeler l'enjeu de cette décision et comment elle est entretenue au fil des années ?
A. D. : Nous nous rendons régulièrement dans d’autres festivals et trouvons souvent étranges, voire dérangeant, que telle ou telle catégorie de spectateurs soit privilégiée par rapport à telle autre. Nous considérons que tous nos spectateurs ont droit au même égard. Il n’y a donc aucune hiérarchie.
La philosophie du festival est aussi de privilégier la notion de comparaison à celle de compétition. Aussi, l’accès aux salles se fait sans réservation. Il s’agit de favoriser la curiosité, la spontanéité, inciter les spectateurs à sortir des sentiers balisés, leur donner envie d’être surpris.
Ce parti pris contribue à l’ambiance conviviale si singulière du festival de La Rochelle. Nous ne souhaitons absolument pas changer cela.
C. L. : Au festival de La Rochelle, pour vous organisateurs comme pour vos invités, pourquoi est-il important de rester sans compétition ?
S. M. : Le Festival a toujours été non-compétitif et le restera. Nous tenons beaucoup à cette spécificité qui nous donne beaucoup plus de liberté pour programmer les films que nous aimons. Les demandes d’exclusivité d’autres festivals peuvent parfois nous irriter. Nous savons combien il est difficile pour la plupart des longs métrages d’exister sur grand écran et ne comprenons pas cette demande d’exclusivité sur certains films qui, s’ils ont la chance de bénéficier d’une sortie en salle, ne réuniront que quelques milliers de spectateurs. Nous défendons la circulation des œuvres, à La Rochelle et partout en France où des spectateurs seront curieux de les découvrir.
L’autre atout, c’est qu’avec cette absence de compétition, les cinéastes invités arrivent à La Rochelle très détendus, ravis de rencontrer un « vrai » public. Cet esprit de convivialité se retrouve parmi les spectateurs et fait la force du Festival.
Malheureusement, sans jury ni palmarès, les partenaires privés se font plus rares car ils souhaitent souvent être associés à un prix mais notre prix le plus cher, c’est le public qui est au rendez-vous chaque année !
C. L. : En quelques mots pour résumer, quelles seraient les grandes valeurs du festival qui vous sont chères, à vous organisateurs, et que vous défendez à travers votre programmation ?
A. D. : L’ouverture d’esprit. Nous sommes conscients qu’il existe aujourd’hui une multiplicité de cinéphilies. Le Festival La Rochelle Cinéma, dans un souci constant de cohérence et d’équilibre de la programmation, est un lieu d’exposition pour tous les cinémas, et d’accompagnement des œuvres par l’organisation de multiples débats et rencontres.
C. L. : Quelles sont les actions du festival le reste de l'année ?
A. D. : Le festival a développé de multiples actions à l’année dans le domaine de l’éducation à l’image : ateliers d’écriture et de réalisation ouverts à des publics ciblés (lycéens, étudiants, habitants des quartiers, détenus, patients…), donnant lieu à des films diffusés pendant le festival et lors d’autres manifestations ; ateliers de création de ciné-concerts ; ateliers d’écriture journalistiques ; stages…
Le festival développe également des collaborations avec d’autres festivals européens qui donnent lieu à des échanges de programmation : Il Cinema Ritrovato, Bologne (Italie), New Horizons International Film Festival de Wroclaw (Pologne), Nordic Film Days Lübeck (Allemagne), Transilvania International Film Festival (Roumanie).

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