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Cédric Lépine : Vois-tu ce film comme un diptyque formé avec Compte tes blessures sur la thématique de la parentalité toxique ?
Morgan Simon : En un sens oui, pour moi c'est un diptyque sur la parentalité, ce que signifie être parents, enfant. Il n'est pas en revanche question de toxicité car pour moi je ne vois pas mes personnages comme toxiques. Je vois avant tout Nicole comme quelqu'un de seule et qui voit son fils partir. Alors qu'elle n'a que lui dans sa vie, elle ne sait pas placer son amour au bon endroit. Il s'agit ainsi de la difficulté de communiquer et d'être parents et enfants dans des milieux modestes. Les deux films ont d'ailleurs été tournés réellement dans des appartements de HLM.
C. L. : À quel moment as-tu pensé à Valeria Bruni Tedeschi dans le rôle principal : avant, pendant ou après l'écriture du scénario ?
M. S. : J'ai pensé à elle après l'écriture au moment du processus de casting. Très vite elle a été celle dont le jeu et l'énergie étaient les plus incroyables. Elle est l'une des actrices françaises qui incarnent le plus de liberté dans le jeu. Elle sait tout jouer et peut passer du rire aux larmes dans la même scène. Elle est sincère et très connectée avec ce qu'elle ressent. Il y a une ultra sensibilité chez Valeria qui colle avec ce que j'ai envie de faire. J'aime beaucoup travailler avec les acteurs et c'est pour moi ce qu'il y a de plus précieux dans un film. C'était vraiment l'actrice idéale pour ce personnage. J'ai réfléchi à son statut social dans la vraie vie, elle-même aussi, mais j'ai très vite compris que ce ne pouvait qu'être elle pour ce personnage. Elle a beaucoup travaillé pour ce rôle, a rencontré ma mère avant le tournage, on a fait beaucoup de lectures du scénario et d'essayages costumes.
C. L. : La place du personnage interprété par Lubna Azabal a-t-il évolué durant la réalisation ?
M. S. : Non, il a toujours été ainsi du scénario au tournage mais il est vrai que lorsque le personnage est incarné par Lubna Azabal, il prend très vite une toute autre ampleur. Elle a apporté avec sa lumière quelque chose de différent que les personnages sociaux de ses précédents films. Son personnage est dans l'écoute et elle accompagne une autre femme dans sa libération.
C. L. : Pourquoi dans tes deux films t'être en particulier focalisé sur la monoparentalité ?
M. S. : Parce que j'ai vraiment vécu cette situation, soit avec mon père, soit avec ma mère. Beaucoup de personnes sont dans ce cas et pour moi le modèle naturel construit par ma propre expérience est celui-là. Je pense que cela est contemporain de notre société et raconte beaucoup de ce qu'est la précarité quand on perd un salaire dans le foyer dans un couple séparé. C'est aussi parce que je suis fils unique, que dans les deux films le jeune l'est aussi. Il s'agit de ma propre expérience et de la société que je vois.
C. L. : Comment abordes-tu la précarité dans ta narration : comme un moyen de définir tes personnages et/ou une incarnation d'une réalité contemporaine endémique ?
M. S. : Pour moi il y a un parallèle entre le travail d'Édouard Louis puisque nous venons tous deux de milieux modestes, du moins non favorisés et que nous nous retrouvons d'un coup en situation de dire certaines choses. Ce que je raconte dans Une vie rêvée, c'est avant tout ce que j'ai moi-même vu et vécu. Ma mère a ainsi réellement vécu les choses sociales qui se déroulent dans le film, comme l'exemple d'un emploi non obtenu à cause d'une histoire de RER. Ainsi, retranscrire cette histoire est de l'ordre pour moi de l'honnêteté intellectuelle pour témoigner de ce qui se passe dans la société actuelle. Il s'agit de parler des attentes et des rêves de classes sociales qui vivent en HLM et confrontée à un certain misérabilisme. Le décor chargé de l'appartement se présente ainsi dans le film en contraste avec le dénuement triste de la banlieue à l'extérieur. Ce cocon que les personnages se créent leur permet de faire face à la réalité extérieure. On retrouve cela aussi dans la couleur du salon dans Compte tes blessures (2016) qui évoque la mère absente du film dans un décor où deux hommes se retrouvent confinés. Les décors contribuent ainsi à définir les personnages. Je sais d'où je viens et je pense que cela continuera à transparaître dans mes prochains films.
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C. L. : Entre tes deux longs métrages, qu'est-ce qui a changé selon toi dans ta manière d'appréhender le cinéma ?
M. S. : Entre les deux j'ai réalisé deux courts métrages, ce qui n'est pas un parcours classique, mais ceux-ci ont été décisifs pour moi. Plaisir fantôme (2019) a été tourné en 35 mm, expérience inédite plus esthétique et Nous nous reverrons (2021) qui est constitué de plans de Paris où Édouard Louis interprète la voix off. Il s'agit d'une manière d'aborder plus de pureté dans la forme cinématographique alors que Compte tes blessures était avant tout habité par une recherche de vérité. Ainsi, Une vie rêvée profite de cette expérience dans la mise en scène associée au retour de la quête de vérité. Je pense que d'un film à l'autre on gagne en maturité aussi, avec une boîte à outils toujours plus élargie à force de rencontres, de découvertes de films et de l'observation de la société qui permet de comprendre toujours mieux la psychologie des êtres humains qui se reflète par ricochets dans les personnages.
C. L. : En quoi le choix des lieux extérieurs et intérieurs de tournage ont été déterminants pour faire émerger le récit que tu souhaitais ?
M. S. : Il y a en effet un contraste entre l'intérieur et l'extérieur où le premier figure un véritable cocon qui parle aussi de l'intériorité des personnages, montre leur personnalité. L'idée de la construction étoffée des intérieurs reflète l'idée que lorsque l'on n'a pas de prises sur le monde extérieur, on va davantage investir le monde intérieur, ce qui apaise d'autant plus que cela donne l'impression de contrôler sa propre vie. L'extérieur en revanche est triste avec ses dalles en béton, une vie excentrée en périphérie de la ville. Je pense même que je peux me définir comme venant de la périphérie et que je reste dans le monde du cinéma dans la périphérie par rapport à un centre défini. Entre le monde subi et celui que l'on crée, on cherche un équilibre.
C. L. : Entre les deux fils de tes deux longs métrages, qu'as-tu souhaité explorer cette fois-ci dans dans Une vie rêvée ?
M. S. : Ils se ressemblent tout en étant différents. Dans Compte tes blessures il est davantage question des non-dits, de l'incapacité du père à exprimer son amour pour son fils et ce que cela provoque chez ce dernier, tandis que dans Une vie rêvée c'est un peu l'inverse où le trop plein d'amour ne va pas toujours au bon endroit et cela crée un étouffement. Dans les deux cas, la séparation filiale est nécessaire même si la manière est différente. Le troisième personnage apporte une triangulation finalement assez classique dans le film d'auteur, parce qu'avec le chiffre trois on atteint vraiment la complexité dans les rapports.
Ce sont deux fils qui sont à la fois habités par la colère et de l'amour à donner. D'ailleurs, Une vie rêvée est un scénario que j'avais écrit lorsque j'étais à la FEMIS sauf que le point de vue était celui du fils. Cela a failli être mon premier long mais mon scénario de Compte tes blessures était alors plus abouti. Avec le temps, j'ai compris que l'histoire d'Une vie rêvée serait plus intéressante si elle épousait le point de vue de la mère, ce qui revenait en un sens à filmer ma propre mère. Filmer une femme blanche de plus de 50 ans en banlieue sortait des préjugés préconçus. En effet, la banlieue est plus complexe que les nombreux présupposés. Filmer ce déclassement prenait également tout son sens à partir du point de vue de la mère en rappelant l'espoir qu'il reste malgré tout pour se reconstruire, redécouvrir son corps et changer à cet âge.
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Une vie rêvée
de Morgan Simon
Fiction
97 minutes. France, 2024.
Couleur
Langue originale : français
Avec : Valeria Bruni Tedeschi (Nicole), Félix Lefebvre (Serge), Lubna Azabal (Norah), Dylan Benha-Guedj (Amine), Gédéon Ekay (Yacouba), François de Brauer (le conseiller bancaire), Antonia Buresi (la conseillère à l'emploi), Tya Deslauriers (Samira)
Scénario : Morgan Simon
Images : Sylvain Verdet
Montage : Marie Loustalot
Musique : David Chalmin
Montage sonore : Valérie Le Docte
Mixage sonore : Ophélie Boully
1er assistant réalisateur : Pierrick Vautier
1nde assistants réalisatrice : Clémentine Castel
Décors : Thomas Grézaud
Costumes : Rachèle Raoult
Maquillage : Caroline Philipponnat
Casting : Marlène Serour
Production : Fanny Yvonnet et Florence Gastaud
Sociétés de production : Trois Brigands Productions et Wild Bunch Coproduction : Jean-Yves Roubin et Cassandre Warnauts
Société de coproduction : Frakas Productions
Distributeur (France) : Wild Bunch
Date de sortie (France et Belgique) : 4 septembre 2024