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Billet de blog 30 janvier 2026

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FIPADOC 2026 : entretien avec Tamara Erde "Shaïna, histoire d’un mépris criminel"

Tamara Erde, réalisatrice de "This is my Land" (2014) est de retour avec la réalisation en deux épisodes de la série documentaire "Shaïna, histoire d’un mépris criminel" adapté du terrible fait divers dont fut victime le personnage éponyme.

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Illustration 1
Tamara Erde © Céline Nieszawer

Cédric Lépine : Comment ce fait divers vous a intéressé pour traduire quelque chose de beaucoup plus large dans une réalité où plus de 86 % des dépôts de plainte pour viol sont à l'heure actuelle classées sans suite ?

Tamara Erde : Dès le départ, l'idée était de parler de quelque chose d'une réalité endémique à travers cette histoire dont toutes les étapes jusqu'à la fin tragique étaient connues.

Le problème avec les 86%, c'est qu'on ne connaît pas la singularité des histoires. Ainsi, on n'a pas les détails de pourquoi à chaque étape, cela n'a pas abouti, pourquoi est-ce qu'il y a beaucoup de situations où ce sont des filles qui retirent leur plainte, d'autres fois où cela n'est pas traité comme il faut, etc. Dans le cas de Shaïna, tout le mécanisme, toute la chaîne des failles, si je puis dire, est décortiqué.

Aussi, mon idée était, à travers cette histoire-là, de faire résonner tous ces sujets. Au départ, j'avais aussi en tête l'idée de croiser d'autres histoires, etc. Cependant, plus j'entrais dans les détails de cette histoire-là, plus j'ai compris qu'il serait plus fort de rester dans une unique histoire.

C. L. : Comment et avec quel scénario en tête avez-vous choisi les personnes qui allaient apporter leur propre témoignage en tant que proches de la victime, personnes liées à l'affaire judiciaire ou spécialiste ?

T. E. : Pour chaque faille qu'il y a eu, il fallait décortiquer et comprendre. Je voulais également dépasser aussi le travail admirable de l'avocate dans l'histoire et aborder les questions de manière plus large et sociétale. Ainsi, la parole du Dre Ghada Hatem, cofondatrice de la Maison des Femmes, était d'autant pertinente.

Je voulais que l'on parle aussi de la routine non bienveillante dans l'accueil des victimes. Christelle Tharaud, par exemple, a beaucoup travaillé sur l'histoire du féminicide et se retrouve davantage pour cette raison sur le second épisode. Ainsi, pour chaque étape de mes questionnements, je suis allée chercher une parole différente pour faire le lien entre les crimes subis par Shaïna et mettre en lumière ce qui se passe dans la société plus globalement.

Si l'on change juste la loi mais qu'il n'y a personne pour l'appliquer, personne pour accueillir correctement les victimes, avec des agent.es insuffisamment informées, etc., cela n'aura pas d'impact. Je pense qu'il y a encore beaucoup de chemin à faire.

La grande question pour moi consistait à me battre pour n'avoir jamais à simplifier les choses dans le film, de manière manichéiste. Les zones d'ombre sur Shaïna étaient essentielles à conserver afin de ne pas imposer un discours binaire qui ne tiendrait pas compte de la réalité sociale.

C. L. : Comment filmer une responsabilité ambiante plus globale, comme cette réputation discriminante portée sur Shaïna qui l'a très vite condamnée ?

T. E. : J'ai voulu ne pas tomber dans un récit trop démonstratif et c'est pourquoi je n'ai pas voulu faire de reconstitutions criminelles. Il y a seulement les parties en animation qui montrent certaines choses où je voulais par exemple rendre l'horreur que constituait un lynchage de dix garçons sur une fille qui se déroulait en plein jour sans qu'aucun passant n'intervienne. Ce n'est pas à la victime de payer le prix qu'impose de changer de vie, c'est aux personnes qui ont commis des actes criminels. J'ai souhaité ainsi m'interroger sur la manière dont une société encourage d'une certaine manière un crime et le tolère.

C. L. : Pourquoi ne pas avoir fait le choix de vous contenter de suivre les actions en justice ?

T. E. : Je trouve que la justice a déjà une grande place dans les films. Ensuite, le travail qu'a fait l'avocate Negar Haeri dans son livre qu'elle a publié, sous l'angle de l'affaire judiciaire, est complet de ce point de vue. Je voulais que l'on sente les failles de la justice, sans la mettre en scène explicitement mais en suivant les réactions en conséquence de celle-ci sur les personnes.

Illustration 2
Shaïna, histoire d’un mépris criminel de Tamara Erde © ARTE

C. L. : Vous faites le choix de gros plans et d'une grande proximité avec les témoins dans des intérieurs pour enregistrer leurs paroles.

T. E. : C'était important, quand même, que l'on soit au plus près des personnes et de sentir même qu'on respire avec elles, d'une certaine manière. Ainsi, j'ai senti pour le père de Shaïna qu'au volant de sa voiture il pouvait être plus rassuré. Pour la mère de Shaïna, j'ai passé beaucoup de temps avec elle, j'ai appris un peu à la connaître, et, du coup, ça m'a permis de voir, de sentir comment filmer sa parole.

C. L. : Pourquoi le témoignage des policiers à travers leurs failles dans l'accueil n'a pu être incarné devant la caméra ?

T. E. : Cela m'aurait bien intéressé de comprendre pourquoi le médecin légiste, par exemple, qui a fait ce qu'il a fait, pourquoi la police a-t-elle agi de cette manière avec ses questions orientées. Cependant, personne n'a voulu témoigner du côté des agents de la police qui, en fait, a catégoriquement refusé, notamment en raison de l'intervention de la hiérarchie qui a mis son véto.

C. L. : Vous avez tenu à représenter l'insatisfaction de la décision de justice du point de vue de l'accusé comme de la partie civile : pourquoi ?

T. E : La justice n'est pas là pour punir les personnes mais aussi pour faire réfléchir les personnes accusées en leur faisant sentir les victimes qu'elles n'ont pas été écoutées ni respectées. Dans cette histoire, je pense que dès le départ, il y avait ce manque d'écoute à l'égard de Shaïna. Au final, ni la victime ni l'inculpé n'ont été écouté.es.

Je pense que le rôle de la justice et de la police consiste à trouver les façons de faire, surtout quand il s'agit de jeunes personnes, traumatisées par un événement, pour ne pas être frontal dans leur approche qui peut récréer de nouveaux traumatismes pour la victime. Je pense que c'est possible.

C. L. : La présence de Shaïna se manifeste presque de manière fantomatique, notamment avec le mouvement d'une caméra subjective revisitant des lieux de tension. Quel sens donnez-vous à ce procédé ?

T. E : Les caméras subjectives permettent de sentir des traces des vies, la manière dont elle aurait pu être là dans ce quartier. Je n'ai pas voulu la mettre en image de manière explicite. Dans le présent du film, j'ai voulu la garder absente. Shaïna n'a jamais été écoutée et je ne voulais pas trahir la réalité, en la représentant trop proche de l'image.

C. L. : Du cinéma à la télévision, avez-vous une approche différente de mettre en scène vos sujets avec leurs enjeux cathartiques inhérents ?

T. E : Je pars toujours d'une histoire, des choses que je vais raconter et je me pose ensuite la question de la meilleure forme pour le faire. Par exemple, This is my Land est du cinéma d'observation dans la tradition du cinéma direct.

On prend plus le temps pour faire un film de cinéma, ce qui donne plus de liberté et en même temps, je pense que la télévision a aussi l'avantage de passer des messages très clairement et très explicitement, ce qui est important aussi. Ainsi, pour moi, le cinéma et la télévision sont assez complémentaires. Je me retrouve à traiter dans les deux cas des sujets importants pour moi. This is my Land traite des conflits israélo-palestiniens pour la salle de cinéma, et ensuite, j'ai fait d'autres films pour la télévision sur cette même thématique.

Je pense effectivement que le cinéma a vraiment cette singularité de pouvoir prendre du recul sur les situations les plus tragiques. Par exemple, après le 7 octobre 2023, dans les médias j'ai senti qu'on se focalisait sur le présent dans une lecture binaire des événements, ce qui est assez courant depuis un bon moment. Regarder le passé nous permettrait de beaucoup mieux comprendre le présent, et ainsi, à travers cette compréhension émotionnelle, de nous sortir d'un monde manichéiste même si, d'une certaine manière, cette lecture binaire du monde rassure, parce que c'est facile et que tout est clair ainsi. Ce qui m'intéresse pour ma part, c'est justement d'utiliser le cinéma pour faire un peu bouger ça et qu'à la fin, personne ne puisse garder la même position que celle de départ. Cela peut prendre du temps, bien sûr, mais c'est très important : la prise de conscience peut venir 10 ans plus tard, et je pense que c'est notre responsabilité en tant que cinéastes de prendre ce recul.

Illustration 3

Shaïna, histoire d’un mépris criminel
de Tamara Erde
Documentaire
2 x 50 minutes. France, 2026.
Couleur
Langue originale : français

Écriture : Tamara Erde
Images : Damien Dufresne
Montage : Barbara Bascou, Stefano Cravero
Musique originale : Siegfried Canto
Son : Jonas Braasch
Production : Enrica Capra
Sociéte de production : Tag Film
Diffuseur : ARTE France

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