Quand la IIIe République misogyne rate son rendez-vous avec l’Histoire

Parution du livre L’Anticléricalisme féministe sous la IIIe République (1875-1914), de Véronique Rieu La fin du Second Empire et l’avènement de la IIIe République en France avait suscité à l’époque beaucoup d’espoir du côté des femmes luttant pour la reconnaissance de leurs droits en tant que citoyennes. Leur énergie s’est alors concentrée dans le combat de l’anticléricalisme, où l’État séparé de la religion pouvait devenir laïc à l’abri des intérêts spécifiquement religieux. Pour le féminisme l’enjeu est de taille puisque la religion prône et légitime haut et fort l’infériorité de la femme.

Parution du livre L’Anticléricalisme féministe sous la IIIe République (1875-1914), de Véronique Rieu

 La fin du Second Empire et l’avènement de la IIIe République en France avait suscité à l’époque beaucoup d’espoir du côté des femmes luttant pour la reconnaissance de leurs droits en tant que citoyennes. Leur énergie s’est alors concentrée dans le combat de l’anticléricalisme, où l’État séparé de la religion pouvait devenir laïc à l’abri des intérêts spécifiquement religieux. Pour le féminisme l’enjeu est de taille puisque la religion prône et légitime haut et fort l’infériorité de la femme. En effet, les religions ont prévu une place spécifique et non modulable de la femme.

« Si la femme, aujourd’hui encore, dans les pays les plus civilisés, est traitée par les divers Codes, en inférieure et en incapable, c’est parce que toutes les religions, inventées exclusivement par des mâles désireux de justifier la suprématie que leur sexe avait conquise à l’aide de la force brutale, ont insulté et méconnu le nôtre. » (Nelly Roussel, La Femme et la libre pensée, passage cité dans le présent ouvrage de Véronique Rieu, pages 83-84) Rendre la République laïque s’avère donc une opportunité comme jamais pour les femmes à recouvrer leur liberté en tant que citoyennes à l’instar des citoyens de l’autre genre. Hélas, les anticléricaux masculins sont restés durant toute cette période majoritairement et fondamentalement misogynes : le combat mené par les féministes anticléricales n’a donc trouvé aucun écho au moment de la séparation de l’Église et de l’État en 1905. L’ouvrage de Véronique Rieu s’attache à raconter cette histoire d’une époque d’un féminisme effervescent, trop peu connu. L’approche est celle d’une historienne qui donne une grande place aux textes. On voit ainsi se dessiner une histoire du mouvement féministe de cette période en France à travers les textes des grandes figures de la pensée féministe anticléricale : Maria Deraismes, Hubertine Auclert, Arria Ly, Nelly Roussel, Madeleine Pelletier pour les plus citées. On voit ici bien la volonté de faire connaître ces femmes que l’histoire officielle s’est efforcée de plonger dans l’oubli, au mépris de la compréhension de la construction de la République. Au final, on constate que les conditions étaient réunies pour rompre avec plusieurs siècles d’obscurantisme misogyne. Mais en manquant cette opportunité de rendez-vous avec l’Histoire de l’Humanité en marche, la IIIe République s’est condamnée irrémédiablement à devenir moribonde, renonçant lâchement au projet démocratique puisqu’elle excluait la moitié de sa population : un État dirigé par les mâles pour les mâles. On rêve alors des grandes catastrophes de l’Histoire du XXe siècle qui auraient pu être évitées...

Compte tenu du sujet, il est un peu frustrant de voir absent du champ de recherches de l’auteur tout ce qui concerne l’existence de ces grandes plumes du féminisme en dehors de leurs textes eux-mêmes. C’est-à-dire qu’aucune information quant à leur inscription sociale n’est donnée au lecteur : d’où venaient-elles ? quelles étaient leurs parcours ? comment devenait-on féministe à cette époque ? quels appuis disposaient-elles ? Se restreignant à la mise en valeur des sources écrites publiques, aucune information sociologique ne vient éclairer l’identité de ces femmes. On ne peut que constater qu’il s’agit d’une analyse consacrée à l’histoire des idées avant toutes choses. De même, la date 1914 n’est guère justifiée pour clore l’époque étudiée. On aurait pu au moins dans un début de conclusion entrevoir ce qui commencera à changer avec la Première Guerre. On ne peut que sous-entendre l’idée que 1914 marque également pour cette effervescente période de la littérature féministe une violente fin. En revanche, l’analyse historique proposée par cet ouvrage est bien mise en perspective avec l’époque actuelle où, comme l’exprime l’auteure en conclusion, « quand [...] la droite brandit la laïcité comme un bouclier contre le port du voile pour les femmes musulmanes, c’est bien plus par opposition chrétienne à l’islam et/ou par racisme que par féminisme ; ce n’est pas pour revendiquer la liberté des femmes et leur refus à être stigmatisées par quelque signe que ce soit. » Pour cette raison également, la lecture de cet ouvrage en 2015 prend aussi tout son sens.

 

 

L’Anticléricalisme féministe sous la IIIe République (1875-1914)

de Véronique Rieu

 

Nombre de pages : 182

Date de sortie (France) : 1er juin 2015

Éditeur : L’Harmattan

Collection : Sexualité humaine

 

lien vers le site de l’éditeur : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=47344

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