Entretien avec Xavier Giacometti, coréalisateur du film "Yakari, la grande aventure"

Après deux adaptations pour la télévision des ouvrages de Job et Derib, Yakari a droit à une première adaptation au cinéma coréalisée par Xavier Giacometti et Toby Genkel. Le film sortira dans les salles de cinéma en France à partir du 12 août 2020.

Xavier Giacometti © DR Xavier Giacometti © DR
Cédric Lépine : Quelle a été enfant ou plus tard, votre première découverte de Yakari ?
Xavier Giacometti :
Je crois que la première fois que j’ai lu Yakari, c’est assis par terre, dans une bibliothèque municipale. Ces bibliothèques font un travail formidable pour sensibiliser les jeunes à la lecture. Je revenais à la maison avec des sacs pleins d’albums. Les livres sont très lourds quand on est petit. Je lisais toutes les BD, même celles qui s’adressaient aux plus grands. Yakari avait une place à part, avec ses pages aérées, d’une extrême lisibilité. Cette saga était un éveil au monde, une initiation à la grande aventure, à la vie. Avec sa narration réaliste, cinématographique même, cette œuvre est aussi, pour les enfants, une ouverture vers d’autres lectures plus matures de la BD franco-belge... Dans la BD Yakari, il y a une spatialisation réaliste, une profondeur de champ que la plupart des œuvres pour enfants ignore. Beaucoup de dessins pour les petits sont silhouettés, comme des hiéroglyphes. La narration BD de Derib, au contraire, ouvre une troisième dimension, vers un monde plus vaste, aux horizons lointains. Le film rend hommage à cela, aussi.


C. L. : Comment êtes-vous entré en 2005 dans la réalisation des épisodes de la nouvelle série animée de Yakari pour la télévision ? 
X. G. :
La première fois que l’on m’a proposé Yakari, j’avais déjà réalisé de nombreuses séries. Impossible d’imaginer à l’époque que ce projet-là allait nous occuper pendant quinze ans. Connaissant l’œuvre merveilleuse de Derib et Job, j’étais inquiet : serions-nous capables d’animer correctement les chevaux et les animaux à deux ou quatre pattes ? Il fallait non seulement leur donner vie, mais les rendre attachants. Cela nous demanda beaucoup de préparation, il nous fallait trouver les bons animateurs. Nous y sommes parvenus, je crois. Je me rappellerai toujours cette première rencontre avec nos deux auteurs BD, leur montrant nos premiers tests d’animation de Petit-Tonnerre. Une réaction négative de leur part aurait été catastrophique pour la suite. Ils furent très enthousiastes. On a pu démarrer la série. J’ai réalisé cinq saisons et plus de cent cinquante épisodes. Le film est le point d’orgue de cette grande épopée et de cette collaboration avec Derib et Job. Ils sont devenus des amis ; un privilège pour le fan de BD que je suis.


C. L. : Qu’est-ce qui vous pousse quinze ans plus tard à continuer à œuvrer dans l’univers de Yakari ? 
X. G. :
Ce qui me pousse, c’est d’abord la confiance que me font les producteurs de Dargaud Media, Maïa Tubiana et Caroline Duvochel. Sans leur ténacité, le film n’aurait jamais vu le jour. Ensuite, bien sûr, c’est notre petit Sioux qui me motive : cette œuvre a cinquante ans aujourd’hui, mais reste intemporelle. Yakari est une âme pure, désintéressée, d’une grande générosité. Ce n’est pas un super-héros : il se trompe, subit l’échec, doute. Il jouit d’une incroyable liberté de parole et de déplacement pour un enfant de son âge. Son monde est en même temps réaliste et onirique. Les rêves, la magie, le merveilleux côtoient le quotidien, ne font qu’un. Les Sioux prennent les rêves très au sérieux. Comme dit Roc-Tranquille, le vieillard de la tribu : « La sagesse vient des rêves. » C’est pour cela que notre film commence par un rêve de Yakari.

Ce qui me plaît aussi, surtout, c’est que la relation de Yakari au monde est basée sur le respect. Ce respect est le fondement de son amitié avec Petit-Tonnerre et de son rapport aux autres, animaux ou humains. Dans Yakari, les enfants et les adultes vivent dans le même monde et partagent parfois les mêmes aventures. Les adultes respectent les plus petits, sans jamais les infantiliser, ni leur faire la morale : jamais de condescendance. J’aime le monde de Yakari, car c’est un équilibre parfait entre aventure, humanisme et comédie. Il reste encore beaucoup de choses à raconter avec cet univers.


C. L. : Quel sens a pour vous de déplacer les aventures de Yakari de la BD à la télévision puis de la télévision au cinéma ? 
X. G. :
Toutes les valeurs de ce monde imaginé par Derib et Job légitiment le passage de la BD à la TV, puis au grand écran. Le monde dans lequel Yakari vit est totalement vierge, l’homme ne l’a pas encore abîmé. C’est un paradis perdu où les humains vivaient en harmonie avec la nature, ne prélevant que ce qui était vital à leur survie. Ce sont des problématiques qui ont toute leur importance aujourd’hui.


C. L. : Quelles sont les différences de travail entre la télévision et le cinéma ?
X. G. :
La production nous a donné les moyens de faire un beau film. Le budget cinéma permet de passer plus de temps à chaque étape ; plus de réflexion aussi. Nous voulions une rupture avec le travail fait pour la télévision ; nous sommes repartis d’une feuille blanche, sans rien garder de la série, si ce n’est une expérience et une volonté d’aller encore plus loin, plus fort. Tous les personnages, décors et objets ont été repensés, re-dessinés. La technologie nous a permis d’être plus ambitieux dans l’animation et le rendu. Les couleurs et la lumière ont bénéficié d’une très grande attention dont nous n’aurions pas pu nous permettre en série ; avec David Dany le directeur artistique, nous voulions qu’elles changent pour suivre l’humeur du héros. La même attention fut portée au travail avec les comédiens, les bruiteurs, et la musique. Notre compositeur, Guillaume Poyet, a fait une bande originale incroyable. Une émotion jamais atteinte dans tout ce que nous avions fait auparavant, avec l’orchestre, et des solistes remarquables pour certains instruments, comme les flûtes, les percussions, le marimba, les voix. Avec notre film, nous souhaitons surprendre jusqu’aux habitués de la série, comme une renaissance, un redémarrage vers une nouvelle aventure.

"Yakari, la grande aventure"  de Xavier Giacometti et Toby Genkel © Bac Films "Yakari, la grande aventure" de Xavier Giacometti et Toby Genkel © Bac Films


C. L. : Quelle actualité porte selon vous le personnage de Yakari pour parler du monde actuel ?
X. G. :
Une urgence. La réflexion sur nos modes de vie. Un équilibre à trouver entre nos tentations de posséder et nos besoins réels ; la gestion de nos ressources. Nos rapports aux autres, les accepter comme ils sont. Le respect de tout ce qui nous entoure.


C. L. : Comment avez-vous travaillé avec Toby Genkel, coréalisateur du film ?
X. G. :
Le film est une coproduction entre la France, l’Allemagne et la Belgique. L’Allemagne devait avoir un coréalisateur. De la même façon que les productrices, Toby a participé par ses notes à l’avancement de mon scénario. Il était présent dans le studio allemand Wunderwerk qui était en charge de la majeure partie du storyboard et des décors noir et blanc. Toby est un gagman talentueux qui apporta, au moment du découpage, de belles touches de comédie. Il supervisa ensuite la version allemande.


C. L. : Quels furent les avantages pour vous sur ce film d’une coproduction entre la Belgique, la France et l’Allemagne ?
X. G. :
J’étais très heureux que la production reste en Europe. Cela permit un meilleur contrôle de la qualité et du sens de ce que l’on avait à raconter. J’ai travaillé longtemps avec l’Asie par le passé. Il y a de très grands artistes là-bas, mais cela demande une énergie colossale pour obtenir ce que l’on souhaite ; à cause de la distance, de la traduction hasardeuse et de la culture. Des simples sous-traitants, fussent-ils talentueux, n’ont pas la même motivation sur un projet qu’un coproducteur. Il faut absolument que l’énergie et le temps dépensés par tous soient à l’écran ; c’est la force d’une coproduction européenne. Sur Yakari, j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec de grands artistes, en Allemagne, en Belgique, en France. Le temps que j’ai passé avec eux fut intense mais très productif, pour sortir les meilleures images, les meilleurs sons. Quand on a des convictions, les gens talentueux donnent le meilleur d’eux-mêmes. C’est un bonheur et un privilège de faire un film dont on peut être fier.


C. L. : Quel regard avez-vous sur le cinéma d’animation en Europe par rapport aux productions venues des USA ou du Japon ?
X. G. :
Un regard admiratif. Il existe partout des œuvres de qualité qui sont des sources d’inspiration qui nous donnent envie de nous surpasser. Les Américains, avec leurs moyens financiers, font des films très élaborés, une qualité d’animation époustouflante. Mais peut-être que ces budgets colossaux les obligent, parfois, à viser un public trop large. Cela se ressent dans des histoires conçues pour plaire au plus grand nombre, parfois très bien, souvent convenues. Les Japonais ont une culture de l’image et de la narration très ancienne, moins basée sur la complexité de l’animation, beaucoup plus sur la composition, le dessin, le découpage, la contemplation ; le storyboard et le lay-out semblent plus importants à leurs yeux que le mouvement lui-même. De superbes livres d’images animées, puissant et poétique. Les thèmes abordés par les Japonais sont très variés. Ils ne semblent pas avoir ce carcan de l’animation qui, pour réussir, doit être obligatoirement adressée aux enfants.
En Europe, les choses évoluent vite, il y a une très grande variété des styles et de qualité. Des films comme La Tortue rouge ou J’ai perdu mon corps, Calamity, laissent espérer un avenir radieux pour l’animation européenne. Un budget plus restreint que celui d’un blockbuster US peut aussi être un gage de liberté pour les auteurs : moins de personnes à convaincre, plus de créativité.

 

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Yakari, la grande aventure

de Xavier Giacometti et Toby Genkel

Fiction
83 minutes. France, Allemagne, Belgique, 2019.
Couleur

Scénario et dialogues de Xavier Giacometti avec la participation de Toby Genkel, d’après les personnages originaux des livres d’André Jobin (JOB) et Claude de Ribeaupierre (DERIB)
Musique : Guillaume Poyet
Production : Dargaud Media, Wunderwerk, Belvision, France 3 Cinéma, Bac Films, Gao Shan Pictures
Distributeur (France) : Bac Films

 

 

 

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