CEDRIC MAS
historien militaire et surtout citoyen
Abonné·e de Mediapart

59 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 oct. 2015

CEDRIC MAS
historien militaire et surtout citoyen
Abonné·e de Mediapart

LA SYRIE ENTRE TOP GUN ET SHAKHM 10

CEDRIC MAS
historien militaire et surtout citoyen
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Tandis que les bombardements de l'aviation russe se poursuivent, en appui direct des forces d'Assad, l'aviation US a repris ses frappes, augmentant en théorie les risques de contacts, même si au-delà des rodomontades des presses des deux pays, il est fort probable que les pilotes  sauront éviter les accrochages.

1°) Côté Russe :

Les opérations se sont poursuivies, même si le rythme semble se stabiliser (après le pic d'hier), à environ 20 sorties par jour.

Les frappes ont ainsi visé à nouveau les mêmes secteurs : Jirs el-Shoughour, Hama, Latmanieh, Raqqa et Deir ez-Zor.

Une mention particulière pour le village d'Ehsim, près d'Idlib qui a reçu entre 3 et 5 frappes tout au long de la journée, avec des attaques frappent les mêmes endroits.

Voici la vidéo impressionnante qui montre les équipes de secours civil en train de déblayer le terrain et frappées à nouveau par une nouvelle attaque, avec des pertes chez les secouristes :

La tactique de frapper plusieurs fois au même endroit pour tuer les survivants et les secouristes (un "double tap") est un "classique" de l'aviation d'Assad (par exemple lors de l'attaque d'un marché à Douma le dimanche 16 août dernier, qui avaitfait 96 morts et des centaines de blessés civils). Il semble que l'aviation russe l'applique aussi.

Ce qui importe, au-delà du nouveau drame humain vite emporté dans le flot de souffrances imposées au peuple syrien par tous les camps, c'est que ces attaques frappent une zone où les forces d'Assad avaient conclu un cessez-le-feu précaire mais tenu, avec les rebelles, que la Russie n'a donc aucune intention de respecter.

A noter que les rebelles ont déclaré avoir lancé des roquettes Grad sur la base aérienne russe d'hélicoptères construites il y a peu, et que l'aviation russe a aussi ciblé des objectifs des rebelles dans le secteur côtier de Lattaquié.

Il y a bien d'autres informations sur les opérations en cours (qu'il s'agisse des bombardements de l'aviation d'Assad qui ont repris, par exemple à Douma et Ghouta-est, avec un nouveau drame hier sur le marché al-Bab, avec au moins une centaine de morts et plusieurs centaines de blessés), de l'offensive rebelle sur le Golan, ou de celles d'Assad à Deir ez-Zor (qui marque le pas) et pour dégager la base encerclée de Kweiris (où la progression contre l'EI continue régulièrement). Il est difficile de tout mentionner, et nous allons nous concentrer sur les opérations dans le centre, puisqu'il semble que cet après-midi, les forces d'Assad ont commencé à avancer au nord de Homs et dans le secteur côtier, pour repousser les rebelles (rappelons qu'il n'y a aucune position de l'EI, contrairement aux communiqués mensongers russes, mais qu'il y a des positions du JAN, la branche syrienne d'Al Qaida).

Voici une carte permettant de visualiser la situation générale du centre de la Syrie :

 Les opérations ont commencé sur deux axes, avec l'appui direct de l'aviation russe (qui a frappé en premier ce secteur, et continue, les noms sur ces cartes revenant régulièrement comme lieu de frappes russes).

Il s'agit de la zone de Houla :

Et de la zone de Talbeesa, qui est sur l'axe stratégique vers le nord :

Enfin, Moscou vient d'annoncer une opération de 3-4 mois, et les informations qui viennent de Syrie nous montrent des Russes installés en "provisoire durable" à Lattaquié.

Voici le mess des Russes :

Tous les produits viennent de Russie :

Signalons enfin, que si les communiqués du MinDef russe sont toujours aussi faux sur l'identité des cibles (selon lui l'EI est la principale, voire la seule cible, frappée dans des zones où il n'est pas, ou plus), les vidéos et photos mises en ligne par Moscou nous donnent des éléments intéressants, comme par exemple ces deux photos :

C'est ainsi que les Su-30SM qui se posent ici après une mission n'ont plus leurs bombes. les images montrent toutefois qu'ils sont aussi équipés de 2 missiles blancs sur les ailes (en fait 2 missiles air/air Vympel R-27, code OTAN AA-10 « Alamo » et 2 missiles air/air R-60, code OTAN AA-8 « Aphid »), leur donnant une capacité à combattre toute opposition aérienne. L'information est confirmée sur les clichés pris par les rebelles depuis le sol, où les attaques des autres appareils (Su-24/Su-25 ou Su-34) sont couvertes par deux Su-30 :

Le message adressé aux USA est clair, et il a été évidemment reçu.

Le pari de Poutine se précise donc : aider Assad en un semestre, sans engagement au sol important, par un appui aérien, matériel mais surtout moral. C'est un pari osé, et la Russie adopte une nouvelle fois la stratégie du "piéton imprudent", ce piéton qui s'engage soudainement sur la route, forçant le passage, "en ne laissant au conducteur que le choix entre l’arrêt brutal et l’accident catastrophique".

Ce pari sera-t-il plus efficace que ceux faits par les USA dans des situations similaires (Vietnam, Irak...) ?

2°) Côté Américain :

Les frappes ont repris sur la Syrie, après s'être réduites à une ou deux attaques par jour les 29 et 30 septembre, l'aviation US déclare pas moins de 8 attaques en Syrie pour le 1er octobre, dont voici la liste selon la communication officielle US :

  • 6 attaques près de Hassaké.
  • 1 attaque près de Palmyre.
  • 1 attaque près de Deir ez-Zor (où l'aviation US revendique notamment la destruction d'une plate-forme de DCA de l'EI).

 On relève que 25 % de ces frappes surviennent dans des secteurs où seules les forces loyalistes à Assad sont engagées au sol, constituant de fait (et ce n'est pas une nouveauté, mais une réalité), un soutien "objectif" des USA à Assad.

De même, et comme nous l'avons vu, l'aviation russe a aussi attaqué Deir ez-Zor, ce qui signifie que les appareils des deux armées interviennent dans le même secteur, et là encore, dans le cadre d'un soutien "objectif" (comment qualifier autrement la destruction par l'USAF de la DCA de l'EI dans un secteur cible de l'aviation russe ?).

L'augmentation des opérations aériennes US en Syrie (alors qu'en Iraq elles restent au même niveau, 20 pour la journée du 1er octobre) est donc un signe que les USA relèvent le défi posé par les Russes et n'entendent pas lâcher une situation qui leur échappe pourtant.

Enfin, et même si ce n'est pas en Syrie, la destruction d'un hôpital de MSF à Kunduz (Afghanistan) survient au pire moment pour les USA, en rappelant d'une part que les bombardements russes n'ont pas le "monopole" des pertes civiles "collatérales" (sic), et d'autre part que l'inefficacité de ces frappes est avérée (Rappelons que l'USAF intervient depuis 14 ans en Afghanistan, sans aucun résultat durable puisque les Talibans regagnent du terrain).

Il est plus qu'urgent, pour les populations de ces régions prises entre plusieurs feux aveugles, irrésistibles et interminables, que les dirigeants des pays occidentaux se posent enfin la question de la méthode (la Russie n'a pas à se la poser, ses buts de guerre étant la "pacification" de la Syrie et le rétablissement du pouvoir d'Assad).

Combien de temps faudra-t-il encore pour que les frappes aériennes aveugles, et sans solution au sol, ne soient plus considérées comme l'alpha et l'oméga de toute action occidentale ?

3°) Et maintenant ?

Il convient d'abord de relever que l'EI profite pleinement de la situation, puisqu'après une période relativement discrète et défensive, ses troupes sont à nouveau à l'offensive en Iraq (elles ont pris plusieurs villages et avancent vers Baghdad), et en Syrie que ce soit à Deir ez-Zor (où les forces d'Assad ont repoussé une grande offensive de l'EI), à Hassaké (où l'EI a repris du terrain), et dans la région d'Alep.

Que l'EI profite à court terme de l'engagement russe ne peut étonner : ce mouvement a toujours su prospérer en s'insérant "dans les interstices" entre les autres camps en présence, et ce la fait longtemps que les frappes aériennes US, même avec le renfort "décisif" des 6 avions français (sic), n'infligent plus de dégâts tangibles à l'EI qui sait y parer.

De même, alors que le recrutement de jihadistes en Europe semblait marquer le pas depuis quelques mois, il est probable que ces attaques, largement médiatisées, vont relancer une nouvelle génération d'apprentis jihadistes sur les route pour le nouveau Califat de Baghdadi.

Mais la question importante est dans quelle mesure, les frappes russes vont-elles profiter à l'EI à long terme.

Combien de temps la rébellion anti-Assad et anti-EI tiendra-t-elle ? Combien de temps parviendra-t-elle à garder ses forces auxquels nous ne laissons progressivement plus d'autres choix que de se rallier à l'EI ?

On annonce déjà des ralliements d'une brigade d'Ahrar el-Sham au JAN. Mais on annonce aussi que les FSA viennent de fédérer plusieurs tribus de l'est contre Assad et contre l'EI, au sein d'une alliance appelée Jaysh al-Ashaer. Ci-dessous la photo de l'annonce :

Une nouvelle fois, tout dépend des succès à venir des forces d'Assad (et des milices iraniennes qui viennent en nombre le renforcer). Plus ces succès seront rapides et importants, plus vite la rébellion anti-EI sera repoussée, plus grande sera son affaiblissement, et plus nombreux seront les renforts dont l'EI pourra bénéficier dans toutes les régions syriennes qui sont aujourd'hui disputées, bombardées,  mais vides de l'EI.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Un Syrien menacé d’expulsion, victime d’un engrenage infernal
Mediapart a rencontré un Syrien de 22 ans enfermé en rétention près de Roissy. Alors que les relations diplomatiques sont rompues avec le régime Assad, des contacts ont été pris en vue de son renvoi, d’après nos informations. Son « obligation de quitter le territoire français » a été validée par la justice. 
par Céline Martelet
Journal
Corruption : le géant Airbus accepte de nouveau de payer pour éviter des procès
Affaire Sarkozy-Kadhafi, Kazakhgate : le groupe d’aéronautique échappe à toute poursuite grâce au paiement d’une amende de 15,8 millions d’euros, selon un accord trouvé avec le Parquet national financier. Des associations anticorruption dénoncent les abus de la justice négociée à la française.
par Fabrice Arfi et Yann Philippin
Journal
À Bruxelles, la France protège la finance contre le devoir de vigilance
Dans une note confidentielle, la France supprime toute référence au secteur financier dans la définition de la « chaîne d’activités » couverte par le devoir de vigilance dans la directive européenne en préparation. Bercy dément vouloir exonérer les banques. Les États se réunissent jeudi 1er décembre à ce sujet. 
par Jade Lindgaard
Journal — France
À Saint-Étienne, le maire et le poison de la calomnie
Dans une enquête que Gaël Perdriau a tenté de faire censurer, Mediapart révèle que le maire de Saint-Étienne a lancé une rumeur criminelle, dont il reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit d’une pure calomnie, contre le président de région Laurent Wauquiez. À l’hôtel de ville, des anciens collaborateurs décrivent un quotidien empoisonné par la rumeur, utilisée comme un instrument politique.
par Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Le cochon n'est pas un animal
Pour nos parlementaires, un cochon séquestré sur caillebotis dans un hangar n'est pas un animal digne d'être protégé. C'est pourquoi ils proposent une loi contre la maltraitance animale qui oublie la grande majorité des animaux (sur)vivant sur notre territoire dans des conditions indignes. Ces élus, issus des plus beaux élevages politiciens, auraient-ils peur de tomber dans l'« agribashing » ?
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
Canicule : transformer nos modes d’élevage pour un plus grand respect des animaux
L’association Welfarm a mené cet été la campagne « Chaud Dedans ! » pour alerter sur les risques que font peser les vagues de chaleur sur la santé et le bien-être des animaux d’élevage. Après des enquêtes sur le terrain, des échanges avec les professionnels de l’élevage, des discussions avec le gouvernement, des députés et des eurodéputés, Welfarm tire le bilan de cet été caniculaire.
par Welfarm
Billet de blog
L’animal est-il un humain comme les autres ?
Je voudrais ici mettre en lumière un paradoxe inaperçu, et pour commencer le plus simple est de partir de cette célèbre citation de Deleuze tirée de son abécédaire : « J’aime pas tellement les chasseurs, mais il y a quelque chose que j’aime bien chez les chasseurs : ils ont un rapport animal avec l’animal. Le pire étant d’avoir un rapport humain avec l’animal ».
par Jean Galaad Poupon
Billet de blog
Noémie Calais, éleveuse : ne pas trahir l’animal
Noémie Calais et Clément Osé publient « Plutôt nourrir » qui aborde sans tabou et avec clarté tous les aspects de l’élevage paysan, y compris la bientraitance et la mort de l’animal. Entretien exclusif avec Noémie.
par YVES FAUCOUP