GUERRES DES RELIGIONS EN ORIENT : LE GRAND JEU COMMENCE

Alors que l'EI (Etat Islamique) conserve l'initiative, et étend même son action, qu'AQ (Al Qaida) conserve une capacité d'action importante, le Grand Jeu commence au Proche et au Moyen Orient.

Les lignes de force commencent à se dessiner et le moins que l'on puisse dire est que les choses ne se présentent pas bien.

La guerre des religions se développe et trouve même de nouveaux ressorts :

Tandis que la position d'Israël continue de se dégrader à mesure que ses élites se réfugient dans un messianisme qui ne compensera pas la perte du soutien américain, la confrontation sunnites / chiites est en trains de muter en véritable "guerre des religions".

Cet affrontement qui est "colle" au départ à la lutte d'influence entre Arabie Saoudite et Iran, se matérialise sur trois fronts : Yemen, Iraq et Liban.

Au Yemen, la coalition emmenée par l'Arabie Saoudite tente de contenir avec les moyens technologiques le plus modernes, une insurrection soutenue par l'Iran , qui présente un risque majeur de déstabilisation de toute la péninsule arabique (rappelons que les chiites saoudiens, concentrés autour des champs pétrolifères de l'est, à Qatif notamment, sont persécutés par le pouvoir wahhabite). Mais les frappes aériennes asymétriques sont d'autant plus aléatoires pour un état qui, contrairement aux pays occidentaux, est proche et directement menacé en son sein.

En Iraq, où la lutte contre l'EI est surtout le fait des iraqiens "loyalistes", armés par les Etats-unis et fortement soutenus par des milices chiites sous influence iranienne. La reprise de Tikrit a clairement mis en lumière les risques de confier la guerre au sol contre l'EI aux chiites iraqiens, et paradoxalement a renforcé le rôle de "bouclier" des sunnites de l'EI, lui conférant une grande légitimité et un soutien des populations qu'elle contrôle.

Au Liban, après l'effacement progressif d'une communauté chrétienne divisée (par l'habileté des Syriens), le pays est livré à la lutte directe entre une communauté sunnite possédant le leadership politique et une communauté chiite plus nombreuses démographiquement et disposant grâce au Hezbollah, d'un véritable "Etat dans l'Etat", et d'une armée plus puissante que l'armée libanaise elle-même. Plus qu'une simple "exportation" du conflit syrien, le Liban est directement menacé par une confrontation directe sur une aussi grande échelle entre chiites et sunnites.

Cette guerre des religions musulmanes, bien que moins dangereuse pour les pays occidentaux, ne doit pas être sous-estimée, car elle intéresse plusieurs dirigeants politiques menacés ou contestés, qui vont être à nouveau tentés de jouer la "politique du pire" pour légitimer leur maintien à un pouvoir que les printemps arabes a menacé un temps. Les extrémistes, djihadistes et/ou terroristes ont toujours constitué le meilleur allié "objectif" des dictatures, et l'exemple actuel de l'Egypte (sur lequel nous reviendrons) en est une nouvelle illustration.

Enfin, parmi le grand jeu, ce week-end a vu l'irruption d'un nouvel affrontement religieux Chrétien / musulman, avec les gesticulations de la Turquie et du Vatican au sujet de Sainte Sophie.

Intérieur de Sainte Sophie

Rappelons les faits, sur lesquels les analyses sont encore délicates à mener :

Prenant le contre-pied d'une période de détente (qui avait même vu l'autorisation en janvier 2015 par le gouvernement d'Erdogan de la construction d'une église chrétienne à Istanbul), la situation semble se tendre au sein d'un pays - la Turquie - situé au coeur des tensions du Proche et du Moyen-Orient.  Vendredi 10 avril a eu lieu la première lecture du Coran au sein de la Basilique Sainte Sophie depuis 85 ans (haut lieu de la chrétienté, notamment pour les Orthodoxes, elle était devenue une mosquée avant d'être "laïcisée" et transformée en musée). Cette lecture effectuée par l'Imam Ahmet Hamdi Akseki d'Ankara, pour l'ouverture d'une exposition de calligraphies à la gloire de Mahomet est intervenue à l'occasion d'une cérémonie officielle en présence du chef de l'agence des affaires religieuses de Turquie, Mehmet Gormez.

C'est dans ce contexte que le Pape Benoit XVI - mais peut-on croire à une coïncidence - a pour la première fois employé le mot "génocide" au sujet des Arméniens lors d'une intervention officielle à Rome.

La réaction diplomatique de la Turquie (qui a rappelé son ambassadeur) a ravivé des tensions et relancé le risque d'une confrontation alors que les communautés chrétiennes d'Orient subissent actuellement les conséquences des conflits en Egypte, en Iraq et en Syrie notamment, et que la Turquie a de plus en plus de mal à gérer son alliance avec les Etats-unis et son manque d'implication dans la lutte contre l'EI.

Arabe Saoudite, Iran, Turquie, Rome, c'est comme un nouveau "Grand Jeu" qui commence au Proche et au Moyen Orient, et il faut craindre le pire pour les populations prises en otage des calculs et aveuglements des dirigeants politiques et religieux...

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