ISIS DAESH : VERS UNE EVOLUTION DES CAMPS EN PRESENCE ?

Les succès d'ISIS à Palmyre et à Ramadi engendrent une remise en cause importante des positions des tous les acteurs concernés.

Et tandis qu'ISIS consolide ses positions, exploitant ses succès là où c'est possible (prise des mines de phosphate de Sawanna au sud-ouest de Palmyre), et marquant le pas là où la résistance est trop forte (ISIS a abandonné hier ses dernières positions dans la raffinerie de Baïji(1), non sans l'avoir entièrement détruite), les autres acteurs intervenant dans les conflits en Syrie et en Iraq questionnent leurs choix et cherchent à fédérer autour de leur cause, désormais légitimée par l'impératif de lutter contre ISIS.

Qu'il s'agisse du gouvernement iraquien, du gouvernement syrien d'Assad, des rebelles dits modérés, de l'Iran, de l'Arabie Saoudite, de la Turquie, les déclarations sont désormais unanimes : il faut faire barrage à l'expansion d'ISIS qui semble irresistible.

Le problème est que la réalité sur le terrain est plus complexe que ne le laisse penser cette unnaimité de façade : toutes les factions en place ont jusque-là fait preuve d'une grande modération contre les forces d'ISIS, quant elles ne les ont pas soutenues (à l'exception notable du gouvernement iraquien et de l'Iran).

Et surtout les discours des uns et des autres n'ont qu'un seul but, profiter de l'émoi causé par la chute d'un site antique mondialement connu dans les populations occidentales pour obtenir le soutien précieux (même si insuffisant) des frappes aériennes d'une coalition menée par des USA destabilisée par l'incapacité des alliés traditionnels à battre sur le terrain les milices jihadistes d'ISIS.

Sous la pression de leurs opinions publiques, les USA semble s'avancer progressivement vers un soutien plus marqué aux forces syriennes d'Assad, dont la déroute a été aussi complète et brutale que celle des forces iraquiennes à Ramadi (voir une vidéo impressionnante montrant la fuite de soldats syriens à Sukhna tiré comme des lapins par les jihadistes).

De même, démentant les analyses de certains (dont les miennes) tablant sur un désengagement à l'est pour se concentrer sur la défense d'un sanctuaire Damas-Lattaquié, la dictature d'Assad semble avoir engagé des moyens importants à l'ouest de Palmyre pour arrêter l'avance d'ISIS (voir une vidéo qui montre du matériel lourd : lance-roquettes multiple, tanks, etc.), avec notamment de nombreux bombardements aériens de la zone depuis 48 heures (15 raids rien que dans la matinée du 25 mai), dont les résultats sont visibles ici.

L'enchaînement de la séquence aérienne d'hier montre-t-elle une inflexion américaine ?

- un raid aérien de la coalition a frappé le 23 mai les défenses antiaériennes d'ISIS dans la zone de Palmyre ("six ISIL anti-aircraft artillery systems and an ISIL artillery piece")

- puis une succession de raids aériens des forces d'Assad les 24 et 25 mai.

Cette coordination, au moins "tacite", a entraîné des protestations des rebelles syriens anti-Assad, montrant à quel point le dilemme est complexe entre soutenir un dictateur detesté (et détestable) et arrêter un péril majeur.

Certains reparlent déjà du choix de Churchill de soutenir Staline contre Hitler, sans se rendre compte du caractère délirant de la comparaison (Assad ne contrôle plus grand chose, et n'a pas les moyens de Staline en 1941).

Tandis que de nombreuses voix s'élèvent en Occident pour réévaluer les options stratégiques prises, le soutien d'une intervention militaire de la France en Syrie (avec quels moyens ? à quel prix ?) augmente fortement, comme si la menace de sites antiques prisés des touristes étaient plus graves que les exactions commises depuis des années par ISIS contre les civils abandonnés depuis si longtemps.

Les discours du côté de l'Iran (et du Hezbollah) sont tout aussi ambigu, entre des incantations fermes contre la progression d'ISIS, et des opérations essentiellement dirigées contre les autres mouvements rebelles, dont la coalition soutenue par l'Arabie Saouditen le Qatar, et la Turquie, et qui a l'inconvénient de compter dans son sein le JAN, branche officielle d'Al Qaida en Syrie.

Tandis que le Hezbollah conquière avec de lourdes pertes (supérieures à celles subies face aux Israéliens), les hauteurs du Qalamoun, la coalition rebelle jihadiste emmenée par le JAN s'assure la possession d'une vaste zone territoriale au nord de la Damas, autour d'Idlib notamment, tout en perdant du terrain face à ISIS(2).

Les territoires contrôlés par Assad sont ainsi "grignotés" par tous ses ennemis, et aussi par ses amis, qui s'affrontent également intensément, pour le plus grand profit d'ISIS.

La polarisation est encore en cours, et nul ne peut dire quelles vont être les évolutions des camps en présence.

Signalons enfin pour conclure que :

- tandis que l'attention est focalisée à Palmyre et Ramadi, les situations évoluent ailleurs : ISIS a reconnu son échec en se retirant de Baïji, mais menace de plus en plus la position des troupes d'Assad à Deir ez-Zor, ainsi que celles des Iraquiens entre Samarra et Tikrit

- l'extension du conflit vers l'Arabie Saoudite, et la Tunisie est de plus en plus visible.

- le gouvernement iraquien s'enferme dans une stratégie obstinée en confiant la reconquête de la province perdue d'Al-Anbar aux milices chiites pro-Iran

- le JAN (Al Qaida) est en train de construire un autre "califat" en Syrie, de manière plus discrète et avec le soutien des Etats voisins et des Occidentaux.

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(1) une vidéo impressionnate des destruction a été mise en ligne sur Youtube (le 24 mai dernier), mais le compte a été rapidement clôturé.

(2) il faut souligner à tous ceux qui amalgament ISIS avec les autres mouvements de la rebellion syrienne (jihadistes ou non) que les affrontements n'ont jamais réellement cessé, même entre le JAN et ISIS, actuellement en train de combattre à la frontière avec le Liban (à proximité de la Bekaa).

 

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