Cédric Mas
historien militaire et surtout citoyen
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Billet de blog 30 sept. 2015

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SYRIE : PREMIERES FRAPPES RUSSES

Cédric Mas
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C'est officiel, la Russie est intervenue dans la guerre civile syrienne par une série de frappes aériennes.

La réalité oblige à reconnaître que cette intervention est déjà effective depuis plusieurs jours. De même, alors que Poutine vient d'obtenir l'autorisation de son parlement à intervenir, cela fait plusieurs semaines que des troupes spéciales russes s'imliquent dans le conflit.

La nouveauté est le caractère très médiatisé de ces frappes, dont l'objectif est moins de lutter contre les jihadistes de l'EI / Daech, que de soutenir le régime d'Assad et de rivaliser avec l'influence des USA dans la région, en démontrant que Washington n'a pas le monopole des capacités militaires à très grande distance.

Et dès que l'on se penche sur les détails on se rend compte qu'il faut relativiser ces premières frappes aériennes, qui n'en comportent pas moins un certain nombre d'enseignement.

Les faits :

L'armée russe a mené une série d'attaques aériennes aujourd'hui dans plusieurs zones rebelles. L'annonce a été faite officiellement vers 8h00, ce matin, en précisant bien que c'est l'EI qui est la cible de ces attaques :

"Aerospace Forces engage military materiel, communication centres, ammunition and fuel depots of the ISIS terrorists".

La communication est parfaite puisque les vidéos sont rapidement diffusées, et le ministère de la défense précise que 8 cibles ont été frappées, toutes de l'EI, avec la destruction de centre de communication, de QG et de dépôts.

La vidéo, qui est ici, montre 3 objectifs traités (deux aux bombes à fragmentation ou sous-munitons, et une au missile).

Et l'information est rapidement confirmée par les rebelles présents dans la zone, avec des clichés pris du sol montrant :

D'abord des Su-24M2 en attaque au sol à Latmaneh :

D'autres Su-24 en train de faire des passes dans la région de Homs :

Enfin des Su-25 sont aussi photographiés en action au-dessus de Hama :

Voici la carte des attaques russes d'aujourd'hui, les cibles ont été Latmaneh, Talbisa, Za'faraniyeh, Rustun and Makramiyeh

Les dommages ont été principalement infligés à différentes milices rebelles anti-Assad, principalement aux différentes milices jihadistes assemblées au sein du Jabhat al-Islamiyya, qui regroupe différentes milices jihadistes opposées à Assad mais aussi à l'EI (et non afiliées au JAN). D'autres cibles semblent avoir touché des positions du JAN (branche d'Al Qaida en Syrie).

C'est ainsi qu'un QG de la milice Tajamu Ala'azza a été visé (sur une des vidéos), ainsi que des positions de la milice Ahrar al-Sham (jihadistes) ou de la brigade Tahrir Homs (milice d'habitants de Homs non jihadistes et rattachés à la FSA), qui vient d'annoncer la mort d'un de ses chefs tué par une des attaques aériennes russes.

De même, ces raids auraient fait à Homs au moins 36 tués parmi les civils (dont plusieurs enfants) et de nombreux blessés (j'ai retenu les chiffres les plus bas, certains annonçant plus de 100 civils tués). On ne connaît pas encore le bilan à Hama.

Les témoignages font également état de l'emploi de bombe à forte perforation (anti-bunker) et à grande puissance.

L'analyse :

Soyons immédiatement très clairs, il n'y a aucune position de l'EI à moins de 50 km des positions frappées.

L'affirmation officielle du MinDef russe selon laquelle les attaques auraient ciblé l'EI est donc un mensonge grossier.

Pire, l'EI a tenté il y a quelques semaines de s'inflitrer dans cette zone, notamment à Latmaneh, mais a été repoussé par les milices, celles qui ont été attaquées aujourd'hui justement. Une source (le SOHR) affirme que le 21/09, un groupe de l'EI aurait tué des gays dans le village de Ar-rastan (au nord de Talbisa), mais au 30/09, il n'y a plus de milices de l'EI dans le secteur. 

Les raids sont l'oeuvre d'appareils russes, et ils correspondent donc à l'objectif de Poutine : soutenir Assad en attaquant tous ses ennemis, et non s'engager contre l'EI.

Une autre carte montre les postes armés en Syrie, et la distance entre les frappes et les positions de l'ISIS :

Signalons que les cibles sont des jihadistes (dont des positions d'Al Qaida) mais aussi un QG des FSA, qui ne sont pas jihadistes. Les cibles n'ont rien à voir avec l'EI mais représentent en revanche l'une des menaces sur les positions d'Assad à Homs, qui vont donc bénéficier d'un répit, voire d'un affaiblissement permettant de reconquérir du terrain.

Voici une carte détaillée des frappes à Homs, qui montrent que l'objectif est d'un soutien tactique au front, et non des frappes dirigées contre une organisation terroriste afin de protéger son pays de projets d'attentats :

Les positions actuelles des forces russes montrent d'ailleurs que l'objectif est de protéger la base de Tartous, et le sanctuaire du régime sur la côte, et non d'attaquer les territoires de l'EI à l'est.

Or, cet objectif (qui n'a rien à voir avec l'EI) impose de repousser la menace de la rebellion sur la plaine de Ghab, et dans le secteur d'Idlib, ce qui nécessite de réduire la poche insurgée au nord de Hom, qui bloque la route stratégique entre Homs et Hama, comme le montre la carte ci-dessous :

De plus, les vidéos officielles diffusées par Moscou montrent que les objectifs ont été "traités" de manière imparfaite (les frappes tombent à quelques dizaines de mètres des points ciblés), ce qui explique les pertes civiles, mais aussi montre une étonnante maladresse de communication immédiatement relevée par tous les commentateurs un tant soit peu au fait des questions militaires et aériennes.

Enfin et surtout, le choix des moyens, comme la sélection des cibles, vont renforcer l'EI, qui va progressivement s'imposer comme la seule alternative aux rebelles, particulièrement les modérés des FSA, face aux attaques d'Assad et de Poutine.

C'est ainsi que, comme les frappes aériennes US, les frappes russes vont s'avérer contre-productives face à l'EI, qui est non seulement l'ennemi officiel mais surtout le vrai danger qui menace toute la région, sans pour autant que la survie du régime d'Assad soit assurée.

C'est donc finalement un étonnant aveu de faiblesse, que cette première opération russe, qui va rapidement être suivie d'autres, car Poutine ne va plus pouvoir sortir de l'engrenage d'une implication de plus en plus importante dans un conflit qui ne peut avoir de solution militaire.

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