Samuel Paty: à l’émotion légitime doit succéder la mobilisation de la société

Il était tard hier lorsque j’ai appris le drame de l’attentat islamiste contre Samuel Paty, j’étais avec des amis et profitais du début des vacances. Ce drame me frappe triplement, comme professeur d’Histoire-Géographie et d’Éducation Morale et Civique, comme défenseur de Charlie Hebdo et comme rescapé de l’attentat du Bataclan.

Samuel Paty : à l’émotion légitime doit succéder l’action, sa mort atroce doit être un déclencheur

Il était tard hier lorsque j’ai appris le drame de l’attentat islamiste contre Samuel Paty, j’étais avec des amis et profitais du début des vacances. Ce drame me frappe triplement, comme professeur d’Histoire-Géographie et d’Education Morale et Civique, comme défenseur de Charlie Hebdo et comme rescapé de l’attentat du Bataclan.

Mes premières pensées se tournent vers lui, sa famille, ses proches, ses collègues, ses élèves. L’horreur est saisissante : un professeur est mort parce qu’il a fait son métier. Nous faisons un métier magnifique, indispensable, essentiel et nous le faisons avec passion, dévouement. Un métier difficile, exigeant, déconsidéré et qui est exercé de plus en plus souvent dans des conditions épouvantables.

L’émotion est nécessaire mais nous devons penser l’après, car il doit y avoir un avant et un après pour que la mort affreuse de Samuel serve de prise de conscience, de déclencheur.

La coupe est pleine dans l’Education nationale

Cet acte immonde survient dans un contexte si particulier : une maltraitance organisée et institutionnalisée des personnels enseignants. Les profs sont épuisés, démoralisés.

La gestion de la Covid19 dans l’Éducation nationale est calamiteuse et cette non gestion se met en place dans une indifférence générale.

L’Education nationale est réduite à une Garderie nationale, il faut garder les enfants pour que les parents puissent aller travailler, peu importe les conditions épouvantables dans lesquelles les cours ont lieu. L’épidémie progresse mais à la rentrée de septembre, Blanquer allège un protocole sanitaire réduit à peau de chagrin, mettant en danger les personnels, les élèves et leurs familles.

Les classes sont bondées, 35 élèves dans des salles petites, mal équipées, mal aérées : pas un centime n’a été débloqué pour faire face à la situation sanitaire ! Une honte ! Les masques en tissu (dont l’étiquette indique qu’ils ne sont pas un matériel médical et ne sont pas protecteurs) distribués aux professeurs s’avèrent être traités au zéolithe d’argent, produit toxique. En plus d’être inefficaces ils s’avèrent être toxiques : la double peine.

La médecine du travail est inexistante pour les professeurs (même pas 100 médecins pour plus de 800 000 enseignants), les établissements n’ont souvent pas de personnel permanent dans les infirmeries scolaires. Depuis longtemps la santé au travail des enseignants est négligée et donc menacée. La crise de la Covid19 révèle cela à l’extrême et il est très difficile psychologiquement de se sentir ainsi délaissé et maltraité.

L’attentat contre Samuel Paty arrive aussi après le confinement où les enseignants ont dû, au pied levé et en démerdentiel, mettre en place de toute pièce en quelques jours/semaines la fameuse continuité pédagogique auto-proclamée par Jean-Michel Blanquer, qui n’a cessé de nager à contre-courant de la gestion de la crise.

Cette continuité pédagogique n’a été possible uniquement parce que les profs ont travaillé avec leur matériel informatique personnel.

La réforme des retraites, encore dans les cartons, faisait des profs les grands perdants de ce système par point que nous connaissons si bien car notre traitement est calculée en fonction d’un point d’indice, qui est gelé depuis plus d’une décennie. Mesure qui appauvrit d’année en année, avec l’inflation, les enseignants français qui sont parmi les moins bien payés d’Europe.

Tout le monde aujourd’hui le reconnaît. Les réformes bâclées du collège, du lycée et du Bac ont petit à petit détruit notre système scolaire (je ne m’étends pas sur la question tout cela est bien connu). Pire et encore plus grave, la gestion de la grève de retenue des notes du Bac en 2019 puis celle des E3C par Blanquer a décrédibilisé et profondément abîmé la crédibilité de notre institution car le ministre a rompu avec la légalité (égalité des candidats à un examen national, invention de notes, etc), les personnels ont trop souvent accepté d’appliquer ces ordres, le poids de la pression hiérarchique...

Le ministre a rompu avec la légalité pour des raisons de communication politique et pour invisibiliser les contestations. Blanquer est rejeté par une écrasante majorité des collègues, il est souvent haï aussi, ce qui est vraiment rare et significatif. Tout ce contexte difficile, de politique d’austérité, de délaissement de l’école, conduit à l’explosion des démissions de professeurs.

Il devient difficile de recruter des enseignants, les postulants aux concours se raréfient. Le recours aux contractuels et donc à la précarisation du métier se généralise : dans mon lycée pour 70 profs il y a 8 contractuels ! Enfin, les suicides se multiplient, relisons les mots si justes et émouvants de Christine Renon.

Rester prof dans de telles conditions est un défi quotidien dont les mérites sont trop peu souvent mis en avant.

Les professeurs doivent faire face aussi à un prof bashing structurel et permanent : plutôt que de mettre en avant l’écrasante majorité de collègues qui a réussi à assurer la continuité pédagogique, les médias ont cogné sur les rares qui auraient failli en s’appuyant sans aucune déontologie sur les chiffres invérifiables du ministère.

Lors de la dernière rentrée c’était le style vestimentaire des profs qui était pointé du doigt. Des pressions aussi stériles que nocives mais bien utiles pour faire oublier le manque de moyen et la non gestion de la crise de la Covid19.

Alors, quand à la veille de vacances bien méritées, après avoir passé 7 semaines à faire cours avec des masques et en étant mis en danger sur le plan sanitaire, au bout du rouleau, on apprend qu’un professeur d’Histoire-Géo a été décapité pour avoir montré les caricatures de Mahomet du journal Charlie Hebdo, comme prof, j’ai envie de hurler que la coupe est pleine et qu’il faut un sursaut de la société civile.

Cet attentat est un point de non-retour : il doit y avoir un après.

Cette violence absolue arrive après des milliers de cas d’agressions de professeurs qui n’ont pas été soutenus et défendus, laissant ainsi s’installer un climat qui les met en danger. C’est l’aboutissement d’un processus que l’institution et la société n’ont pas voulu regarder en face et un problème qui n’a pas été pris à bras-le-corps.

Je ne connaissais pas Samuel Paty mais diffuser en classe ces caricatures montre qu’il faisait bien son travail : instruire les élèves, les amener à penser, à se construire un sens critique, un libre-arbitre, prendre le temps du débat bienveillant, autant d’outils émancipateurs.

En faisant cela, il défendait aussi les valeurs de la République qui nous permettent de faire société et qui nous caractérisent et nous singularisent. La liberté de conscience, d’expression, la laïcité : autant de biens précieux, menacés, à défendre.

Merci Samuel pour ton travail, je n’oublierai pas, comme je n’oublie pas toutes ces paroles libérées par le #pasdevague suite au braquage en classe avec arme factice d’une collègue à Créteil. `

Personne n’a tenu compte des remontées qu’ont pu faire les enseignants à ce moment-là : pas de vague, la hiérarchie sort les parapluies pour se couvrir à tous les échelons et le malaise des enseignants est retombé dans l’indifférence, une fois passée la polémique.

Je n’oublie pas non plus les mots de Christine Renon. Stop ! La mort de Samuel ne doit pas être un énième drame sans conséquences.

Cet acte terroriste terrible, insoutenable est fait pour tous nous terroriser, il est important de dire qu’on ne cèdera pas, sur rien face aux terroristes.

Je vois déjà arriver les récupérations immondes de l’extrême-droite et de toutes les personnes qui manipulent la laïcité à des fins islamophobes.

Les attentats en Occident ces dernières années sont commis soit par des islamistes soit par des militants d’extrême-droite, tous deux menaçant le socle de notre société, notre mode de vie. Le répéter est important.

La société civile doit entièrement se mobiliser pour défendre l’école, car nos dirigeants ultra-libéraux n’ont eu de cesse, avec une accélération à l’extrême sous Macron-Blanquer, de saccager l’Éducation nationale sur l’autel de politiques d’austérité : sans cette mobilisation forte de la société rien ne sera fait.

Voilà la meilleure réponse à apporter au meurtre de Samuel : ne plus laisser les profs, seuls au front, à gérer et panser les plaies de la société mais leur donner les moyens, les soutenir. Revaloriser ce métier et le remettre au cœur de notre projet de société. Alors, et seulement alors, Samuel et toutes les Christine Renon ne seront pas morts pour rien.

Censures, auto-censures : L’Education nationale ne doit pas devenir la grande muette et doit se libérer du poids hiérarchique, du « pas de vague » qui abandonnent les collègues

En décapitant Samuel on a voulu le faire taire.

L’acte est insoutenable et choquant mais cette volonté de faire taire les profs est constante et s’insinue partout. La Loi Blanquer est un parfait exemple de la volonté de museler les profs, à tel point que désormais, quand les profs s’expriment dans les médias, sur les réseaux sociaux, ils se sentent obligés de le faire sous anonymat.

Le drame de Conflans-Sainte-Honorine aurait-il eu lieu si Samuel n’avait pas été jeté en pâture sur les réseaux sociaux, si l’on n'avait pas accepté non plus qu’un parent dépose plainte contre lui pour cela ?

L’enseignement d’un professeur est en permanence scruté et remis en question, tout le monde a été à l’école et tout le monde a un avis sur les questions liées au métier. Peu de métiers sont autant exposés. C’est grave.

Je pourrais noircir des pages et des pages d’exemples où l’on a voulu me faire taire, où l’on m’a reproché d’exprimer publiquement et en assumant sous mon vrai nom, mes opinions ou analyses sur Twitter.

Etant également doctorant et fréquentant les milieux universitaires je suis habitué à l’exercice de la liberté d’expression et d’autant plus marqué par son absence dans l’Education nationale.

Encore récemment, lors des élections municipales, je demandais donc à ces personnes si elles trouvaient normal que des profs se présentent à des élections. Ma question déstabilisait mais touchait le fond du problème : peut-on exister comme citoyen en dehors de notre métier d’enseignant.

L’Education nationale ne doit pas devenir la grande muette : s’exprimer publiquement ne remet en rien en question le bon exercice de son métier.

Ces pressions, ces censures viennent de l’administration, des fédérations de parents d’élèves, de parents tout court et même, c’est peut-être le pire, de collègues enseignants. Combien de collègues s’auto-censurent, vivent dans la peur d’une répression administrative, et sont condamnés à l’anonymat sur les réseaux sociaux ?

Or s’il n’y avait pas des collègues courageux, engagés, il aurait été impossible, par exemple, d’avoir une idée de la circulation de la Covid19 dans les établissements scolaires. Heureusement il y a eu le travail des Stylos Rouges pour documenter cela lorsque le ministère verrouillait l’information pour invisibiliser le problème !

Au sein des établissements, même omerta, organisée et imposée en haut lieu : impossible pour les professeurs d’être informés des cas positifs de profs et d’élèves. Quand on est prof, garder une liberté de parole et de ton est un combat quasi quotidien, éreintant : cela aussi il faut en parler. Collègues enseignants, les libertés reculent parce que nous les abandonnons, il est indispensable de faire en sorte de les retrouver et de les défendre.

J’aimerais vraiment que la société prenne conscience de cette censure, qui ne dit pas son nom, de cette pression administrative qui s’abat sur les profs. J’entends déjà, ou plutôt je lis : Samuel Paty aurait-il dû éviter de montrer ces caricatures dans sa classe ? Aurait-il dû conserver tous ses élèves dans la classe, n’aurait-il pas dû traiter le sujet autrement ? Immonde !

Au lendemain de sa mort, on explique comment un professionnel de l’enseignement aurait dû agir. Il n’a rien fait d’autre que son métier, suivre un programme scolaire et il a été assassiné pour cela. Lorsqu’il y a eu des agressions de profs dans mon lycée, il y a toujours eu de la part de parents, d’élèves et même de collègues, des voix pour s’élever et se demander si le collègue n’avait pas mal agi, avant même de connaître le fond de l’affaire.

Le soupçon de culpabilité pesait sur les collègues concernés qui se retrouvaient isolés et peu soutenus, mais qui devaient reprendre rapidement les cours devant la classe concernée. Il s’agissait pourtant d’un élève qui agressait physiquement son professeur : aucune excuse à cela. Une seule question était valable : comment en est-on arrivé là ?

Les hommages politiques vont pleuvoir, ils viendront de gouvernants qui saccagent de manière organisée et idéologique (avec tous les intérêts privés qu’il y a derrière, l’EN est un gros gâteau à se partager) l’Education nationale d’année en année. Je ne peux entendre ces hommages-là.

C’est pourquoi, c’est à la société de rendre hommage à Samuel Paty. La société ne doit pas être dupe et se contenter d’être émue, choquée, saisie voire pétrifiée, elle doit se mobiliser, pousser nos gouvernants à investir massivement dans l’Education nationale, l’enseignement supérieur et la recherche. C’est de l’avenir de notre pays dont il est question.

Mes pensées t’accompagnent Samuel et aujourd’hui, plus que jamais, je veux écrire ma fierté de faire ce magnifique métier : prof d’Histoire-Géographie et d’Education Morale et Civique. Nous avons besoin de moyens, de soutiens, de considération et qu’on nous laisse faire notre métier.

 

Cédric Maurin

enseignant d'Histoire-Géographie et d'Education Morale et Civique

 

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