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Billet de blog 18 mai 2022

Audition du 17 mai au procès des attentats du 13 novembre

Le procès réactive beaucoup de choses, me ramène 6 ans en arrière, alors que justement pendant 6 ans j’ai tout fait pour laisser cela dans mon dos. Je voulais venir à cette barre pour porter un message de force et de vie, dire aux terroristes, quels qu’ils soient, qu’ils ont perdu avant même d’exister.

Cédric Maurin
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le texte qui suit est un peu plus complet que celui que j'ai déposé à la barre

Monsieur le Président, Mesdames et Monsieur de la cour,

Avant de vous livrer mon témoignage sur mon 13 novembre j’aimerais tout d’abord donc poser quelques propos liminaires. Ainsi j’aimerais dire avec force à quel point les parties civiles qui sont venues témoigner pendant 5 semaines, m’ont impressionné et à quel point je suis fier d’elles. Je ne me suis pas inscrit dans une des associations et j’ai eu un parcours de reconstruction assez solitaire alors j’ai découvert toutes ces personnes lors de ce procès. Elles ont toutes mon affection et mon amitié. Ces personnes ont fait preuve d’une force, d’un courage, d’une humanité, d’une abnégation, d’une franchise, d’une dignité extraordinaires et qui force le respect. Dans leur diversité et leur singularité chaque partie civile est venue décrire l’innommable, remettre l’humain,  dans ce qu’il a de plus profond, de plus fort et de plus beau, au milieu de l’horreur. Ces témoignages m’ont bouleversé. Ce n’était pas de l’émotion pour de l’émotion, mais je crois qu’en se confrontant à leurs propos, il y a eu quelque chose de vraiment cathartique. On en sort changé et je crois grandi.

J’ai été particulièrement sensible aux paroles des parents endeuillés, à double titre car j’ai perdu ma fille, Milo, née prématurée, en novembre 2020, des suites de plusieurs erreurs médicales, alors comme rescapé du Bataclan et père endeuillé, j’ai compris ce que ces personnes sont venues nous dire et que personne ne peut réellement comprendre sans l’avoir vécu. Après cela on ne peut plus rester la même personne, j’ai laissé un bout de moi au Bataclan, un autre repose au fond de la tombe de ma fille.

Pour en revenir aux témoignages des parties civiles, ils étaient absolument indispensables et un des grands enjeux du procès selon moi : rendre visible pour la société les blessures, les combats des athlètes du deuil pour reprendre l’expression d’Aurélie ou athlète de la reconstruction : deuil pour les proches qui ont perdu quelqu’un et deuil d’une partie de soi pour les rescapés.

Pour la société civile, 2015 c’est loin, de l’eau a passé sous les ponts, d’autres actualités dramatiques ont chassé cette soirée du 13 novembre 2015 mais pour nous victimes directes et indirectes c’est ancré dans nos têtes, dans nos corps et il faut faire avec, au mieux.

On nous a assez souvent répété à nous, parties civiles, que c’était pas notre procès mais celui des accusés, on leur a consacré des mois et des mois d’attention (j’y reviendrai), je trouve que cette session bis de témoignages des parties civiles, qui arrive juste avant les plaidoiries, tombe à pic pour rappeler ce qu’a été cette soirée-là et ses conséquences.

J’en viens à ma soirée du 13 novembre.

A cette époque je suis un enseignant de 26 ans tout juste titularisé, je vis en colocation avec un ami de Sète que je connais depuis le lycée. Je suis un passionné de bistronomie, vin nature, bière artisanale et de vie culturelle (concerts, expositions). J’ai arrêté le rugby, sport qui aura son importance tout au long de mon témoignage, à cause d’une rupture des ligaments croisés de mon genou droit. Je peux dire que je dois beaucoup à ce sport qui a fait en grande partie l’homme que je suis aujourd’hui, et qui ce soir-là m’a peut-être sauvé la vie.

Ce vendredi 13 novembre alors que je suis plutôt accro à mon téléphone, ce soir-là, ce qui ne m’arrive jamais, je décide de ne pas le prendre. Je sais que l’on va voir les Eagles of death metal mais mon colocataire ne me dit le nom de la salle que dans le métro : le Bataclan. Je n’y suis jamais allé, je ne visualise même pas la façade, pourtant si reconnaissable du bâtiment. On s’engouffre dans la salle sans que je n’y prête attention.

La première partie a déjà commencé, l’ambiance est festive. On se positionne dans la fosse, un peu excentrés au fond à droite quand on regarde la scène. Contrairement à nos habitudes, on ne va pas se chercher une bière, cela peut attendre, on se laisse happer par l’ambiance et puis dans les salles de concert la bière est industrielle et mauvaise et de toute façon après le concert on se rejoint dans le meilleur bar à bières de Paris à Ménilmontant mais aussi le plus punk-rock. Le concert des Eagles of death metal commence et on s’amuse vraiment quand soudain j’entends comme des bruits de pétards dans mon dos, je vois la frayeur sur les visages des membres du groupe sur la scène et tout le monde se jetait au sol dans ce qui me semble être une chorégraphie de dominos qui tombent. L’espace d’un instant je me dis que cela fait partie du show mais je trouve cette pratique tout de même étrange. Je mets du temps à réaliser, je me retourne et vois un jeune homme avec une mitraillette à la main, je focalise sur son arme et le fait que son gabarit est assez frêle. Je me dis que le gars est déséquilibré et est venu faire une mauvaise blague. Je lui en veux de nous foutre la trouille comme ça. Je suis un des derniers à me jeter au sol. Ma tête est entre les jambes d’un autre gars, j’ai le réflexe de mettre mes mains sur ma tête pour me protéger. Je veux me fondre dans la masse des corps au sol, ne pas être visible. Le tireur est méthodique : tire des rafales puis recharge et ce plusieurs fois. A ce moment-là je crois toujours que ce sont des balles à blanc et que c’est une mauvaise farce, jusqu’à ce que je reçoive une douille qui vient rebondir sur mon crâne et qui tombe sur le plancher dans un bruit métallique. A ce moment, je comprends que c’est sérieux et qu’on est en danger de mort. Bizarrement –et il faut avouer que c’est un peu ridicule - j’ai l’impression que ma veste en cuir va me protéger, je me raccroche à ça. Si j’ai reçu une douille c’est que le gars n’est pas loin, je me dis que perdu pour perdu s’il passe dans mon champ de vision, je me jette dans ses jambes et lui mets un énorme plaquage. Advienne que pourra. Il n’est pas passé devant moi. A part les coups de feu, il règne un silence profondément troublant et je ressens une énorme tension dans l’air. Je prends conscience qu’il se passe quelque chose d’important, et comme prof et chercheur en histoire, je me rends pleinement compte que c’est un événement historique et que je vais être amené à témoigner alors j’essaie d’enregistré les choses dans ma tête le plus précisément possible. Quand on a fait de l’histoire on a toute une méthodologie pour recueillir et interpréter les témoignages, on sait aussi quels sont les mécanismes de la mémoire et à quel point elle est dynamique et mouvante, notamment après un trauma. Cette recontextualisation me permet d’appréhender le moment pour ce qu’il est : un attentat. Cela aura son importance dans mon suivi psy et ma reconstruction.

Comme athée en danger de mort, je suis assez fier de ne pas avoir de pensées religieuses, je me dis que je suis profondément athée, que c’est constitutif de mon être et surtout je ne cherche pas un sens supérieur à ce qu’il m’arrive. Je prends cela comme un accident de la vie : j’étais là au mauvais endroit et au mauvais moment. Ca aura aussi son importance pour la suite.

Si je dois mourir, il faut essayer de partir de la meilleure des façons et je me dis que ce serait bien de mourir une bière à la main. J’attrape ainsi une pinte en plastique vide qui se trouvait dans mon champ de vision, je la serre de toutes mes forces. Je trouve ça rock’n’roll et je me dis que ma famille et mes proches seront « contents » d’apprendre que je suis mort une pinte à la main. Puis je me souviens qu’en réalité je n’ai pas bu de bière, qu’il va y avoir une autopsie et qu’on saura que c’était faux et que je n’ai pas bu cette bière. J’espère que mes proches prendront cela pour une blague posthume et diront quelque chose du genre « c’est tout lui ça ».

A un moment donné, j’entends un coup de feu, qui ressemble plus à celui d’un pistolet. Le tireur dans mon dos arrête ses rafales, je pense qu’il y a pu avoir une intervention des forces de l’ordre ou autre et espère que nous en avons fini mais les rafales reprennent et là psychologiquement c’est dur, j’ai l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. Je me sens piégé comme un rat, la face contre le parquet sale. J’ai la haine contre ce mec, lâche, qui a le dessus sur moi parce qu’il a une arme à feu et j’aimerais l’avoir face à moi sur un terrain de rugby, à la loyale, pour lui faire siffler les côtes ou lui mettre le nez en bandoulière. Le rugby est violent, quand on entre sur un terrain on ne sait pas comment on va en sortir, moi je jouais devant en plus, en 2ème ligne puis 3ème ligne aile alors j’étais au charbon tout le temps, mais c’est une violence consentie, légiférée par de nombreuses règles, de valeurs aussi, le danger vient d’en face, les soutiens de derrière. 

Au bout de ce qui me semble avoir été un quart d’heure, qui a paru une éternité mais malgré cela j’arrive à peu près à estimer le temps réel, mon colocataire qui était allongé sur ma gauche, me tape soudain sur l’épaule et me dit qu’ils ont ouvert une issue de secours et qu’il faut essayer de s’enfuir. A ce moment-là il me sauve la vie. Je me lève et je vois la cohue qui se dirige vers l’issue de secours à gauche de la scène. Il y a déjà plusieurs corps au sol entourés de flaques de sang. Mon colocataire heurte un de ces corps et commence à chuter, je le saisis dans sa chute et le relance dans sa course (à ce moment-là je lui sauve peut-être à mon tour la vie). Je le perds dans la bousculade. Dans mon dos je sens les gens tomber, sous les balles ou du fait de la bousculade. Je trouve cela tragique, ce hasard macabre, toi tu vis, toi tu meurs. J’ai conscience de mon gabarit et dans ma course, je vois autour de moi des gens plus frêles, plus vieux, des femmes, et, alors que je suis en danger de mort, je pense à quelque chose qui a été absolument central et essentiel dans ma reconstruction, je me dis qu’il faut que je fasse très attention à ne bousculer personne et donc risquer de condamner la personne. Etre capable d’une pensée altruiste, au milieu du danger et du chaos, cela veut dire qu’il y a profondément du bon dans l’humanité. Ce souci constant me pousse à dévier ma course et je me retrouve face à une barrière que j’arrive péniblement à enjamber (j’ai les jambes lourdes de ma séance de musculation de l’après-midi). Dans le passage de l’issue de secours j’entends des tirs qui viennent de droite, je vois des gens blessés trébucher. Une fois dans la rue, je suis persuadé qu’un tireur est dehors alors je cours en rasant les voitures pour qu’elles me protègent. Au milieu de la rue, je me dis cours en zigzag , comme les lapins qui fuient.

Je marche dans la ville, complètement hagard mais avec pour seul objectif de me rendre au bar les 888 à Ménilmontant car je sais que mon colocataire m’y rejoindra, et comme c’est un très bon coureur, il y sera avant moi. J’arrive au bar, mon colocataire n’est pas là. Je m’effondre et m’assois dans la rue, la tête entre mes mains, en pleurs. S’il n’est pas là c’est qu’il est mort. Je suis absolument persuadé qu’il est mort. Je trouve ça d’une absurdité folle. Mon arrivée passe presque inaperçue, c’était un bar très rock, la nouvelle avait circulé et le staff du bar qui étaient tous des amis ainsi que les clients attendaient des nouvelles d’une dizaine de personnes qu’ils savaient être présentes au concert. Au bout d’un moment on arrive à se connecter via le téléphone de mon ami serveur sur Facebook, on annonce que je vais bien et on demande des nouvelles de mon colocataire. On en aura peu de temps après, il s’est réfugié avec d’autres personnes dans un immeuble à proximité, il n’est pas physiquement blessé mais est avec des personnes blessées. On se donne rdv le lendemain matin à la maison.

L’après et la place du post-trauma dans le quotidien

Dès le lendemain on appelle un numéro pour témoigner, c’est notre devoir de citoyen d’essayer d’aider l’enquête. Je suis entendu au 36, quai des orfèvres le 15 novembre. Les bureaux rappellent les séries policières des années 70-80 du siècle dernier (il n’y a pas que l’Education nationale ou la justice qui manquent de moyens). Je délivre mon témoignage avec le plus de précisions, car, comme je l’ai déjà indiqué, j’ai essayé de mémoriser de la manière la plus précise possible ce qui s’est passé.

Le Lundi 16, je me lève et je vais en cours rejoindre mes élèves…

Je sais à quel point le 13 a touché tout le monde, c’est le but des attentats, avec peu de moyens et de personnes, pouvoir toucher par ricochet un maximum de personnes. Je sais qu’il va falloir faire une sorte de suivi psychologique  et d’accompagnement avec les élèves. Etre prof d’histoire-géographie et d’éducation civique c’est aussi pouvoir faire face aux questions des élèves sur l’actualité, avoir ce rôle de questionner, de donner des éléments, des ressources pour comprendre l’actualité, la société. Je ne sais pas ce qu’ils vont me dire et je ne sais pas ce que je vais leur dire mais je veux les rassurer en leur permettant de mieux comprendre ce qui s’est joué le 13 au soir. C’est l’enjeu de la journée avec toutes mes classes. On fait un tour de classe des différentes réactions de celles et ceux qui arrivent à parler de cela puis je leur dis que j’y étais et que nous allons en parler calmement.

Je définis déjà ce qu’est le terrorisme, une stratégie guerrière visant à terroriser une population dans le cadre d’un conflit asymétrique entre un Etat (et sa population) et un groupe d’activistes. Je rappelle que l’histoire de France est parcourue par des vagues d’attentats et je remonte jusqu’aux années 1890 et les attentats anarchistes. Il faut comprendre qu’en 2015, mes élèves, des lycéens, ont entre 15 et 18 ans donc le 11 septembre 2001 par exemple, ils étaient vraiment tout petits, pour eux c’est de l’histoire. Je rappelle que depuis la Seconde Guerre Mondiale, les victimes des guerres (personnes décédées ou blessées) sont très majoritairement des civils parce que les manières de mener une guerre ont changé. Je n’ai quasiment pas besoin de dissocier islam et terrorisme islamiste, les élèves font eux-mêmes très bien la différence et cela me rassure (ça a dû être bien plus compliqué dans d’autres endroits en France), par contre je mets en avant la diversité du monde musulman, chiites, sunnites, etc je précise qu’à certaines époques par exemple il n’était pas interdit de représenter le prophète. Les caricatures de Charlie moi je les ai toujours montrées en classe. Je rappelle en grande partie les bouleversements et les échecs démocratiques, Tunisie exceptée, du printemps arabe. On parle également du contexte d’Etats défaillants, la Syrie, l’Irak, ravagés par la guerre et dont l’EI a su profiter des failles pour s’implanter territorialement. Je leur explique la chronologie et les différences entre Al-Qaïda et l’EI en expliquant la notion de califat qui permet de comprendre pourquoi des musulmans du monde entier ont rejoint l’EI mais aussi en montrant comment l’EI se veut être un véritable Etat, notamment avec des relais médiatiques qui permettent de comprendre leur idéologie, leurs objectifs stratégiques, etc. On parle du fait que le terrorisme islamiste vise en grande majorité des musulmans dans des pays musulmans et que les attentats du 13 novembre sont très périphériques. Installer un pays où règne la charia, c’est imposer de force cela aux populations locales, qui n’en veulent pas. Le pire ennemi du djihadiste ce n’est pas tellement le mécréant occidental car ils ne visent pas une hégémonie mondiale de l’islam radical, le pire ennemi c’est le faux frère, musulman mais qui n’adhère pas à leur radicalité parce que celui-là remet en question par son existence et ses croyances l’édifice totalitaire dans lequel s’enferme le djihadiste. J’espère, en leur montrant à quel point le 13 novembre qui nous met dans un état de terreur est périphérique, que cela va les rassurer, qu’ils vont moins se sentir dans l’œil du viseur.

Je leur raconte très brièvement ma soirée sans fioritures de détails : j’étais dans la fosse, je suis resté piégé un quart d’heure puis j’ai pu m’enfuir.

Ce jour-là, je mesure dans son acception pleine, l’importance capitale de mon métier. Je veux, par la réflexion, détruire la boule d’émotion traumatisante chez mes élèves. Je vous laisse imaginer Monsieur le président à quel point cela a été une journée forte pour mes élèves comme pour moi. Je rappelle tout cela aussi parce que mon métier d’enseignant d’Histoire-Géographie a été pris pour cible avec l’attentat contre Samuel Paty, abandonné par sa hiérarchie et jeté en pâture, sauf que cette fois-ci cela n’a pas été des insultes, des menaces, des pressions : il a été décapité pour avoir correctement fait son métier.

De manière plus générale et pour sortir de ma salle de cours je pense que comprendre, mettre en perspective, questionner permet de surmonter l’effet de peur parce qu’intellectuellement on prend le dessus, c’est refuser de se laisser dominer par l’émotion. On a moins peur quand on comprend, quand on connaît. Cela permet de ne pas rentrer dans le cercle de haine voulu par les terroristes islamistes, c’est-à-dire que les populations occidentales se retournent contre leurs concitoyens musulmans et que ce sentiment de rejet produise un repli identitaire, un durcissement religieux et viennent nourrir leurs rangs. Je me rappelle q’un ami berbère très rock’n’roll et fin connaisseur de terroirs et de vin nature, recevait des appels de haine après le 13 novembre : cette bêtise crasse est insupportable. Les personnes à l’extrême-droite qui basculent dans cette haine font le jeu de l’EI et deviennent l’autre maillon d’une même chaîne, qui prend en otage une population civile qui ne demande rien d’autre que de vivre sereinement tous ensemble. D’ailleurs dans notre période contemporaine, en dehors des djihadistes, les seuls à commettre des attentats sont l’extrême-droite, au nom de la défense d’un Occident chrétien, je pense à Breivik, je pense à Christchurch et encore il y a quelques jours Buffalo sauf que les auteurs sont blancs alors certains journalistes ont parfois du mal à qualifier cela aussi d’attentat. Quand on y prête un peu attention, tous les mois il y a des saisies impressionnantes d’armes chez des groupuscules d’extrême-droite.

Autre élément qui me semble important : considérer les terroristes comme des monstres ou des barbares c’est les sortir de l’humanité, et c’est garder cette soumission de peur vis-à-vis d’eux. Les expertises lors de ce procès ont bien montré qu’il n’y a pas de monstres dans le box, et c’est peut-être même pire d’être amener à accepter que le 13 novembre a également pu avoir lieu grâce aux médiocres qu’il y a dans le box, j’y reviendrai. Les traiter de monstres ou de barbares c’est aussi une position simpliste et confortable qui fait l’économie de penser, au contraire il faut rappeler que ce sont des hommes, avec des idées précises, une stratégie, des objectifs, il faut remettre ces attentats dans leur contexte international sinon mondial.

J’en reviens à mon parcours d’après 13 novembre. Quelques jours plus tard, je n’arrive pas à me lever, je suis dans mon lit, tétanisé, incapable de bouger et cela dure une éternité sans que je puisse appréhender le temps. Le Contrecoup est violent, la tête dit stop, le corps dit stop. Je suis mis en arrêt de travail et découvre ce qui va devenir un mauvais compagnon de route : le syndrome de stress post-traumatique. On avait reçu une liste de psys travaillant notamment dans les commissariats mais je ne sais plus exactement qui j’ai eu. Je redescends dans le Sud, retrouver ma famille, me ressourcer auprès d’eux. Il ne me reste que très peu de souvenirs de cette période de plusieurs mois. Je reste beaucoup au lit, me mets dans le canapé devant la télé, je joue à des jeux idiots sur mon téléphone de manière un peu automatique, je n’ai pas tellement à réfléchir à ce que je fais. Moi, qui suis un grand bavard, je ne parle presque pas. Ma famille fait au mieux mais il est difficile pour eux d’appréhender les choses et de se positionner face à cela. Je suis au plus bas et intérieurement il va falloir tout reconstruire. Je me sens comme une coquille vide, fissuré de partout. Un jour ma mère me demande d’aller acheter des tomates, une action simple pour le commun des mortels, mais pour moi dans cette situation cela nécessite de retenir ce qu’elle m’a dit, d’y penser plusieurs heures plus tard, de sortir de la maison, d’interagir avec d’autres personnes. Autant de choses que je suis incapable de faire. Ca a été une longue, très longue rééducation pour réapprendre à vivre. Chaque chose, aussi banale soit-elle est revenue une à une, au prix de grands efforts. Je me souviens par exemple, alors que je suis universitaire, que la première pensée originale, personnelle, construite, structurée que j’ai eu c’était à propos des élections (la présidentielle de 2017 certainement). On n’imagine pas M. le président l’énergie, le temps, les combats que cela représente de survivre après cela et de se reconstruire, de tenter de reprendre une vie normale. 2017, c’est l’année aussi où Eric Anceau, spécialiste du IInd Empire et d’histoire politique est venu me demander si j’étais prêt à continuer mes travaux de master sur Théophile Roussel en thèse en me disant que lui était prêt pour me diriger. J’ai été sensible à la dimension humaine de sa proposition. Je suis toujours en thèse avec lui mais entre le travail au lycée, les rechutes post-traumatiques, le décès de ma fille, le procès, c’est un vrai parcours du combattant mais je ne lâche pas.

J’aimerais vraiment insisté sur la question du post-trauma et des difficultés rencontrées car ce procès doit servir, en tout cas c’est un souhait que je formule, d’électrochoc pour amener la société et l’Etat à penser la place des victimes d’attentat, directes ou indirectes. J’ai été frappé par exemple, dès le procès de l’attentat de Charlie Hebdo, de voir à quel point, une grosse partie des personnes touchées (non pas dans la rédaction) mais des bureaux alentours, avaient perdu leur emploi, du fait des conséquences de leur post-trauma. Les 5 semaines d’audition de parties civiles du procès en cours ont souligné cela aussi. C’est la double peine et ce n’est ni normal ni acceptable : nous devons empêcher cela. Ainsi je vais essayer de vous expliquer mon post-trauma et les conséquences qu’il a pu avoir dans ma vie depuis le 13 novembre.

L’attentat a pulvérisé ma mémoire, j’ai donc perdu des bouts de moi-même, de mon histoire et parfois mon entourage me raconte des histoires mémorables mais soit je ne m’en souviens pas du tout soit cela me revient vaguement. Aujourd’hui je n’ai pas encore tout retrouvé et je pense que ça ne sera jamais le cas. Alors mes proches sont devenus une sorte de disque dur externe des parties de ma mémoire auxquelles je n’ai plus accès. Pour moi quand on dit qu’après un tel trauma on devient une autre personne et bien cela passe en partie par cela, avoir une histoire partielle, morcelée, fragmentée. Ma capacité de concentration a considérablement réduit, cela me fait perdre beaucoup de temps dans ma vie professionnelle, intellectuelle mais aussi dans ma vie quotidienne. Il n’est pas rare qu’un proche me fasse remarquer ou que je remarque de moi-même que je n’arrive pas à me focaliser sur notre discussion. Mon sommeil n’a pas été réparateur pendant des années, du fait que mon cerveau était en hypervigilance et pourtant je faisais des nuits complètes, d’une traite avec assez peu de cauchemars.

J’ai eu la chance d’être suivi par une formidable équipe interdisciplinaire au centre de psychotrauma, rue Saussure à Paris. Nous avons cette chance extraordinaire qu’aujourd’hui le post-trauma commence à être bien connu et donc à pouvoir être pris en charge, même si encore trop peu de psys sont formés là-dessus.

N’ayant pas été blessé physiquement j’ai pourtant ressenti le besoin, pour redémarrer de me faire opérer des ligaments croisés, une blessure de rugby que j’avais au moment du Bataclan. J’avais besoin d’être réparé, que cela soit visible pour moi et pour les autres. C’est compliqué de faire reconnaître des blessures psychologiques.

De manière générale je reprends mon travail d’enseignant quelques mois après l’attentat, c’était important pour moi de me battre pour reprendre une vie normale. Je dis de manière générale parce que la prise d’antidépresseurs et surtout d’Atarax quand ça n’allait pas m’a occasionné un certain nombre de retards ou d’absences ponctuelles. C’est compliqué à gérer parce qu’à chaque absence je culpabilise, cette absence impacte des classes entières d’élèves et ça déstructure les progressions pédagogiques que je m’étais fixées. Faut bien comprendre qu’avant l’attentat, je ne prenais aucun médicament, pour moi un Doliprane c’était une drogue dure, alors un demi Atarax, ça me fait dormir plus de 12h d’affilée, après un réveil, il suffit que je referme les yeux une fraction de seconde pour me rendormir.

Un jour au lycée, on m’annonce que nous devons organiser des exercices PPMS, alerte intrusion attentats, qu’il va falloir se confiner dans les salles de classe avec les élèves, se mettre sous les tables. Je vais voir mon proviseur, lui fait part du fait que c’est impossible pour moi de faire cela, qu’il vaut mieux l’organiser un jour où je n’ai pas cours pour m’éviter d’être absent. Il n’en tient pas compte. Associer attentat et lieu de travail, ce n’était pas gérable pour moi, alors que ça allait plutôt correctement, bim, retour en enfer : 3 mois de rechute post-traumatique, 3 mois de bataille pour se remettre sur pieds. Malgré mon insistance auprès de la psychiatre pour me faire des arrêts longs (vous allez voir pourquoi), elle m’arrête de 15 jours en 15 jours pendant 3 mois. La logique médicale n’est pas la logique administrative. Je suis académie de Créteil, il y a une grosse pénurie de remplaçants du fait du manque d’attractivité du métier et je sais que pour une absence de moins de 3 semaines on ne remplace pas un enseignant absent... Résultat : mes élèves n’ont pas eu cours d’histoire-géographie pendant 3 mois. Cela me culpabilise encore et renforce mon mal-être en ajoutant une couche supplémentaire de difficulté. Un jour, alors que j’appelle le secrétariat de direction pour avertir du renouvellement de mon arrêt, le proviseur prend le téléphone (c’est illégal vu que je suis en arrêt) et me dit de tout, que notre lycée est prestigieux, qu’il faut que je quitte ce lycée, que je suis handicapé et que je n’ai rien à faire là, qu’il connaît bien cela parce que son père était un blessé de guerre. Je lui tiens tête pendant 40min, je suis sur haut-parleur, le ton est fort des deux côtés. Ma compagne à côté est tétanisée par la scène et me dit, une fois que j’ai raccroché qu’après ça je ne peux pas retourner dans mon lycée. Seulement je n’ai pas le choix, si je le quitte je perds mes points et je redeviens TZR c’est-à-dire à cheval sur plusieurs établissements. Au bout de 3 mois, je reviens et me fais harceler par l’administration, qui ne sert pas de rempart mais de relais à la pression des parents d’élèves : comment finir les programmes, être prêt pour le bac, avoir assez de notes pour le trimestre (je me souviens qu’il restait 3 semaines avant l’arrêt des notes et je me suis débrouillé pour que toutes mes classes aient 3 notes, je vous laisse imaginer le travail de correction) etc, etc. Bref on me tient responsable de mon arrêt mais en plus du manque de remplaçant, au lieu d’aller mettre la pression au rectorat c’est sur moi que ça tombe. Malgré tout j’arrive à clôturer à peu près les programmes et mes élèves ont eu des résultats équivalents à ceux des élèves des autres collègues. Pour l’année d’après on ne me donne que des classes sans examen, je deviens un prof de 2nde zone, et cette discrimination sur dossier médical est assumée à la fois par la direction et par mes collègues : on ne sait pas si tu vas être absent ou pas, remplacer ou pas, c’est leur argument. L’occasion pour les collègues de récupérer des classes donnant droit à des primes etc. On est loin de l’élan d’émotion d’après les attentats et pourtant on est si peu de temps après, quand je vous disais que les gens zappent, passent à autre chose. Si je n’avais pas été fonctionnaire, j’aurais certainement perdu mon emploi, comme beaucoup d’autres victimes.

Durant ce procès j’ai discuté avec un autre enseignant, il lui est arrivé la même chose, il s’est fait détruire en local par sa direction et ses collègues mais soutenir par le rectorat et le service médical du rectorat (pourtant c’est 90 médecins pour 800 000 profs, même pas un par département). Pour ma part grâce au rectorat et après une rude bataille (qui vient s’ajouter au post-trauma, au fait de reprendre le travail dans des conditions compliquées) on arrive à aménager mon temps de travail et à me dispenser des exercices alerte attentat.

Heureusement les élèves ont toujours été compréhensifs et bienveillants vis-à-vis de ma situation, mon expérience traumatique m’a même servi pour un projet sur les récits manquants de la colonisation où mes élèves ont mené une enquête familiale sur les liens  de leur famille avec la grande Histoire car j’ai pu les conseiller pour arriver à faire parler leur grand-père de la guerre d’Algérie. C’était un projet en collaboration avec le théâtre national de la Colline, les podcasts de l’œuvre sonore qui en a résultée sont toujours en ligne. Oui le prof handicapé et incapable a tout de même apporté au lycée un partenariat durable avec le théâtre national de la Colline. Pour en revenir au projet, les grands-pères n’avaient jamais parlé de leur guerre d’Algérie, ils ont voulu protéger leurs proches puis ont cru que personne n’en avait rien à faire, alors leurs enfants ont grandi avec ce récit manquant, ce vide qui les a fait souffrir et ce sont mes élèves, les petits-enfants qui ont comblé ce vide, réconciliant ainsi 3 générations avec leur histoire et l’Histoire. Les élèves écrivent dans leurs carnets de bord à quel point cela a changé leur famille et a rapproché les 3 générations. C’est ma plus belle expérience pédagogique.

Il commence à y avoir de véritables réflexions sur la place des traumas et la manière dont ils structurent les vies individuelles, la société et le rapport générationnel. En dehors des sciences humaines et sociales, le théâtre est un bon outil pour cela et Wajdi Mouawad ou Alexandra Badea traitent de cela de manière tout à fait intéressante. Encore une fois, faire face, se confronter, comprendre permet de prendre le dessus. Comme historien puis comme homme se projetant dans la paternité (comment mettre en récit tout cela pour mes futurs enfants, qu’est-ce que je vais transmettre de ce trauma ?) c’est des questions sur lesquelles je réfléchis beaucoup. Je crois que nous vivons justement une époque où nous n’avons plus vraiment un trauma de groupes structurant pour la société. Je veux dire il y a eu la guerre de 1870, les deux guerres mondiales, les guerres de décolonisation, autant de générations où toute une classe d’âge a été traumatisée, aussi parce que le traitement du post-trauma c’est assez récent au final un trauma non traité devient structurant. On connaît tous des vieux ayant connu la guerre et qui était violents ou ne supportaient pas les bruits secs, etc. C’était la norme. Aujourd’hui le 13 novembre c’est quelques milliers de personnes au milieu de dizaines de millions d’individus non concernés, nous sommes l’exception. Alors il y a des traumas collectifs bien sûr, mais qui ne sont pas liés aux conflits armés. La génération de mes élèves par exemple vit dans l’angoisse d’être la dernière génération de l’humanité, de voir le monde disparaître avant leurs vieux jours, cette génération en bonne partie ne veut pas faire des enfants. Nous avons vécu et nous vivons également une révolution culturelle exceptionnelle qui a transformé des traumas individuels, isolés, en prise de conscience collective et qui dénonce un fonctionnement systémique. Je parle bien sûr des violences faites aux femmes, des viols, des cas d’incestes : les mouvements #metoo, #balancetonporc, Nous toutes. Notre société a un énorme chantier à entreprendre sur la question des traumas et les femmes qui ont crevé cet abcès et qui luttent ont toute mon admiration et mon soutien.

Du fait que nous ne sommes quelques milliers c’est et ce sera d’autant plus dur d’arriver à mobiliser la société civile pour essayer de rendre les choses plus faciles et plus adaptées pour les victimes d’attentat et leurs familles. Je n’ai pas eu de grosses difficultés avec le fond de garantie mais quel choc quand j’ai entendu les témoignages au début du procès. Quel choc aussi d’entendre les conditions atroces dans lesquelles les familles ont eu accès à leur proche décédé à la morgue. Beaucoup de victimes malgré leurs efforts colossaux et quotidiens n’ont pas repris une vie normale, le procès pendant 10 mois c’est compliqué aussi, cela réactive beaucoup de choses, cela demande beaucoup d’énergie et d’attention pour comprendre les choses. Entre le décès de ma fille et le procès, je suis en arrêt depuis mai 2021, aujourd’hui je vais moins bien qu’au début de mon arrêt, le procès m’a lessivé, j’ai hâte que cela soit fini, et de pouvoir mettre cela derrière moi.

Je finirai pour cette partie sur l’après et le post-trauma par une note positive : ce qui m’a permis de me reconstruire et de rester debout c’est mon hédonisme. Je suis un bon vivant, rabelaisien, passionné de terroirs, de bistronomie, de vin nature, de bières artisanales, des milieux que je fréquente depuis le début des années 2010 et dans lesquels je me suis beaucoup engagé. Les copains, une bonne table avec des produits de terroir, de belles quilles à boire, voilà ce qui m’a le plus soutenu. Lutter contre une conséquence néfaste du syndrome de stress post-traumatique : l’hypohédonie, c’est-à-dire l’incapacité à jouir pleinement des choses. J’ai écrit un livre là-dessus, Des boires, en deux mots, titre à la polysémie parlante, qui est une sorte de parcours sensoriel autobiographique sur comment on se construit par le goût. De l’enfance et de l’héritage familial, à l’adolescence où l’on teste nos limites jusqu’à l’âge adulte et la découverte du vin nature, de la bière artisanale, j’ai voulu à travers ce livre amener le lecteur à se questionner sur son propre parcours sensoriel et gustatif. Cela fait d’autant plus sens dans une période de covid où les gens perdent le goût et l’odorat. Au milieu il y a le Bataclan mais qui vient au second plan, non pas comme une rupture mais comme une continuité dans ce parcours sensoriel qui est un des piliers de ma vie et qui a été un ressort fort, une béquille pour ma reconstruction, je reprends presque ici les mots d’Armelle Vautrot, psycholinguiste qui s’intéresse aux victimes des attentats. Attentats et renouveaux des bons produits, c’est pour moi un résumé de la toile de fond des années 2010. Je cherche à faire publier ce bouquin : Des boires.

Le procès

J’en viens à mon vécu du procès, on ne peut pas faire autrement, quand depuis déjà 8 mois on consacre presque 8h par jour à le suivre. Il va durer en tout 10 mois, c’est énorme, c’est plus long qu’une grossesse, bien plus long que celle de ma fille qui a duré à peine plus de 6 mois.

Tout d’abord j’aimerais remercier l’Etat, ses services et ses fonctionnaires qui ont permis de mener une enquête aussi colossale et qui ont organisé un procès d’une telle ampleur en pensant vraiment à mettre les parties civiles dans les meilleures dispositions. Que l’Etat soit à la hauteur des enjeux c’est assez rare pour être signalé et quand on connaît les failles qui ont permis le 13 novembre c’était aussi la moindre des choses.

Le procès touche à sa fin et je suis littéralement épuisé. Je suis en congé longue maladie et je suis retourné vivre dans le Sud, mais je suis venu au procès en gros 15 jours par mois, sauf en février-mars où c’était au-dessus de mes forces. J’écoutais la web radio, lisais les live tweets ou le plus souvent les cartoons de Babou, qui ont été de véritables lumières. Quand ça n'allait vraiment pas fort je regardais seulement ses cartoons. Chaque fois je redescends dans le Sud, vidé, le moral dans les chaussettes. Pas simple à vivre. Les parties civiles ont pourtant été de bons élèves, calmes, assidus, attentifs, dans ces circonstances c’est remarquable.

Le procès réactive beaucoup de choses aussi, me ramène 6 ans en arrière, alors que justement pendant 6 ans j’ai tout fait pour laisser cela dans mon dos. En 6 ans j’avais réussi à reprendre ma vie professionnelle d’enseignant, à commencer ma thèse, me mettre en couple avec une femme que j’aimais, avoir un projet famille avec elle, devenir papa. Aujourd’hui je suis en congé longue maladie, je ne travaille pas donc, ma thèse est en suspension, ma fille est morte et mon ex-compagne (chez qui je vivais) qui en deux mois a perdu sa mère du cancer puis sa fille a fait le choix de rompre avec moi et le procès me ramène en 2015. Tout est à reconstruire ou est entre parenthèse et je sais le temps et l’énergie que cela demande de le faire, c’est pour cela que j’ai hâte que ce procès se termine, être allégé au moins de cela. Bien sûr, il y aura certainement un procès en appel, mais l’enjeu sera surtout la lourdeur des peines des accusés, cela m’intéresse moins.

Je venais, un peu naïvement, chercher à ce procès, la vérité. J’ai fait rapidement le deuil de cela. Pour moi justement pour des terroristes le procès c’est le moment de s’affirmer, de défendre à la face du monde leurs idées, de justifier leurs actes. Historiquement c’est ce qu’il se passe. Et puis on s’est retrouvé, je parle pour la bande belge des accusés, face à des petits délinquants donnant l’impression d’être dans un vulgaire procès de stups et cela pendant des mois... Ils n’ont même pas lâché d’informations sur ceux qui sont morts en kamikazes ce soir-là, c’est dire le peu de coopération !

C’est troublant, dans ce box ce sont principalement des hommes de ma génération, nés dans les années 1980 et je ne cesse de me dire quel gâchis quand je les vois. Leurs amis sont morts, leurs frères sont morts, le corps éparpillé façon puzzle, ils ont ruiné leur vie, celles de leurs parents, de leurs proches, ils ont participé à détruire les victimes et leurs familles et tout cela pourquoi ? Pour une vision tellement faussée de leur religion dont ils ne savent presque rien? Pour la création d’un Etat qui veut imposer la charia à des populations accablées par la guerre et qui n’en veulent pas de leur charia. Et malgré cela on a trop souvent assisté à des accusés qui jouent les marioles, s’amusent de la situation, plaisantent entre eux, nous prennent pour des idiots aussi parfois. Rien de pire que ceux qui comme certains accusés du box, ont bu, fait la fête comme n’importe qui et qui, en quelques heures, se font retourner le cerveau par des barbus inconnus (quels sont donc ces cerveaux qui vrillent en aussi peu de temps ? de quoi sont-ils faits ?) et deviennent d’un coup de grands moralistes qui font des rappels comme ils disent et veulent imposer leur vision des choses par les armes ou en tout cas cautionnent en partie ces actes. On a face à nous pour la plupart des délinquants, consommateurs et/ou dealers de drogue, clients de prostituées, qui se fichent complètement de l’existence d’un Etat de droit et de ses règles de vivre ensemble, des règles de roulage aussi beaucoup apparemment. On a tout de même eu droit à un accusé qui nous a calmement expliqué faire du trafic de contrefaçon pour financer son séjour à Paris pour le procès.

On a face à nous globalement des gens qui vivent dans une réalité parallèle, de grands ados, autocentrés, qui n’ont jamais quitté les jambes de leurs parents parce qu’ils ne quittent le domicile familial que pour se marier et fonder une famille. Moi je suis athée, eux semblent être croyants, faisons le pari de Pascal à l’envers, imaginons que dieu n’existe pas alors ils auront ruiné leur vie sur terre et celles de leurs victimes, ils ont ruiné la seule qu’ils ont parce qu’après il n’y a rien et, admettons que dieu existe, et comme certains ont reconnu avoir fait fausse route vis-à-vis de leur religion, ils se sont aussi condamnés pour leur vie dans l’au-delà. Ils sont perdants à tous les coups. Quel gâchis monsieur le président pour ces hommes qui auraient pu aimer, fonder des familles et faire le bien autour d’eux, se défouler dans le sport s’ils avaient besoin d’évacuer des frustrations, s’engager dans la vie associative comme le font de nombreux croyants. Krayem avec ses cheveux longs et sa barbe, ça aurait pu être un ami avec qui je vais voir des concerts de stoners. Le gars qui a tiré dans mon dos au Bataclan s’appelait Amimour, dans son nom il y a ami et amour, qu’en a-t-il fait ? Parmi les responsables, beaucoup sont morts en commettant ces attentats, nous sommes ici face à d’autres profils, non moins dangereux, je parle là encore de la bande belge, la bêtise du médiocre, qui banalise le mal, ne le prend pas au sérieux mais qui le rend possible, l’aide, avec une légèreté troublante, qui participe sans trop vouloir savoir, sans trop se poser de questions, qui tait surtout. Parmi les convoyeurs d’Abdeslam, aucun n’a eu le réflexe et le courage d’aller dénoncer. Le mal n’est pas l’apanage des monstres ou des barbares, il en existe très peu, cela peut aussi devenir le lot du médiocre.

Face à cela, il y a eu de véritables héros, que je veux remercier, Didi, algérien qui a été naturalisé, lui aussi a la trentaine et il nous a, par son courage, sauvé la vie. Du fond du cœur je veux le remercier. Face à cela il y a Sonia, qui s’est déclarée musulmane, qui a témoigné ici et qui a sacrifié sa vie pour en sauver d’autres. Voilà deux héros.

On juge des hommes et on a passé des mois à leur offrir l’occasion de les comprendre, occasion qu’ils n’ont que trop peu saisies et ils sont à mon sens passer à côté de l’Histoire, d’une certaine façon ce n’est pas plus mal ils vont vite retomber dans l’oubli. C’est d’autant plus frappant que cela fait face à la force, j’en ai déjà, parlé des témoignages des parties civiles et je crois que c’est cela que l’histoire retiendra.

Ce procès a été un mélange des genres extraordinaire, entremêlant le pire et le meilleur de l’humanité et parfois à peu de temps d’intervalle. Ayant fait le deuil de la vérité, il reste cela : l’expérience humaine. Quand je viens au procès je me mets devant, je veux pouvoir soutenir le regard des accusés et leur faire baisser ou tourner les yeux. Je me souviens une journée lors de la première semaine, je fixais souvent les yeux d’Amri, pas un regard agressif mais un regard ferme, et en me levant pour partir, il m’a salué de la main. Par ce geste, où j’ai compris qu’après des années d’isolement, un contact humain, même inamical, restait quelque chose de précieux, il a fait tomber la barrière du box. Voilà un sacré mélange des genres. Les accusés ont dénoncé leurs conditions de détention et je le comprends, je suis un fervent militant qui défend des conditions de détention dignes, je me suis beaucoup intéressé aux conséquences de l’isolement, cependant je leur demande d’envisager les conditions de détention au sein de l’EI que pour certains ils ont défendu : la torture, les exécutions, la pression sur les proches. Quelle chance ont-ils d’être jugés dans un Etat de droit, une démocratie dont les racines sont les Droits de l’Homme !

 Heureusement il y a eu une enquête colossale qui va permettre, pour ceux qui seront jugés coupables, de les condamner. Il y a eu aussi des moments importants pour moi : mettre un nom à celui qui tirait dans mon dos, découvrir grâce à Thierry Baubet ce dont au final, le syndrome de Lazare, avoir frôlé la mort et revenir parmi les vivants, être coincé entre deux mondes, sentir le fossé entre soi et les autres qui ne peuvent pas comprendre. Des syndromes de Lazare : celui d’être un rescapé du Bataclan et celui d’avoir perdu un enfant.

Ce procès c’est à la fois une parenthèse dans ma vie et une étape importante. Je l’attendais avec impatience car jusqu’à maintenant, j’ai eu à subir l’attentat et ses conséquences, pour moi, le procès c’est un moyen de reprendre le dessus, d’inverser le rapport de force. C’est aux accusés de rendre des comptes. J’ai entière confiance en la justice de mon pays et en cette cour pour prendre les décisions qui s’imposeront et je n’ai qu’une hâte, c’est que ceux qui seront reconnus coupables, retournent dans l’anonymat de leur cellule, purgent leur longue peine et qu’on arrête de braquer les projecteurs sur eux.

Je témoigne juste avant les plaidoiries, c’est un moment important et j’arrive après les 5 semaines de témoignages des parties civiles, j’en ai consulté une quinzaine pour préparer mon témoignage, tout le monde est fatigué, face à la longueur des débats c’est compliqué d’arriver à résumer les choses. C’est compliqué de venir à la barre, de rendre public des choses intimes, en y mettant nos trippes, notre sincérité. J’ai été profondément scandalisé aussi durant les 5 semaines de témoignages de voir des parties civiles se faire attaquer sur les réseaux sociaux parce que certains avaient considéré qu’ils n’avaient pas dit ce qu’il fallait dire. Il n’y avait de bonne solution, soit les PC disaient ne pas avoir de haine envers les accusés et on leur disait qu’ils avaient un syndrome de Stockholm soit au contraire, il y a eu quelques rares témoignages haineux, et on disait qu’ils n’étaient pas guéris. Il faut rappeler que si tout le monde a été touché par ces attentats, tout le monde n’est pas victime, et que ce statut de victime se respecte. Ce n’est pas notre procès, c’est celui des accusés, nous ne venons pas à la barre comme porte-parole de la société, nous parlons en notre nom propre, en respectant chacune et chacun. La société civile est défendue avec brio et ténacité par le ministère public, je veux le souligner et les remercier.

Alors je voulais venir à cette barre pour porter un message de force et de vie, dire aux terroristes, quels qu’ils soient, qu’ils ont perdu avant même d’exister parce que leur enfermement totalitaire ne produit que du chaos pour eux, leurs proches et les victimes. Ce que je vais dire là, je le fais dans le respect des familles endeuillées, mais justement comme survivant on vit pour nous mais on a presque un devoir moral de vivre pour celles et ceux qui n’ont pas eu notre chance. Dans l’idéal, j’aurais voulu boire une bière à cette barre, je ne peux le faire en vrai et je ne le ferai pas je vous rassure Monsieur le Président, alors je le fais par les mots, c’est la force du langage, boire cette bière que je n’ai pas pu boire au Bataclan, la boire devant les responsables et complices de ces attentats, comme un geste de vie, d’hédonisme, leur dire qu’après ce procès, ceux qui auront été reconnus coupables vont retrouver les quatre murs de leurs cellules et ce pour de longues années, dans l’oubli, qu’ils vont payer pour leurs actes, et je dis cela sans haine mais aussi sans pardon, et pendant ce temps-là nous allons continuer de profiter au max de la vie, parce que nous la savons fragile et éphémère, nous allons vaincre petit à petit nos traumas et apprendre à vivre avec, retrouver nos proches, profiter du soleil, du chant des oiseaux, s’émouvoir d’une œuvre d’art, nous allons aimer, faire l’amour, boire des bières, artisanales si possible, boire du vin, nature et vivant évidemment. Boire cette bière c’est un geste de vie, c’est renverser le rapport de force avec nos bourreaux, rapport de force qui s’opère avec ce procès, c’est aussi leur dire qu’ils ont perdu parce qu’ils ont emprunté un mauvais chemin qui ne mène nulle part et leur souhaiter d’arriver à faire avec et de devenir des hommes meilleurs, ça n’effacera pas ce qu’ils ont fait et permis de faire mais ce sera toujours ça.

Je finirai, Monsieur le Président, par une note altruiste et parce que vivre c’est aussi s’engager, en rappelant que la France a une responsabilité historique qui se présente à elle, et dont on parle trop peu, c’est la question du rapatriement des enfants de djihadistes français, qui sont détenus dans des camps. Ces enfants n’ont pas à payer pour les actes de leurs parents, ces enfants ont souffert et souffrent encore et doivent être pris en charge par la France, par devoir, par humanité.

A ces enfants qui ont eu sous leurs yeux de mauvais exemples, j’aurais envie de leur chanter quelques vers de tonton Georges (Brassens bien sûr, clin d’œil à ma ville de cœur, Sète, ce poète-chansonnier qui a été si important dans ma construction d’homme). Cette chanson c’est Mourir pour des idées et je l’imagine avec l’énergie punk des Brassens not dead :

Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente.
D'accord, mais de mort lente.

Je vous remercie de m’avoir écouté.

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