Collègues enseignants, reprenons notre futur en main

Après l’attentat islamiste contre notre collègue d’histoire-géographie, Samuel Paty, nous devons sortir de notre torpeur. Nous devons en finir avec cette période de casse de l’école républicaine menée par des libéraux de tous bords, cela passe par une mobilisation forte et majoritaire, alors, seulement alors, nous pourrons dire que nous aurons fait naître un peu d’espoir en réaction à l’assassinat atroce de l’un des nôtres.

Après l’attentat islamiste contre notre collègue d’histoire-géographie, Samuel Paty, nous devons sortir de notre torpeur. Cet acte horrible a mis le projecteur médiatique sur notre profession, beaucoup de choses ont été dites, des choses pour la plupart déjà connues, car nous crions depuis bien longtemps dans le vide. Beaucoup, non enseignants, ont parlé pour nous. Le Grenelle de l’Education déroule le plan de bataille de Jean-Michel Blanquer, qui vise à détruire encore un peu plus notre institution et sans que la parole des enseignants et de nos représentants syndicaux soit entendue. Nous ne reconnaissons plus l’autorité de ce ministre, qui pour ses visées politiques, ultra-libérales et autoritaristes, est allé jusqu’à sortir de l’Etat de droit lors de la session du bac en 2019 : rupture d’égalité entre les candidats, inventions de notes. Un grave coup porté à la respectabilité et donc la crédibilité de notre institution.

Nous, enseignants, sommes des gens raisonnables, rationnels, consciencieux, respectueux de l’Etat de droit et, jusqu’à maintenant, nous avons tout accepté, même si nous n’étions foncièrement pas d’accord. Certains ont même lutté par la grève, la rue : nous étions trop peu nombreux et n’avons pas réussi donc à instaurer un vrai rapport de force. La précarisation du métier fait aussi que de moins en moins d’enseignants peuvent se permettre de faire grève. Les grèves ponctuelles proposées par les syndicats, épuisent et n’instaurent pas le rapport de force nécessaire car elles sont trop peu suivies. Notre modération fait qu’aujourd’hui nous sommes amenés à accepter à peu près tout, car nous n’arrivons plus à peser. Face au musellement imposé par la loi Blanquer, nous nous sommes tus ou nous nous sommes exprimés sous pseudonymat. Nous avons accepté petit à petit le gel du point d’indice, réduisant notre niveau de vie d’année en année. Nous avons accepté la baisse des DHG. Nous avons assumé la continuité pédagogique, seuls chez nous, avec notre matériel personnel. Nous avons repris en septembre, comme les bons élèves que nous sommes, avec un protocole sanitaire réduit à peau de chagrin et qui consiste bien souvent seulement à mettre à disposition du gel hydro-alcoolique et pour les plus chanceux, des produits désinfectants. Nous avons fait cours avec des masques distribués par le ministère et qui s’avèrent être toxiques. Pas de table individuelle pour les élèves, pas de classes en demi-groupes, pas de recrutement d’enseignants (bien au contraire l’an prochain c’est encore 1800 suppressions de postes dans le secondaire). Notre ministère, et au-delà la société, n’en a que faire de notre santé au travail : il faut un prof devant une classe, fût-il contractuel, mal formé, mal payé. Avec des classes à 35 nous faisons, pendant cette pandémie, garderie nationale pour que les parents puissent aller travailler. Dans ces conditions au mieux nous faisons de la reproduction sociale ou pire nous accentuons les inégalités de la société, surtout depuis Blanquer et son bac local.

Et puis est venu l’assassinat de Samuel Paty, notre collègue mort pour avoir fait son métier. Bien des lignes rouges avaient été franchies, nous devons dire que celle-ci est celle de trop.

Alors, à une semaine de la rentrée, nous devons dire STOP. Un véritable STOP qui instaure un véritable rapport de force. Cela nécessite la motivation et l’implication de chacune et chacun, cela nécessite aussi de se mobiliser collectivement et ne pas lâcher tant que nous n’aurons pas obtenu satisfaction. Nous sommes 800 000, une force collective colossale, nous devons en prendre à nouveau conscience pour instaurer un rapport de force et réclamer des moyens financiers et humains. Comment et sur quelles revendications ? Nous avons une semaine pour en discuter entre nous : n’attendons pas la rentrée sinon, par inertie, les choses vont reprendre leur cours ! Les choses ne doivent pas rependre leur cours, pas dans ces conditions, il doit y avoir un avant et un après Samuel Paty : c’est le plus bel hommage que la profession puisse lui rendre.

Nous sommes 800 000 face à un ministre que nous ne reconnaissons plus, 800 000 face à une administration gavée de primes par Blanquer pour nous museler. Malgré tout, le rapport de force est de notre côté et nous devons l’exercer là où l’autorité administrative se situe : au ministère pour celles et ceux qui sont en région parisienne et dans les rectorats de manière générale. C’est là que devrait s’effectuer notre rentrée et c’est là que nous devrions rester jusqu’à la satisfaction de nos revendications. Nous avons tous envie et besoin de retrouver nos élèves, nos élèves ont envie et besoin de nous retrouver, mais c’est aussi pour eux que nous nous battons, pour de meilleures conditions de travail. L’opinion publique est de plus en plus de notre côté, l’attentat contre Samuel Paty est un tournant. Le créneau de mobilisation est court avec le reconfinement qui menace, nous devons nous mobiliser dès la rentrée. Dans les conditions actuelles nous pouvons espérer le soutien et l’appui des fédérations de parents et de la société. Si nous ne l’avons pas cela veut dire encore une fois que nous sommes seuls, pour nous défendre Cependant, seuls à 800 000 personnes c’est une immense force.

Nous pouvons, il me semble, nous entendre sur des revendications claires :

  • Dégel du point d’indice et revalorisation de nos traitements sans contrepartie
  • Renoncement à la suppression des 1800 postes dans le secondaire ET Recrutements d’enseignants
  • Une véritable médecine du travail avec le recrutement de médecins
  • Un protocole sanitaire digne de ce nom
  • Des mesures concrètes pour soutenir et protéger les enseignants et mettre fin au « pas de vague », ce qui amène à repenser les liens hiérarchiques

La liste pourrait être encore bien plus longue, l’important est d’avoir une mobilisation massive (j’entends par là au moins majoritaire) et motivée à tenir dans la durée jusqu’à satisfaction. Nous devons combler le fossé qui s’est creusé entre les attentes (souvent déçues) que nous avons vis-à-vis des syndicats et les attentes en vain des syndicats d’une mobilisation de la base : c’est un cercle vicieux dans lequel tout le monde est perdant. Pour cela il faut que chaque personne syndiquée, pousse son syndicat à l’action, que chaque collègue non syndiqué s’implique également. Nous avons trop longtemps accepté l’inacceptable, qui est devenu une habitude, si nous laissons passer la mort de notre collègue avec une journée particulière, une minute de silence et puis nous reprenons tranquillement, quelle va être l’étape d’après ?

Nous n’aspirons qu’à faire cours à nos élèves, à être là pour eux, mais la meilleure façon de les défendre et de nous défendre, le 2 novembre, est d’imposer un bras de fer avec notre ministre, de débrayer et de se regrouper toutes et tous devant les rectorats. La dégradation de nos conditions de travail se fait aussi, et peut-être surtout, grâce à nos nombreux renoncements et à notre docilité. Dans ces temps extrêmement troublés, une des grandes réponses à apporter pour apaiser les maux de la société est une éducation de qualité, c’est-à-dire une éducation qui a les moyens de fonctionner correctement et avec des enseignants protégés et respectés. Après le #pasdevague, nous avons évoqué nos problèmes mais nous ne nous sommes pas mobilisés et rien n’a été fait. Apprenons aussi de nos erreurs.

Nous devons en finir avec cette période de casse de l’école républicaine menée par des libéraux de tous bords, cela passe par une mobilisation forte et majoritaire, alors, seulement alors, nous pourrons dire que nous aurons fait naître un peu d’espoir en réaction à l’assassinat atroce de l’un des nôtres.

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