Cedric Villani
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Billet de blog 15 déc. 2021

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L'asile politique pour Julian Assange, maintenant !

À la fin, la vérité s’impose : Assange est purement et simplement un prisonnier politique, poursuivi pour son travail de journaliste d’investigation, de fait en rétention depuis plus de 10 ans, persécuté et soumis à une torture psychologique qui anéantirait n’importe qui. Ce qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est son sort de prisonnier politique mais aussi l’honneur de la France et les valeurs qui fondent notre démocratie.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’était il y a bientôt 12 ans. Le 5 avril 2010, le site Wikileaks entamait la publication de plus de 500 000 documents classifiés de l’armée américaine, relatifs aux guerres menées en Afghanistan et en Irak. Des bavures ayant entraîné la mort de civils, des actes de torture sur des prisonniers : ce n’étaient pas les moindres révélations parmi ce qui restera l’un des plus grands séismes de tous les temps dans la presse d’investigation.

Mais c’était aussi le début d’un feuilleton intense et confus, mêlant espionnage, justice, géopolitique et scandales, autour d’un héros central, le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, qui allait se retrouver accusé successivement en Suède et en Grande-Bretagne, prisonnier dans une ambassade puis une prison de haute sécurité, aux prises avec des procès inédits de complexité grandissante.

Sauf à suivre en détail le feuilleton, il était quasiment impossible de s’y retrouver, d’autant que des fabricants de fumée redoutablement doués ont effectué un travail extraordinaire pour cacher l’essentiel derrière un nuage noir. Nuage fait de dénigrements et d’attaques insidieuses, des années durant, qui remplit si bien son rôle qu’on en vint à oublier le séisme de société qu’avait été Wikileaks, pour des racontars et ragots sur la personnalité d’Assange.

Assange, prophétique fondateur d’un nouveau mode de journalisme, ou violent prédateur sexuel à la solde de puissances étrangères ? Les articles de presse qui, encore aujourd’hui, propagent sur Julian Assange quantité de critiques ambiguës témoignent de l’épaisseur de ce nuage. Pourtant la fumée est en train de se dissiper et il est temps de voir les choses pour ce qu’elles sont.

Les prises de position de nombreux acteurs engagés dans les droits humains et la liberté de parole, depuis Amnesty International jusqu’au Groupe de travail sur la détention arbitraire du Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits de l'Homme (OHCHR), en passant par Reporters sans frontières, participent à cette clarification ; c’est aussi le cas d’un documentaire exceptionnel, HACKING JUSTICE de Clara López Rubio et Juan Pancorbo, distribué en France par Les Mutins de Pangée, qui fit sensation à la dernière Journée de Rencontre des Lanceurs d’Alerte (campus Condorcet), et dont j’ai organisé la rediffusion à l’Assemblée nationale ce 13 décembre.

Un documentaire exceptionnel par son ambition pédagogique dans une affaire incroyablement complexe, exceptionnel aussi par les circonstances de son tournage : ce devait être un portrait de Baltasar Garzón, juge emblématique en matière de droits humains, devenu avocat ; cela s’est transformé en suivi de l’un de ses plus célèbres clients, Julian Assange, pendant 9 ans.

Au fur et à mesure du film, les volutes de fumée se dissipent l’une après l’autre, suscitant d’amers sourires.

Tristement savoureux d’entendre le gouvernement britannique jurer en 2010 que les poursuites contre Assange n’avaient rien à voir avec Wikileaks, mais seulement avec la plainte de nature privée portée contre lui — mais quelques années plus tard, quand la plainte est abandonnée, la persécution britannique redouble.

Tristement savoureux de voir ce même gouvernement britannique balayer avec dédain les conclusions, soigneusement étayées et appuyées sur les droits nationaux et internationaux, du groupe de travail des Nations Unies sur les droits humains, en déclarant que c’est juste un travail d’amateurs qui ne connaissent rien au droit.

Tristement savoureux de voir Theresa May se réjouir, à l’occasion de l’arrestation d’Assange, de ce que la justice puisse poursuivre son cours — quand un courriel "fuité" dévoile que le gouvernement britannique a œuvré pour prolonger et obstruer, des années durant, l'instruction judiciaire. 

À la fin, la vérité s’impose : Assange est purement et simplement un prisonnier politique, poursuivi pour son travail de journaliste d’investigation, de fait en rétention depuis plus de 10 ans, persécuté et soumis à une torture psychologique qui anéantirait n’importe qui. Poursuivi uniquement pour avoir publié, via Wikileaks, les révélations que lui ont transmis des lanceurs d’alerte : poursuivi donc pour avoir effectué son travail de journaliste.

Le documentaire s’ouvre sur le moment où la Grande-Bretagne se prépare, au mépris des règles de droit international, à envahir l’ambassade d’Équateur où est réfugié Assange — avant de reculer. Il se termine sur un épisode de l’interminable procédure d’extradition, alors que Assange est maintenant emprisonné à Londres comme un terroriste dans une prison de haute sécurité, en isolement complet 23 heures sur 24.

C’est en suspens, comme dans les romans à fin ouverte : le suspens peut hélas durer encore longtemps, jusqu’à l’anéantissement du détenu même pas condamné.

Depuis lors, une étape supplémentaire a été accomplie, comme dans un scénario bien planifié, et il n’y a pas de quoi se réjouir : l’appel des États-Unis a été entendu et l’extradition va devoir être réétudiée par la Cour.

Les États-Unis ont fait valoir qu’ils traiteraient Assange avec respect : dur à croire quand on sait que la CIA a secrètement enregistré pendant des années toutes les conversations de Assange avec ses avocats. Ils ont annoncé qu’ils le traiteraient avec humanité : tragiquement comique quand on sait que la même CIA a un temps travaillé sur un scénario d’assassinat d’Assange, et que certains commentateurs politiques appellent ouvertement à son meurtre, sur des chaînes à très grande écoute. Ils ont aussi dit qu’ils laisseraient Assange purger sa peine dans son Australie natale : c’est un appât qu’ils ont déjà utilisé sans tenir la promesse.

Au-delà de cela, réalise-t-on l’énormité des prétentions américaines en la matière ? Juger un ressortissant australien, qui a des attaches en France, pour un travail de journalisme qu’il a fait depuis l’Europe, et décider même du pays dans lequel il doit purger sa peine ? Rarement la notion d’extraterritorialité n’aura été autant poussée jusqu’à l’absurde.

L’un des avocats des États-Unis a osé dire au magistrat que le processus continuerait « quelle que soit » la décision de justice : quelle arrogance ! Moi qui dois tant aux institutions de recherche américaines, dont la carrière scientifique s’est en partie jouée dans les beaux campus d’Atlanta, de Berkeley, de Princeton, d’Austin, de New York, de Rhode Island, d’Ann Arbor ou de Boston, moi qui ai tant admiré, pour les avoir vécus, les talents d’accueil de la société américaine, je reste sidéré et terrifié devant un tel dévoiement des valeurs des États-Unis.

La complexité extraordinaire de la procédure, avec ses tiroirs et étages multiples, aurait tôt fait de nous perdre dans la technique. Ce serait une erreur : la technique fait partie du châtiment.

Après dix ans à cuire à petit feu dans une procédure aussi stressante, Assange n’est déjà plus que l’ombre de lui-même ; et personne, absolument personne, ne peut prévoir la fin d’un processus qui semble pouvoir durer indéfiniment. À la fin, ce n’est pas de la technique, c’est de la politique — car Assange n’est pas un prisonnier de droit commun, c’est un prisonnier politique.

Et s’il a ce triste honneur, c’est parce que le journalisme qu’il incarne, avec les lanceurs d’alerte Chelsea Manning et Edward Snowden, est d’une efficacité redoutable et inégalée : c’est un changement de donne qui lui a valu le titre de personnalité de l’année 2010 pour les lecteurs de Time comme pour ceux du Monde

Basé sur un site sécurisé et des informations authentifiées et la protection absolue de la source, ce journalisme a permis de mettre en évidence des crimes de guerre et quantité de pratiques problématiques. En ce qui nous concerne, il a permis de révéler que trois Présidents français successifs ont été écoutés par les services secrets américains, que tous nos gros contrats économiques sont systématiquement espionnés : la France peut remercier Wikileaks.

Assange, Manning et Snowden ont été amplement dépeints comme des joueurs solitaires ; mais au contraire, ils ont fait passer l’intérêt public bien avant leur propre sécurité. En fait ils ont tous su que leurs actes pourraient leur valoir une balle perdue ou des décennies de cachot arbitraire : pourtant ils n’ont pas tremblé. À l’administration américaine qui lui demandait de changer sa déposition pour charger Assange, Manning répondit « Je préférerais mourir de faim que de changer de version. » C’est bien l’héroïsme que l’on a vu dans les films et qui nous a ému aux larmes. Ce sont des actes héroïques, qui méritent récompense, et pas la prison. 

Quant au gouvernement de Joe Biden, qui se pose en défenseur de la liberté et de la démocratie, il est en train de poursuivre, sous prétexte d’espionnage, un journaliste d’investigation qui a fait son travail, juste trop bien. Les conclusions de ce procès, si elles sont défavorables à Assange, mettront en péril la presse d’investigation du monde entier. Comment les États-Unis seraient-ils crédibles en défenseurs de la liberté de la presse et de la démocratie ? Comment serions-nous crédibles sur ces valeurs, fierté nationale, si nous laissions faire ? 

C’est pourquoi le 27 octobre dernier, j’ai déposé, avec une quarantaine d’autres députés issus de tous les bords politiques, une proposition de résolution invitant le gouvernement à offrir l’asile politique à Julian Assange. Je salue François Ruffin pour le travail remarquable qu’il a effectué à ce sujet : pendant longtemps c’était certainement le parlementaire le plus au fait de l’affaire Assange. Je salue les cosignataires : issus de chacun des dix collectifs parlementaires de l’Assemblée, ils prouvent que le sort de Julian Assange est une question politique transpartisane qui touche aux valeurs fondamentales de la France. 

En réclamant l’asile politique, nous ne faisons que reprendre une proposition d’Éric Dupond-Moretti, avant qu’il ne devienne Garde des Sceaux : qui osera dire que notre proposition est irréaliste ? Cette initiative vient compléter une pétition internationale de journalistes ; elle vient renforcer d’autres initiatives parlementaires en cours en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Australie, au Parlement européen — et demain, nous l’espérons, dans les Parlements de bien des démocraties dans le monde. Nous avons bon espoir qu’elle puisse être inscrite à l’ordre du jour du Parlement dans les prochains mois, afin que nous puissions continuer à œuvrer politiquement pour Julian Assange.

Nous le lui devons bien : ce qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est son sort de prisonnier politique soumis à la torture, mais aussi l’honneur de la France et les valeurs qui fondent notre démocratie.

La résolution :

https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b4613_proposition-resolution.pdf

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