Le VIH en Afrique du Sud : un héritage de l'apartheid

C'est un bien triste record que détient l'Afrique du Sud ; celui du plus grand nombre de malades infectés par le virus du sida. En 2019, le pays recensait 7,5 millions de personnes contaminées par le VIH, soit un adulte sur cinq. Seuls le Botswana, le Lesotho et l'Eswatini déplorent un taux de prévalence plus élevé, qui s'explique avant tout par une population bien inférieure à leur voisin. Ainsi, l'Afrique du Sud compte plus de deux fois plus de séropositifs sur son territoire que l'Inde, pays pourtant vingt fois plus peuplé.

Cette situation sanitaire est presque paradoxale : l'Afrique du Sud est la première économie du jeune continent (rapporté à son PIB nominal par habitant), est dotée des meilleures infrastructures médicales d'Afrique et possède le plus grand nombre de médecins par habitant d'Afrique subsaharienne (75 médecins pour 100 000 habitants). Par ailleurs, malgré la participation de l'Afrique du Sud à de nombreux conflits dans les pays dits de "la ligne de front" dans les années 1970 et 1980, il n'a pas été frappé par des longs conflits civils qui pourraient expliquer la propagation du sida comme au Mozambique ou en Angola. L'épidémie du VIH s'est propagée très tôt dans la population : en 1990, 36 000 personnes avaient contracté le virus en Afrique du Sud et un million cinq ans plus tard.

L'Afrique du Sud présente ainsi des caractéristiques particulières par rapport à la situation dans d'autres pays africains. Les causes de l'épidémie invoquées par certains pays d'Afrique (comme la polygynie au Nigeria), la guerre (en Ethiopie) ou encore la vétusté des infrastructures médicales n'apportent qu'une réponse partielle à la compréhension de la situation sanitaire actuelle en Afrique du Sud. La contamination par le sida semble en premier lieu imputable aux milliers de viols perpétrés dans le pays. Sur l'année 2012, 65 000 viols ou autres agressions sexuelles ont été signalées. Un chiffre probablement sous-estimé ; une étude du Medical Research Council de 2009 relate que sur un panel de 4 000 personnes interrogées, une femme sur trois dit avoir été violée. 

Le nombre de toxicomanes s'est fortement accru depuis la fin de l'apartheid et l'ouverture du pays. Selon une enquête, 100 000 sud-africains consommeraient régulièrement de l'héroïne. Or, le risque de contamination par la VIH est très élevé au sein de la population héroïnomane, à cause du partage fréquent de seringues. La surveillance des frontières terrestres et maritimes ne constitue plus une priorité pour les autorités de Pretoria. Par ailleurs, le trafic commercial s'est fortement accru depuis la fin des sanctions internationales, rendant difficile la lutte contre le trafic de drogue. 

Une indifférence des instances dirigeantes sud-africaines face au sida

Malgré le fort impact économique et social que la propagation du VIH a eu sur l'Afrique du Sud et sur sa population, il est à noter une indifférence, voire même un désintérêt, des autorités devant les progrès du sida dans les années 1990. Arrivé au pouvoir en 1994 suite à la fin de l'apartheid, Nelson Mandela ne fera pas de la lutte contre le VIH sa priorité, se focalisant avant tout sur la reconstruction de son pays, divisé après cinquante années de régime de ségrégation. C'est suite au décès de son fils Makgatho, du VIH, que l'ancien président de l'African National Congress s'impliquera pleinement dans la lutte contre le sida, notamment en organisant une série de concerts entre 2003 et 2008 pour financer la prise en charge de personnes malades. Son successeur, Thabo Mbeki, sous-estimera aussi l'épidémie lors de son double mandat, de 1999 à 2008. Dans une lettre adressée en avril 2000 au Secrétaire général des Nations Unies et au président des Etats-Unis, le Président sud-africain estimait que le sida n'avait pas comme seule cause un agent infectieux, le VIH, mais que la misère pouvait contribuer également à la propagation de l'épidémie. Un comportement désinvolte, que l'on retrouve aussi dans le discours de Jacob Zuma, chef d'Etat sud-africain de 2009 à 2018. Traduit en justice en 2006 après la plainte pour viol déposée par l'une de ses collaboratrices, il reconnait avoir eu des rapports sexuels non protégés avec cette femme (notoirement séropositive) alors même qu'il présidait l'Institution nationale de la lutte contre le sida. Lors de l'audience, Zuma a déclaré avoir pris une douche après le rapport pour réduire les risques de contamination.

Nelson Mandela et sa femme, Grace Mahel, à l'enterrement de leur fils, à Qunu, le 15 janvier 2005 Nelson Mandela et sa femme, Grace Mahel, à l'enterrement de leur fils, à Qunu, le 15 janvier 2005

Un système sanitaire inégal

Bien que les infrastructures sanitaires sud-africaines soient meilleures que celles de ses voisins, leur qualité est à relativiser. La majorité de la population n'a pas accès aux soins fréquents, faute de moyens financiers. L'hôpital public souffre encore de l'héritage de l'apartheid, avec les établissements les mieux équipés concentrés dans les agglomérations situées dans les anciennes "zones blanches". De plus, l'Afrique du Sud souffre toujours d'un déficit de personnels : plusieurs milliers de praticiens ont quitté le pays depuis une dizaine d'années pour l'Australie, le Canada, les Etats-Unis ou l'Europe, où les salaires sont plus élevés. L'arrivée de médecins cubains et africains depuis le milieu des années 1990 n'a pas réussi à compenser cet exode.

Avec le démantèlement des lois de l'apartheid et l'instauration d'un régime démocratique, la société sud-africaine a connu une mue profonde de son modèle sociétal. Plusieurs lieux susceptibles de favoriser la propagation du sida seront légalisés (notamment les salons de massage). La tolérance offerte aux minorités sexuelles a fait de l'Afrique du Sud une destination prisée pour les touristes étrangers. De plus, les prostituées, souvent étrangères, travaillent dans la clandestinité. Une situation qui complique l'accès aux soins et empêche de dépister et de procéder à un suivi médical.

Aux origines du VIH, l'apartheid

Bien plus qu'un simple régime discriminatoire, l'apartheid est avant tout un projet politique qui vise à déchoir de leur nationalité les sud-africains non-blancs. Dès 1958, le gouvernement de Pretoria va légiférer pour créer des bantoustans ou tuisland (foyers nationaux en français), des Etats au sein du territoire sud-africain. L'objectif de la création de ces huit Etats est de procéder à un développement séparé des Blancs et Noirs. Il s'agissait ainsi d'élever au degré d'autonomie les réserves où vivent les familles africaines, pour ensuite amener ces territoires à l'indépendance et déchoir leurs habitants de leur nationalité sud-africaine.

Carte des bantoustans © Jacques Leclerc Carte des bantoustans © Jacques Leclerc

Pourtant, paradoxalement, la majorité des habitants des bantoustans habitaient et travaillaient en Afrique du Sud. Forte de ses gisements miniers, l'Union d'Afrique du Sud avait besoin d'une main d'oeuvre abondante et peu qualifiée pour l'extraction de ses matières premières. Ainsi, à titre d'exemple, 40% des Zoulous (originaire du KwaZulu-Natal, en rouge sur la carte) travaillaient dans les centres miniers, près de Johannesburg. Cet éloignement va entraîner une longue séparation des couples et va favoriser la prostitution près des centres industriels, qui deviendront les premiers foyers de l'épidémie. Ces hommes, porteurs du VIH, allaient ensuite rentrer chez eux et contaminer leur épouse. Ainsi, la progression importante de l'épidémie a été possible à cause de la mobilité des travailleurs et le statut sérologique de quelques milliers de prostituées.

L'économie sud-africaine, victime du VIH

L'épidémie du VIH a eu un impact important sur la croissance de la population sud-africaine. Ainsi, il est à noter qu'entre 1990 et 2000, la population sud-africaine a crû de 24% (de 36,1 millions à 44,8 millions). À titre de comparaison, lors de la décennie 2000 - 2010, cet accroissement s'est élevé à 12% (de 44,8 millions à 50,3 millions). Une chute qui s'explique non par la diminution des naissances, stable entre 1990 et 2010, mais par une forte hausse de la mortalité infantile (de 9,2% à 17% en 2013). Par ailleurs, les différentes ethnies sud-africaines sont inégalement touchées. Alors que le taux de prévalence du VIH ne s'élève qu'à 0,3% au sein de la communauté blanche, il avoisine les 15% pour les Noirs.

Après avoir longtemps sous-estimé l'épidémie du VIH, le gouvernement a mis en place (dès le milieu des années 2010) un certain nombre de programme pour lutter contre le sida. Ainsi, 80% des femmes enceintes bénéficient d'antiviraux qui limitent le risque de transmission à l'enfant. Pour autant, les traitements sont coûteux et de nombreux séropositifs n'ont pas les moyens financiers de se soigner.

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