Brexit et Hong-Kong : impacts et conséquences de la réforme du passeport BNO

Au mois de juillet 2020, le Premier ministre Boris Johnson a annoncé étendre les droits à l’immigration à plus de cinq millions de Hongkongais afin de faciliter leur obtention de la nationalité britannique. Cette offre est une réponse à la loi sur la sécurité nationale, portée par Pékin, qui vise à lutter contre le « séparatisme hongkongais » et à museler les importantes manifestations qui secouent la métropole insulaire depuis août 2019. Au Royaume-Uni, ce texte est vu comme une atteinte directe à la déclaration commune sino-britannique sur la question de Hong Kong de 1984, qui garantit l’autonomie de l’ancien territoire de la Couronne. 

L’offre du gouvernement conservateur étend les droits du passeport « British National Overseas » (BNO). Héritage de la colonisation britannique, ce document permettait à ses détenteurs de pouvoir séjourner outre-Manche sans visa pour une période inférieure à six mois. Tous les résidents permanents hongkongais nés avant 1997 peuvent demander ce passeport, qui était détenu par 350 000 personnes début 2020. La proposition de l'exécutif britannique vise à assouplir les droits à l’immigration de tous les détenteurs de ce document ainsi qu’aux 5,2 millions hongkongais qui y sont éligibles. Sous cette réforme, ils se verront accorder le droit de séjourner au Royaume-Uni pendant cinq ans, pour étudier ou travailler. Après cette période, les détenteurs du passeport BNO pourront demander le statut de résident permanent. Après douze mois sous ce statut, ils pourront accéder à la nationalité britannique.

Le Royaume-Uni post-Brexit cherche à attirer la main d’œuvre qualifiée hongkongaise

Loin d’être une action altruiste, le nouveau programme de visas pour Hong Kong aura d’importantes conséquences sur l’économie britannique. Il est intéressant de noter que son impact dépendra majoritairement de deux facteurs : le nombre d’arrivées ainsi que le niveau de qualification des arrivants hongkongais.

Sur le premier point, il est difficile de faire des simulations précises. En 2005, le gouvernement travailliste de Tony Blair s’était adonné à un exercice similaire : à la veille de l’élargissement européen vers l’Est, le Foreign Office avait estimé qu’entre 5 000 et 13 000 Est-Européens viendraient s’installer outre-Manche, sur l’année suivant l’adhésion des PECO. En réalité, rien que sur l’année 2005, 129 000 citoyens du A8 avaient émigré vers le Royaume-Uni.

Le Foreign Office a d’ores et déjà publié plusieurs scénarios sur le possible nombre de Hongkongais souhaitant s’installer au Royaume-Uni sur les cinq ans à venir. Les premiers chiffres publiés en juillet - 200 000 -, se sont rapidement vus invalidés par le nombre de demandes pour le passeport BNO. Sur l’année 2020, 216 000 passeports BNO ont été délivrés à des citoyens hongkongais (contre 151 000 en 2019 et 18 000 en 2018). Rien qu’au mois d’octobre 2020, 59 800 passeports ont été approuvés. Un sondage publié par Hong Kongers in Britain (HKB) révèle que près de 600 000 Hongkongais pourraient venir s’installer au Royaume-Uni, majoritairement sur les cinq années qui viennent. Un chiffre qui rejoint la fourchette haute d’une étude publiée par le gouvernement britannique, réévaluée par rapport à l’étude publiée en juillet, qui estime qu’entre 600 000 et 720 000 hongkongais devraient s’installer au Royaume-Uni d’ici à 2025.

Par ailleurs, toujours d’après l’étude de HKB, trois quarts des sondés avaient un diplôme universitaire, 73% un emploi (dont près de la moitié dans le secteur de la finance), l’âge moyen des hongkongais interrogés était de 37 ans. En se basant sur ses chiffres, la communauté hongkongaise serait parmi les plus qualifiées du Royaume-Uni : à titre de comparaison, les Polonais de Grande-Bretagne, qui représentaient en 2011 près de 850 000 personnes, étaient certes plus jeunes (80% avaient entre 18 et 35 ans) mais étaient moins diplômés (25,2% avaient un diplôme universitaire). La compétitivité des Hongkongais est en outre très élevée : l’OCDE, dans sa dernière étude PISA, classe Hong Kong à la 4ème place pour les mathématiques et la lecture et à la 10ème place pour les sciences. L’IMD World Competitiveness Center classe la cité insulaire à la 5ème place des économies les plus compétitives (le Royaume-Uni est à la 23ème place).

Élu pour réaliser le Brexit en décembre 2019, Boris Johnson a fait de la lutte contre l’immigration peu qualifiée une de ses grandes priorités. Le Leave lors du référendum de 2016 avait été motivé par le rejet de l’immigration et notamment l’immigration non contrôlée des Européens de l’Est. En 2005, pour des raisons économiques, le gouvernement de Tony Blair avait opté pour une ouverture totale des frontières aux ressortissants des nouveaux pays membres de l’Union, sans faire jouer, à la différence de la France et de l’Allemagne, les clauses de sauvegarde prévues pour retarder de sept ans l’accès au marché du travail. S’en est suivi un afflux migratoire important d’Est-Européens, puis des d’Européens de l’Ouest suite à la crise de la zone euro, qui a exacerbé l’opinion publique. Et bien que cette thématique ait été éclipsée lors des législatives de 2019 par le National Health Service (NHS) ou le futur des relations entre Londres et le continent, le gouvernement de Boris Johnson a eu pour première grande réforme post-Brexit d’amender les droits à l’immigration pour les ressortissants étrangers outre-Manche. Portée par Priti Patel, la ministre de l’Intérieur, le nouveau système à points a pour objectif de gratifier d’un permis de séjour et d’un visa de travail les ressortissants répondant à certains critères : notés en fonction de critères d'âge, de qualification, de maîtrise de l'anglais et de la fiche salariale précédente, seuls les immigrants réunissant un certain nombre de points pourraient s’installer au Royaume-Uni. L’objectif de cette réforme est de limiter au maximum l’immigration peu qualifiée au profit des travailleurs hautement qualifiés, s’inspirant des systèmes australiens ou canadiens.

La réforme du passeport BNO s’inscrit dans ce contexte : bien que les détenteurs de ce document (ou ceux qui en sont éligibles) ne doivent pas respecter des critères d’âge, de salaire ou de qualification pour séjourner au Royaume-Uni, le gouvernement conservateur a mis en place certaines barrières pour attirer les travailleurs les plus qualifiés et fortunés. Tout d’abord, la langue : bien que Hong Kong ait l’anglais comme langue principale, conjointement avec le mandarin, seuls 48,9 % de la population le parlent et 6 % des Hongkongais estiment avoir un niveau d’anglais professionnel. Un chiffre faible (36,15 % des habitants de Singapour parlent couramment anglais) qui s'explique par la sinisation du système éducatif hongkongais. Bien que tous les écoliers hongkongais assistent à des cours d’anglais tout au long de leur parcours scolaire, l’enseignement ne se focalise pas sur la mise en pratique et met davantage en avant les matières scientifiques ou le chinois. De ce fait, à l’exception des écoliers ayant étudié dans des écoles privés, où les cours sont dispensés en anglais, des binationaux ou des enfants d’expatriés, peu de Hongkongais peuvent s’exprimer et écrire correctement en anglais après le A-Level (équivalent hongkongais du baccalauréat français). La langue anglaise est ainsi devenue un indicateur d’inégalité sociale tant ses locuteurs sont soit issus des milieux économiques les plus aisés, soit les plus diplômés (les meilleures universités hongkongaises dispensent leurs cours en anglais, comme l’Université de Hong Kong) soit travaillant dans un secteur tourné vers l’international (finance, business, tourisme…). Ce n’est pas un hasard si 42% des sondés de l’étude de HKB travaillent dans les services financiers.

La deuxième barrière d’entrée imposée par le gouvernement est celle des ressources financières : en plus de payer 250£ de frais de visa ainsi que 620£ par an pour pouvoir accéder au service public de santé par personne, chaque famille devra pouvoir subvenir pendant 6 mois à ses besoins, sans dépendre des aides britanniques. Cette offre, tournée vers les ménages les plus favorisés, a d’ores et déjà eu un écho important auprès des classes supérieures hongkongaises. Ainsi, toujours d’après le sondage effectué par Hong Kongers in Britain, le revenu moyen des Hongkongais favorables à une émigration outre-Manche était de 33 270 £, un chiffre supérieur de 52% au revenu médian hongkongais.

Un impact économique encore incertain

Pour estimer l’impact économique qu’aurait un exode hongkongais vers la Grande-Bretagne, le centre de prévision économique Center for Business and Economic Research (CBER) a évalué que l’arrivée de 600 000 Hongkongais sur les cinq prochaines année pourrait représenter un stimulus économique de 24 milliards de livres sterling (27,500 milliards d’euros) pour l’économique britannique et un gain net fiscal de 2,9 milliards de livres. En se basant sur le statut socio-économique des manifestants hongkongais, le document du CBER estime que 60% des immigrés hongkongais outre-Manche auraient entre 16 et 30 ans (et 22% entre 30 et 45 ans). En ajustant la productivité moyenne hongkongaise à l’âge médian des manifestants pro-démocratie, d’après l’étude de terrain publiée par le South China Morning Post, chaque nouvel immigré hongkongais aurait une productivité moyenne de 69 900 £ (contre 60 000 £ pour les Britanniques). Il est néanmoins probable que leur productivité au Royaume-Uni soit différente en raison de facteurs tels que les infrastructures, les méthodes de travail, la culture et la maîtrise de l’anglais.

Bien que le Royaume-Uni n’ait pas connu ces dernières années un exode des Européens outre-Manche (le solde net migratoire des pays membres de l’Union européenne étant toujours positif), le nombre de nouveaux immigrés issus de l’UE a massivement chuté depuis le vote en faveur du Brexit. Alors que près de 200 000 Européens s’installaient en Grande-Bretagne chaque année à la veille du référendum de 2016, seulement 48 000 ont quitté le continent pour le Royaume-Uni en 2020 (soit le chiffre le plus faible depuis 2003). Londres a pu compenser cette diminution grâce à l’immigration extra-européenne, qui s'élevait à 212 000 personnes en 2020 contre 150 000 en 2015. Plus que jamais, pour compenser la chute du nombre d’immigrés européens, le Royaume-Uni se tourne vers son ancien Empire colonial et notamment vers deux régions en particulier : l’Asie du Sud-Est et le sous-continent indien. Ce n’est pas un hasard si la première visite d’Etat de Boris Johnson post-Brexit devait se faire en Inde. Tout comme son homologue indien Narendra Modi, le Premier ministre britannique avait souhaité débuter des négociations avec New Delhi au vu de trouver un accord commercial entre les deux nations et faciliter l’obtention d’un visa de travail ou étudiant pour les ressortissants indiens. Ce voyage a néanmoins été annulé à cause du regain épidémique en Grande-Bretagne.

Le système de santé britannique et les infrastructures britanniques ont montré leurs faiblesses face à la crise du Covid-19. Pays ayant subi le plus de pertes humaines en Europe de l’Ouest, Boris Johnson a fait du slogan « Build Back Better » son cheval de bataille pour la relance post-coronavirus. En priorité, le gouvernement souhaiterait augmenter le nombre de médecins (il y a actuellement 2,8 médecins pour 1000 outre-Manche, contre 3,2 en France et 4,3 en Allemagne) en se basant sur l’immigration asiatique. L’objectif est d’augmenter de 10% le nombre d'infirmiers sur les cinq prochaines années. Rien que depuis le début de la pandémie en février 2020, la demande pour les études de médecines a augmenté de 11% parmi la communauté asiatique. L'exécutif britannique souhaite aussi rattraper l’important retard des infrastructures ferroviaires et portuaires du Royaume-Uni sur ses voisins, mais aussi dans le secteur des télécoms et de l'isolement des logements. Avec 8,6% des Hongkongais qui travaillent dans le BTP (contre 6,5% des Britanniques), Whitehall souhaite mettre à profit l’immigration asiatique pour la relance post-Covid.

Par ailleurs, la réforme du passeport BNO pourrait provoquer un important exode des capitaux hongkongais vers la Grande-Bretagne. L’étude publiée par la Bank of America estime que sur l’année 2021, 36 milliards de dollars (26 milliards de livres) de capitaux pourraient quitter la cité insulaire pour le Royaume-Uni, soit près de la moitié des entrées nettes de capitaux vers Hong Kong en 2020. La banque américaine estime que ces sorties de capitaux pourraient s’élever à 75,8 milliards de dollars sur les cinq prochaines années.

Une prise de distance avec la Chine

Il est difficile de dissocier l’impact de la réforme du passeport BNO sur l’économie britannique avec le futur des relations britanno-chinoises. En offrant une voie vers la citoyenneté à plus de cinq millions de Hongkongais, Londres a attisé les foudres de la Chine, qui a d’ores et déjà répliqué à la proposition britannique. Le 29 janvier 2021, Pékin a annoncé ne plus reconnaître les passeports BNO comme document de voyage ou d’identité.

Alors que Boris Johnson souhaitait faire du Royaume-Uni le « meilleur ami de la Chine en Occident » suite au Brexit, dans la continuité de l’ère dorée sino-britannique imaginée par David Cameron et Xi Jinping, la crise du coronavirus l’a poussé à ne pas entériner ce nouvel âge. Le lourd bilan humain et économique du Covid19 outre-Manche a révulsé l’opinion publique, qui tient l’empire du Milieu responsable de la crise sanitaire et de la récession qui en découle. Selon un sondage publié en juin, 83% du public ne faisait pas confiance à la Chine. En outre, ce revirement sur la relation sino-britannique permet de rassurer une partie des députés conservateurs qui se sont toujours montrés hostiles à l'âge doré sino-britannique. Depuis 2019, une cinquantaine de députés du groupe China Research Group (CRG), porté par le très influent président de la Commission des Affaires étrangères Tom Tugendhat, s’opposent à l’approfondissement des relations avec l’empire du Milieu. Interrogé par le think tank Mercator Institute for China Studies en juin 2020, le député du Kent avait exprimé des réserves sur la coopération sino-britannique dans certains domaines stratégiques, comme l'énergie ou les télécoms et avait appelé le gouvernement à « repenser sa relation avec Pékin ». Par crainte de subir l'espionnage chinois, Tom Tugendhat avait sommé Boris Johnson d’interdire Tik Tok, de limiter le nombre d’étudiants chinois dans les universités britanniques (actuellement au nombre de 120 000, soit un tiers des étudiants étrangers non-européens) ainsi que de réduire les investissements chinois outre-Manche dans le génie civile et notamment dans des projets comme la centrale nucléaire de Bradwell, construite par la China General Nuclear Power Group. Bien que Whitehall ne se soit pas encore positionné sur l’ensemble propositions du CRG, ce dernier a salué le nouveau ton adopté par la diplomatie britannique à l’égard de Pékin et les mesures adoptées par le gouvernement Johnson.

Ainsi, le gouvernement britannique a annoncé le 14 juillet 2020 l'exclusion du géant chinois Huawei dans le développement du réseau 5G britannique dès la fin 2020, tandis que les équipements existants devront être retirés d’ici à 2027. Une décision qui marque un revirement important de la politique de Boris Johnson à l’égard de la Chine : ce dernier, soucieux de rattraper le retard britannique dans les télécoms, avait ouvert 35% du réseau 5G de la Grande-Bretagne en janvier 2020. Une étude publiée par Mobile.uk estime le coût de cette exclusion à 6,8 milliards de livres, en comptant le démantèlement des installations préexistantes et la perte du gain en productivité qu’auraient pu permettre la 5G.

En réponse à cette annonce, les instances dirigeantes chinoises ont immédiatement répliqué. Tout d’abord, Pékin a appelé ses entreprises à limiter les investissements directs étrangers (IDE) en direction du Royaume-Uni par le biais de son ministre des Affaires étrangères. Par ailleurs, comme le dévoile la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des Communes, la Chine aurait fait pression sur la Barbade, ancienne colonie britannique, pour qu’elle remette en question son appartenance au Commonwealth et que le micro-État insulaire proclame la création d’une République barbadienne.

Néanmoins, il est peu probable que ces tensions aboutissent à une réelle confrontation économique entre les deux nations. Comme le souligne une étude du Global Policy Watch, malgré le ton dur plus qu’à le Royaume-Uni à l’égard de la Chine, aucunes des deux parties prenantes ne souhaitent réellement une prise de distance trop importante. Face au Brexit et à la crise du coronavirus, Boris Johnson ne mise pas sur un conflit économique tous azimuts avec la Chine, qui aurait un impact économique néfaste sur la relance post-Covid. Bien que le Royaume-Uni ait effectivement mis fin à la relation dorée sino-britannique, le gouvernement conservateur entend  limiter un maximum l’impact de cette prise de distance avec la Chine sur l’économie britannique. L’objectif est ainsi de multiplier les prises de position dures à l’égard de Pékin au vu de satisfaire l’opinion publique et les alliés britannique qui craignent l'expansionnisme chinois, sans pour autant nuire à certains secteurs essentiels. Ainsi, à titre d'exemple, le secteur de l'énergie a été au cœur de la coopération entre Pékin et Londres : en 2015, EDF annonçait un partenariat avec la China General Nuclear (CGN) pour le développement de la centrale nucléaire de Hinkley Point, dans le Somerset. Co-investisseur à plus de 20%, la Chine participe à la création des trois EPR et à leur exploitation. De plus, elle fournit des ressources d'ingénieurs. Pour le Royaume-Uni, ce projet est essentiel : premier chantier industriel d’Europe, avec plus 4 500 ouvriers, il permet à Londres de développer son mix énergétique. Pour pouvoir atteindre la neutralité carbone en 2050, promesse de campagne du Parti conservateur, et face à des centrales nucléaires en fin de vie, la Grande-Bretagne mise sur un renouvellement de ses installations nucléaires. Du côté chinois, ce projet est hautement important pour ses ambitions énergétiques. Bien que la Chine soit devenue un acteur essentiel de l’énergie nucléaire (en multipliant son parc nucléaire par dix depuis 2000, la Chine est désormais le troisième pays qui produit le plus d'énergie par le nucléaire, derrière les Etats-Unis et la France), elle exporte encore très peu son industrie atomique. A l'exception de l’Argentine et du Pakistan, où la Chine participe à la construction de deux réacteurs Hualong, l’exportation de la filière nucléaire chinoise est nulle. En participant au projet de Hinkley Point, les autorités pékinoises souhaitent faire de ce chantier « la vitrine à l’exportation du nucléaire chinoise ». Malgré sa petite taille, le marché britannique possède plusieurs avantages pour la Chine. Par sa maturité et ses exigences en termes de sûreté, il permettrait à la Chine de montrer la très forte qualité de ses installations nucléaires. Par ailleurs, le Royaume-Uni est dorénavant la porte d’entrée de l’industrie atomique chinoise sur le continent européen: en prenant pied sur le marché britannique, la Chine décroche « un badge d'honneur » qui lui permettra de vendre plus facilement son propre savoir-faire à travers le reste du monde occidental.

Autre secteur où la coopération est très forte entre la Chine et le Royaume-Uni, et ce, malgré les tensions existantes : celui de la finance. Ainsi, début février, la directrice générale pour les services financiers du Trésor britannique Katharine Braddick a révélé que Londres et Pékin étaient en pleine négociation au vu de libéraliser leur marché financier respectif. C’est notamment dans les Dim sum bonds (des obligations émises en dehors de Chine mais libellées en yuan) et le trading de renminbi offshore que la Chine a renforcé sa présence dans la City de Londres. Souhaitant remettre en cause l’hégémonie du dollar, Pékin a pu s’appuyer sur la place financière londonienne dans sa stratégie de dédollarisation du monde. Première place mondiale sur les monnaies, avec une part de marché de 43 % en 2019 (soit près de trois fois plus que New-York), la City est devenue au cours des années 2010 l'épicentre de l’internationalisation du yuan. En 2015, avec l’accord du gouvernement Cameron, la Chine a ouvert une banque de compensation de la China Construction Bank au sein de la capitale anglaise (la première en Europe) où 6 milliards de yuans (848 millions de dollars) de transactions ont été traités par jour en 2014. La même année, le Chicago Mercantile Exchange a annoncé que son centre financier londonien offrirait des contrats à terme sur le renminbi, permettant aux financiers de se couvrir et de négocier sur l’évolution de la devise chinoise. Inévitablement, la part des paiements en yuan hors de Chine a explosé au Royaume-Uni. 62% des paiements en renminbi en Europe sont effectués au sein de la City, tandis que les gestionnaires d’actifs londoniens sont les seuls dans le monde occidental à pouvoir investir dans des actions libellées en renminbi.

Comme le note Kerry Brown, sinologue et enseignant à King’s College, « les tensions sino-britanniques n'auront vraisemblablement pas d’impact sur la coopération financière entre les deux nations. Bien au contraire ». Londres est actuellement la seule place financière avec une portée mondiale qui donne à accès global à la Chine aux marchés financiers. Les seules autres places avec une telle portée sont New-York et Hong Kong, estime Andrew Cainey, président de la société de conseil Asiability. Mais la loi sur la sécurité nationale a durablement érodé la confiance des investisseurs et des institutions financières dans la cité insulaire tandis que le Trésor américain surveille avec attention la politique de change chinoise au sein de ses places financières. Par son statut de hub financier, la City de Londres reste attractive et une opportunité chinoise pour développer son secteur bancaire au- delà de la Chine continentale.

Le Royaume-Uni, à la recherche du Global Britain

Depuis la sortie effective du Royaume-Uni du bloc européen, Boris Johnson plaide pour la Global Britain, la Grande-Bretagne mondiale. Cette devise, martelée pendant la campagne législative de 2019, est plus proche d’un slogan politique que d’une stratégie détaillée. Visant à rassurer l’opinion publique et les partenaires de Londres que le Brexit ne signifiait pas un répli sur soi, la Global Britain se veut être une politique étrangère tous azimut, renouant aussi bien avec l’ancien empire colonial de la Couronne qu’avec les économies à fort potentiel de développement. C’est notamment vers la région Indopacifique que le Royaume-Uni souhaiterait se tourner. Ainsi, le 9 décembre 2016, en ouverture du Manama Dialogue qui se tenait à Bahreïn, Boris Johnson, à l’époque ministre des Affaires étrangères britannique, a estimé que le Brexit représentait le « retour » de la Grande-Bretagne « à l’est de Suez », signifiant sa volonté de redevenir un acteur de premier plan dans l’Océan Indien et l’Océan Pacifique.

La réforme du passeport BNO s’inscrit durablement dans cette tendance. Comme l’indique Humphrey Hawksley dans les colonnes du quotidien japonais Nikkei, l’ouverture à de nouveaux droits à l’immigration pour près de cinq millions de Hongkongais permet au Royaume-Uni d’être ancré durablement dans la région Indopacifique et ce pour deux raisons. Tout d’abord, en se basant sur l’arrivée importante de Hongkongais, Londres souhaiterait renforcer ces liens avec l’Asie du Sud-Est et l’Extrême-Orient. Par son statut de hub financier et commercial, Hong Kong a noué d’importantes relations avec ses voisins qui pourraient permettre au gouvernement de Boris Johnson d’entériner les relations économiques entre Londres et l’Asie-Pacifique. De plus, par sa prise de distance avec la Chine, le Royaume-Uni souhaiterait se positionner comme un acteur majeur de l’alliance en cours de formation pour contrebalancer l’influence grandissante de l’empire du Milieu. Soucieux de renforcer ses liens avec les économies asiatiques, Londres tente de coordonner sa politique étrangère et militaire avec ses partenaires orientaux au vu d’en tirer des bénéfices économiques sur le long-terme. Ainsi, à titre d’exemple, le Premier ministre japonais Shinzo Abe, qui avait vu d’un très mauvais œil l’ère dorée sino-britannique et le Brexit, s’est félicité du « nouvel engagement clair du Royaume-Uni dans la région » et a appelé Londres à « entériner sa coopération avec Tokyo et ses partenaires ».

Comme le souligne le rapport A Very British Tilt Towards a new UK strategy in the Indo-Pacific Region, du think tank proche du Parti conservateur Foreign Policy Exchange, l’approche britannique dans la région devrait être bipartite. Ce document, dirigé par l’ancien Premier ministre canadien Stephen Harper et préfacé par Shinzo Abe, soutient que Londres devrait se focaliser sur le développement économique de l’Asie ainsi que sur la sécurité régionale. Le premier objectif pourrait être atteint en renforçant les coopérations commerciales et économiques entre le Royaume-Uni et l’Asie. A titre d'exemple, le gouvernement conservateur a déposé le 31 janvier 2021, jour où Londres a lancé son nouveau programme de visas pour Hong Kong, son adhésion à l’Accord global et progressif de partenariat transpacifique (CPTPP). Cette zone de libre-échange entre onze Etats de la région pacifique, possède plusieurs avantages pour le Royaume-Uni post-Brexit.

Tout d’abord, il permet de renforcer le partenariat commercial entre Londres et la région Pacifique et notamment les Etats avec qui le Royaume-Uni ne possède pas encore de traité de libre-échange (tels que l’Australie, le Brunei, la Malaisie et la Nouvelle-Zélande). Par ailleurs, il permettra à Boris Johnson de se rapprocher d’une de ses promesses électorales : dans son programme pour les législatives de 2019, Boris Johnson souhaitait que 80% du commerce britannique soit régi par des accords commerciaux (contre 62% le 1er janvier 2021). Pour finir, bien que Londres ait signé des accords de libre-échange avec sept nations membres du CPTPP, ces traités commerciaux ont été ratifiés sous la contrainte du temps. A l’approche de la fin de la période de transition entre l’UE et le Royaume-Uni, Londres et ses partenaires ont préféré répliquer les accords de libre-échange qui existaient entre ces derniers et l’Union européenne, par peur de devoir commerce selon les règles de l’Organisation mondiale du Commerce, plus contraignantes. Le gouvernement de conservateur, par le biais de Liz Truss, secrétaire d’Etat au Commerce, a annoncé vouloir débuter de nouvelles négociations avec ses partenaires (notamment le Canada ou le Japon) afin de trouver de nouveaux accords commerciaux « neufs, sur mesure ». Les négociations autour de l’adhésion du Royaume-Uni au CPTPP pourraient représenter une nouvelle plateforme pour combler les lacunes existantes des accords commerciaux britanniques avec les membres de la zone de libre-échange transpacifique.

Le Royaume-Uni a aussi fait de la sécurité dans la région une de ses priorités. En novembre 2020, le gouvernement conservateur a annoncé une hausse de 21 milliards de dollars dans le budget de la défense sur quatre ans, soit une augmentation de 10%. En plus de cette hausse, Boris Johnson a annoncé envoyer le HMS Queen Elizabeth, un des deux porte-avions britanniques, en Asie du Sud-Est, avec neuf navires de guerre. Des exercices militaires avec le Five Power Defense Arrangements (FPDA) ont d’ores et déjà été annoncés en Mer de Chine méridionale, ainsi qu’avec le Japon et les Etats-Unis en Mer du Japon. Pour le Royaume-Uni, l’objectif est double : lutter contre la piraterie et le braconnage dans la région ainsi que faire pression sur la Chine par le biais de partenariats diplomatiques et militaires. À titre d’exemple, c’est par le Fives Eyes (alliance des services de renseignement canadiens, états-uniens, néo-zélandais, australiens et britanniques) que le Grande-Bretagne a condamné la répression d’élus hongkongais.

Pour Londres, une plus grande présence de sa flotte en Asie-Pacifique appuierait l’argument américain que les tensions avec la Chine sont internationales et non régionales. En se positionnant comme l’allié européen le plus à même de lutter contre l’influence de l’empire du Milieu en Asie et dans le monde, le Royaume-Uni espère renforcer la special relationship américano-britannique, chère aux Brexiters. Bien que l’Union européenne ait qualifié de “rival systémique” la Chine, les Vingt-Sept refusent de s’engager dans un bras de fer avec Pékin, comme le souhaiterait Washington. Interrogé par l’Atlantic Council en février 2021, un think-tank américain, le Président de la République Emmanuel Macron avait refusé l’idée d’une alliance  « contre la Chine » par crainte « dinciter la Chine à renforcer sa stratégie régionale et à réduire sa coopération sur les différentes priorités » et avait appelé à une plus grande coopération entre l’Union et Pékin sur les questions climatiques. Par ailleurs, sur la question des droits de l’Homme, l’accord d’investissement signé entre les deux blocs commerciaux le 30 décembre 2020 est vu par le chef d’Etat français comme « [une occasion favorable] de faire pression, d’être très clairs et de trouver le moyen de renouveler notre engagement sur certains points fondamentaux ». À Washington, ce texte a été reçu comme « une gifle pour la relation transatlantique » estime Philippe Le Corre, chercheur à l’université d’Harvard. Pour la nouvelle administration du Président Biden, ce nouvel accord pose trois problèmes pour la relation entre l’Union européenne et les Etats-Unis : tout d’abord, il démontre que la Chine a réussi à aboutir les négociations à un moment où les pressions américaines étaient plus légères due à la campagne présidentielle. Deuxièmement, le document ne contient aucun levier significatif pour contraindre Pékin à respecter ses engagements contre le travail forcé. Dernièrement, il témoigne d’une Europe de plus en plus divisée sur la question chinoise : bien que certains Etats comme la France exprime toujours des réserves à un partenariat privilégié avec la Chine, une partie de l’Europe du Centre (l’Allemagne en tête), de l’Europe de l’Est et de l’Europe du Sud souhaitent entériner cette relation pour leurs intérêts économiques respectifs.

En prenant des positions dures à l’égard de la Chine sur Huawei et Hong Kong, Boris Johnson espère pouvoir renforcer la relation entre Londres et Washington, en devenant son meilleur allié occidental et obtenir un accord de libre-échange avec les Etats-Unis, premier partenaire commercial de la Grande-Bretagne. Malgré une proximité idéologique entre Joe Biden et Boris Johnson (tous les deux sont issus du centre droit, libéral au niveau économique et des mœurs, en faveur du libre-échange), la relation entre les deux hommes est tumultueuse. Fier de ses origines irlandaises et farouchement opposé à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, le nouveau Président américain avait qualifié de « clone de Trump » le Premier ministre britannique et avait déploré la bonne entente entre son prédécesseur et le chef du gouvernement britannique. Boris Johnson entend montrer sa proximité avec Joe Biden en mettant en avant la convergence des deux chefs d’Etat sur de nombreux dossiers internationaux : l’Iran, la Russie, le Venezuela, la lutte contre le changement climatique et la Chine.

En définitive, la réforme du passeport BNO s’inscrit dans un contexte plus global : en prenant ses distances avec la Chine, le Royaume-Uni souhaite orienter sa politique étrangère vers la région pacifique et les nombreuses nations craignant l’influence grandissante de Pékin dans le monde. Pour Boris Johnson, une intégration plus prononcée dans l’Océan Pacifique pourrait représenter une victoire. En plus de pouvoir défendre sa vision de la Global Britain, le gouvernement britannique pourrait renforcer ses relations économiques avec des pays à fort potentiel de développement ainsi que tirer la croissance du Royaume-Uni post-Brexit.

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