Le courage de s'élever

Savons-nous ce qu’est la guerre ? Ses horreurs, son chaos, la privation des libertés, des victimes qui n’ont plus de visages, le corps des femmes et des enfants pris pour armes, un tout sacrifié sur l’autel de la destruction impérative de l’ennemi… La peur permanente qui nous déchire le ventre et révèle la saleté qui dort, la désintégration du lien social, le traumatisme durable laissé dans les têtes, les cœurs et les âmes, les violences qui n’ont de cesse avec la fin de la guerre mais se prolongent sous d’autres formes comme le souvenir inachevé d’un mauvais rêve, car la violence entraîne la violence, car ce que l’on apprend est ce que l’on reproduit, immanquablement. Voilà, la guerre.

Est-ce vraiment cette promesse que l’on se fait à nous-mêmes ? N’avons-nous pas, dans la richesse de nos valeurs, dans la richesse de notre histoire, dans cette volonté intime et profonde de vivre ensemble, des choses bien plus belles et bien plus fortes pour répondre à l’innommable que de riposter par la même logique que celle que l’on combat ? Qu’allons-nous semer avec la vengeance ? Que le réflexe soit sécuritaire, que le réflexe guerrier soit naturel lorsque l’on est touchée dans sa chaire, oui, mais il s’agit de dépasser cette primitivité qui a, ô combien, prouvé dans l’histoire les limites de soi. 14 ans après le 11 septembre 2001, 14 ans d’une même politique extérieure et intérieure hostile au monde musulman, 14 ans d’ingérence, de « guerre contre le terrorisme » qu’il fallait à tout prix éradiquer, et l’on se retrouve 14 ans plus tard, au même point, à se diriger sans plier, vers la même réponse, vers les mêmes échecs.

Je sais qu’il est tôt pour entendre ce discours. Les plaies sont béantes et les victimes ne sont pas encore pleurées. Mais je sais aussi que la vengeance est un cercle vicieux qui tue, viole, assassine, pervertit, et déshumanise, que cette déshumanisation ôte le bon sens, la morale, la responsabilité, alors les actes sont indescriptibles, les traces indélébiles et les générations sacrifiées. S’il est assez tôt pour proclamer la guerre, alors il est assez tôt pour lui opposer la paix.

C’est le chemin le plus difficile. Faire le constat d’un échec. Remettre en question les pratiques et la rhétorique exposées comme les seules réponses et leurs alternatives. Comprendre que bien que l’horreur ne puisse trouver excuse, les réalités humaines sont inscrites dans un contexte et dans une histoire, et qu’il convient de faire cet effort d’analyse pour vaincre ses horreurs et construire les bases d’une civilisation où elles n’ont plus leur place.

Il faut bien plus de courage et de hauteur pour faire le choix, en toute conscience, face à la barbarie, de demeurer, et de relever la tête, de refuser le paysage de ce que m’amène à voir le visible, le court terme, l’immédiat, d’étendre mon regard et de toiser l’horizon, m’inspirer des couleurs du ciel après la pluie, après le bruit, après la nuit.

Qui suis-je pour écrire cela… Pas plus, pas moins qu’une personne qui vit sur cette terre ronde, mouvante, en constante transformation et en nombreuses dimensions parce que connectées nous sommes toutes, ensemble nous sommes toutes. Un peu de poésie me direz-vous, pour nourrir le cœur d’un peu d’espoir bien que les choses sont comme elles sont et que l’utopie est utopie. Je veux vous dire que les choses ne sont pas comme elles sont. L’histoire n’est pas que l’histoire des guerres, comme on le croit souvent ; les conflits sont des leviers de transformation, des portes ouvertes, vers l’inconnu certes mais un inconnu que l’on peut construire. L’histoire, c’est aussi la paix, la vie collective, la force du dialogue. Les conflits sont un levier ; ils deviennent « guerre » lorsqu’ils sont armés.

La guerre naît dans le cœur des humains ; la paix aussi naît dans le cœur des humains, lorsque les battements lèvent et apaisent les poitrines en une synergie qui transcende le temps et l’espace. La guerre ne peut être notre objectif. On ne peut prétendre répondre aux victimes ici en faisant des victimes là-bas. L’odeur de la mort, le sang qui coule, la souffrance, ne font aucune différence. Les civils morts ici sont comme les civils morts là-bas. Que l’on ne se trompe pas, notre combat est celui de la paix et il est le même à Paris, à Bagdad, ou à Raqqa. En tuant là-bas, on tue aussi ici. Il ne saurait y avoir d’autre combat qui vaille que celui de la paix, de la liberté et de l’élévation collective. Construire un monde d’intelligence créative ; où l’on répond à la mort par la vie.

Ce destin est celui de notre humanité. Comme dans les moments difficiles de nos parcours individuels, ces moments où l’on est forcé de s’arrêter pour mieux avancer, où l’on se recentre sur ce que l’on est et ce que l’on veut être, on réaffirme envers nous-mêmes les valeurs fondamentales qui doivent guider nos choix. On tombe quelque fois sur la route, on garde la tête haute, on se rappelle qu’il faut être patient, que c’est le long chemin de la rédemption, et finalement, un jour sans même s’en rendre compte, on prend conscience des cicatrices qui sont le fruit de notre histoire et de la sagesse qu’on en a tiré.

Vendredi 13, j’ouvre mon journal de bord. Et, sur la dernière page, un écho, quelques mots, déposés la veille… I was born after the war, and I would like it to remain this way. J’abandonne mon stylo. Je n’ai rien à ajouter.

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