Ce matin je me réveille à Calais

Ce matin je me réveille avec la sensation que je dois me rendre sur le camp de Calais, la « new Jungle » comme on l’appelle, à tort ou à raison. Ce matin je me réveille et comme souvent j’ouvre mon PC puis facebook, un peu machinalement, à tort ou à raison. Ce matin, mon ami Ahmed* m’a laissé un message : « hi célia how are you i’m in hospital in calais my leg broke ».

Ce matin je me réveille avec la sensation que je dois me rendre sur le camp de Calais, la « new Jungle » comme on l’appelle, à tort ou à raison. Ce matin je me réveille et comme souvent j’ouvre mon PC puis facebook, un peu machinalement, à tort ou à raison. Ce matin, mon ami Ahmed* m’a laissé un message : « hi célia how are you i’m in hospital in calais my leg broke ». Je me réveille et un sentiment profond de colère m’envahit tout entière. Non, je n’accepte pas, que certaines vies ne valent rien, que peu importe ce qui leur arrive, point de reconnaissance, point de nom ou de visage, qu’elles n’existent pas. Qu’ils sont là mais pas là, qu’on les oblige à rester là mais qu’on les persécute et que l’on paye pour ça ! Non, je n’accepte pas.

On crée et on fomente une déshumanisation qui impacte tou-te-s. Mesdames et messieurs les représentant-e-s de l’Europe, la haine, elle, n’a pas de frontière. Elle est une gangrène qui vous ronge et qui vous fait pourrir ! Vous vous raccrochez à vos frontières, celles, arbitraires, que vos prédécesseur-e-s ont tracées, mais vous ne vous rendez pas compte que c’est vous-même que vous lésez. Comme si votre vie était indépendante de celle de votre voisin-e, comme si le sort de la France n’était pas lié intrinsèquement à toutes les populations qui habitent cette terre. Comme si un viol à l’autre bout de la planète n’était pas un viol de vous-mêmes !

Mesdames et messieurs les représentant-e-s de l’Europe, gouvernants français et britanniques, si vous vous raccrochez tant aux frontières c’est parce qu’elles n’existent pas ; elles sont une contre-idée : elles n’existent que pour être transgressées, sinon elles n’existeraient pas, elles seraient tout simplement. Si elles étaient (naturelles) alors vous ne gâcheriez pas des milliards dans des fils barbelés et des pions en armes à qui l’on enseigne la supériorité sur leurs semblables, et qui ne servent qu’à alimenter la peur, la violence, et la haine.

Si Ahmed s’est cassé la jambe, comme d’autres attrapent la galle ou sont violé-e-s tous les jours à Calais, ce n’est pas, non, comme je peux me casser une jambe. Si Ahmed s’est cassé la jambe, c’est parce que pour une énième fois depuis plus de six mois il a tenté de faire flancher la frontière meurtrière sur son corps. Si Ahmed s’est cassé la jambe, c’est à cause de ce dispositif de la mort qui condamne des personnes qui ne demandent qu’à vivre, à survivre, dans l’insécurité et l’indigence. On invoque la « sécurité » des uns pour justifier l’insécurité des « autres ». L’impression de déjà vu. C’est l’entreprise coloniale qui s’épanouit. Qui parle et pour qui ?

Que vaut pour moi que ma voisine soit noire, blanche ou jaune, qu’elle préfère manger hallal ou végétarien, qu’elle prie, qu’elle ne prie pas, qu’elle ait des diplômes ou qu’elle n’en ait pas ! Quand cesserons-nous de hiérarchiser les vies humaines ? J’aimerais juste ne pas avoir à ressentir cette consciente tristesse qui m’envahit chaque fois que je pense à mes milliers de frères et sœurs errant à quelques kilomètres de chez moi sans toit. J’aimerais juste pouvoir être fière de cette communauté humaine où peu importe mon identité parce que ce qui compte c’est celle que je décide pour moi et non celle que m’imposent l’ignorance et l’arrogance.

Il faut du courage pour dépasser les peurs, l’instinct primaire de repli sur soi. Mais qu’est-ce alors que cette civilisation dont vous vous targuez qui n’a même pas la force de ce courage ? Qu’est-ce donc que cette civilisation qui ne vaut que pour elle-même, enfermée dans une boîte hermétique faite de blanc, d’héritage chrétien et de classe moyenne ? Cette civilisation-là n’est pas la mienne.

Je suis parce que nous sommes, tou-te-s. Sans distinction, de « race », de classe, d’âge, de statut juridique, de nation, de sexualité, de genre, de capacités, ou de toute autre catégorie socio-culturelle construite au cours de l’histoire pour assujettir les êtres.

Il faut du courage pour oser l’ouverture. Il faut du courage pour garder les yeux ouverts. Mesdames et messieurs les représentant-e-s de l’Europe, soyez à la hauteur de vous-mêmes. Ecoutez. Mais ne criez pas, ne vacillez pas. Oubliez la tête. Cherchez loin, au fond de vous-mêmes, l’humanité est là…

 

* Le prénom a été changé.

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