Quelques mots déposés sur un bout de papier

Un dimanche matin à Wazemmes. La brume. Le crachin de gouttes de pluie. La nuit passée chez « tonton » et « tata ». Un dimanche matin comme un autre, un dimanche matin atypique.

Qui suis-je et qui sont les autres ? Je suis par les autres. Je n’ai d’existence que parce qu’elle n’est qu’au pluriel.

Je m’assois avec tata qui me raconte. Sa vie, les trois boulots en même temps pour donner à manger aux enfants, le matelas par terre, les mariages de force, l’enfermement, les viols quand il l’avait décidé, la force qu’il a fallu pour se battre, la volonté plus forte que tout de donner un meilleur avenir aux enfants, l’émigration forcée dans une Algérie quittée à 8 ans, les ragots qui courent, la naïveté qui trompe, la dignité, la foi, et même l’amour de la France, qui lui a « rendu sa liberté ».

Je sors. Je ressasse cette histoire. Je suis sans voix et tant de courage me submerge. Des histoires invisibles, qui ne font pas la une des journaux.

Et pourtant…

 

Février 2016. Je me sens indignée par les débats qui font l’actualité. Sous prétexte que l’on est en guerre, on entre dans l’ère de la suspicion. On déploie l’attirail du tout sécuritaire. Au lieu d’ouvrir les yeux, on les ferme un peu plus. On se dit que réfléchir, c’est excuser. Alors on parle, on débite les paroles, systématiques, fantomatiques, vides, désorientées, sans socle. Déchéance de nationalité. Des personnes qu’on labélise. Qu’on essentialise. Qu’on fait taire.

On fait fi de l’histoire. Ou alors on n’en raconte qu’une seule, autocentrée, celle qui se complet dans sa propre existence, la même qui prétend qu’expliquer, c’est excuser.

 

J’ouvre le Monde en ligne et je découvre qu’elle s’en va, notre dernier espoir à gauche. Cette femme qui incarne la subversion, la pensée radicale, post-coloniale, féministe, celle qui ne déroge pas. Qui élève la prise de vue, celle qui s’élève avant d’énoncer. Celle qui s’autorise à douter, à questionner, qui interroge et qui s’interroge. Mais qui toujours s’en remet aux fondamentaux, à ce qui fait communauté humaine. « La responsabilité politique implique de rappeler les ancrages et de tracer des perspectives. » écrit-elle dans ses murmures à la jeunesse.

Ce sera à nous, alors, de tracer des perspectives.

Je me demande vers où l’on va. Mais peut-être faut-il commencer par se poser la question à soi-même. Et comment on y va, tous les jours. Peut-être faut-il s’autoriser l’insécurité, la prise de risque. L’ouverture. Faire des choses qu’on oublie de faire. Chercher la conscience. Ralentir. Prendre le temps de ressentir, d’observer. Se dérobotiser. Se désaliéner.

Un jour je sais qu’on prendra conscience. Que je ne serai plus la seule à rêver.

Que l’on se rappellera, du don de la paix, que l’on se rendra compte, qu’il existe des alternatives, que l’on est plein de ressources et que ces ressources sont en nous.

Mais quand ? J’ai peur. Peur qu’il soit alors trop tard…

Et que l’on n’ait plus qu’à dire à nos enfants que l’on n’a pas réussi. Pas eu le courage. Qu’on n’a pas pris le temps. Que l’on ne s’est pas arrêté.

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