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Billet de blog 16 avr. 2019

Voir ce(ux) que l'on ne veut pas voir

Clio Simon a remporté le prix Tënk pour son film « Is it a true story telling ? ». J'espère que demain, tout ceux qui l’auront vu comprendront que la demande d’asile est une immense fiction juridique.

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Jean-Louis Comolli, réalisateur, scénariste et écrivain, a adressé ces quelques mots à Clio Simon à propos de son film « Is it a true story telling ? » :

« Chère Clio, j’ai vu ton film que je trouve (évidemment) très remarquable et étonnant. La bande-son (qui est là pour que l’on s’y raccroche) est fort belle. Les quelques plans où tu montres des bâtiments, des coursives, etc. sont également très beaux. Je ne dirai rien de plus des longues plages de noir, qui se suffisent à elles-mêmes et dont, si nous nous voyons un jour, je discuterais la pertinence. Que faire de ce que l’on ne veut ou ne peut pas montrer ? Du cinéma, par pitié ! Il s’agit toujours un peu de frustrer le spectateur. De lui réapprendre son infirmité au coeur de la puissance illusoire du « voir ». Ta logique est donc juste. J’espère qu’on en reparlera. Très amicalement, je t’embrasse. JL Comolli »

Cette infirmité d’aveugle, je l’ai ressentie lorsque j’ai vécu les événements qui me sont arrivés. Quand le film de Clio a été projeté, d’un coup les faits ont pris sens. Auparavant mélangées dans un désordre désolant, les pièces du puzzle se sont miraculeusement assemblées. Je pouvais perdre un jour la mémoire, mon histoire était inscrite sur un écran noir.

Tout a commencé en octobre 2013. J’ai écrit d’une traite, comme une lettre à un ami. Puis j’ai posté le billet. C’était mon premier article. Il s’intitulait « Pourquoi il ne faut pas demander l’asile politique en France. » Il y a eu des réactions, des commentaires, des encouragements. J’ai répondu à une interview, celle de Complément d’enquête sur France 2 à propos du métier d’officier de protection à l’OFPRA. Puis, j’ai choisi de tourner la page pour avancer.

En septembre 2016, je reçois un mail : « Suite à la lecture de votre article, j'aimerais beaucoup pouvoir vous rencontrer. Clio SIMON. »

Lors de cette première rencontre, Clio me parle de sa volonté de montrer ceux qui travaillent aux guichets de l’immigration, de mon personnage qu’elle imagine comme un funambule de cirque et de Stromboli, le film éponyme de l’île-volcan en Sicile.

Lorsque je rentre chez moi, j’écris, cette fois-ci en pensant au projet de Clio : 

« Croire que nous possédons un pouvoir discrétionnaire nous permet de nous placer aux dessus des étrangers. Il y a nous. Il y a eux. La frontière qui nous sépare est la détention de ce pouvoir. Le mirage est d’autant plus vif que nous voulons croire à cette illusion. Il nous est réconfortant de penser que nous incarnons l’Etat et que nous prenons des décisions importantes. Cela nous conforte dans notre vision d’être supérieur aux étrangers. Il y a des règles, des procédures, des directives. Nous ne posons pas de question, nous ne réfléchissons pas, nous ne doutons pas. Nous appliquons, nous imitons les pratiques de nos collègues, nous adoptons leur échelle de jugement de valeur. Nous sommes un corps. Il y a nous. Il y a eux. »

Les mois passent et je visionne, la Ñaña que Clio a filmée lors de son voyage au Chili. La voix puissante de Juanita Huenchumil dénonce ce qu’elle a subi. 

Son témoignage me pousse à écrire un texte plus personnel. Je le soumets à Clio. Elle me demande pourquoi je n’évoque pas la Commission de Déontologie : «  Ce serait dommage de ne pas souligner ce type d’immoralité. »  

Quelques jours plus tard, elle m’envoie cette phrase : « Les petites filles obéissantes vont au paradis. Les autres vont où elles veulent. »

Je reprends mon récit. A la manière des demandeurs d’asile, dont j’ai jugé les lignes impersonnelles, stéréotypées et peu crédibles, je couche sur le papier la chronologie des faits. Les visages de chacun d’entre eux flottent dans mon esprit. Je fouille ma mémoire et je retrouve la lettre de Madame James. Elle me l’avait glissée entre les mains juste avant son expulsion.

« Je suis venue ici avec un seul désir : rendre la vie de ma famille plus facile et plus confortable. Au lieu de m’élever vers le haut, les événements m’entrainent vers le bas. Aujourd’hui, ma vie est fichue. Mes problèmes me rattrapent et me renvoient aux mauvais souvenirs. Je me souviens de la cruauté des personnes qui m’ont blessée et j’en éprouve de la haine. 

Qu’ai-je fait ? Où suis-je ? 

Je repense au 22 janvier 2011, ce jour où j’aurais pu perdre la vie. Je ressens de la colère, de la rage, de la haine. Ma situation est telle une blessure profonde. Si elle semble cicatriser avec le temps, sous les croutes sèches, la plaie demeure vive. Cette blessure vit en moi comme un arbre enraciné dans mon coeur... Une fois que les racines sont déployées, il est dur de le faire mourir. Il peut surgir à tout moment de la terre. 

Parfois, j’aimerais avoir une personne à qui me confier, quelqu’un qui comprendrait à quel point je suis meurtrie. En ce moment, je pense et je repense à la manière dont j’ai perdu la vie en quittant ma famille. 

Ma fille chérie, celle pour qui je suis le père et la mère, qu’ai-je fait ? Que n’ai-je pas fait ? Pourquoi ma vie s’écroule-t-elle ? 

Si seulement, je pouvais rentrer à la maison et prendre soin de mon bébé, je le ferai de suite. Je laisserais derrière moi cet endroit plein de chagrins et de douleurs, même si je sais que ces souvenirs seront gravés en moi où que je sois. 

Mon Dieu, je t’en prie, donne-moi encore une chance de briller, je t’en prie. » 

Ces mots décrivent l’impasse dans laquelle certains de nos choix nous placent. J’ai partagé son désarroi. « Qu’ai-je fait ? Que n’ai-je pas fait ? » Ces questions ne m’ont pas quittée lorsque la Commission de Déontologie m’a forcée à abandonner la Guadeloupe. 

Je me souviens du paysage doré des grands fonds. Les figuiers maudits formaient une voûte ombragée au dessus de la route. Le morne était coiffé de nuages immaculés. Ces repères me surprenaient chaque fois, comme si je ne retrouverais jamais mon chemin.

J’ai écrit vingt et une pages. Je n’imaginais pas à quel point il est difficile de rédiger un récit de vie. L’OFPRA exige des demandeurs d’asile qu’ils le fassent sous quatre-vingt-dix jours, comme s’il s’agissait d’une simple formalité administrative.

Pour le film, je raccourcis le texte. Il se nomme « Pourquoi il ne faut pas révéler la doctrine de l’OFPRA. »

En juillet 2017, lors de l’enregistrement de la bande sonore à l’IRCAM, je suis accrochée à mes notes. Je lis mes phrases mot pour mot. Clio insiste pour que je pose mes feuilles. J’hésite. J’ai peur de me tromper comme si j’allais être jugée sur la véracité de mon histoire. Le destin se jouait de moi. J’étais à la place des demandeurs d’asile que des années auparavant j’interrogeais.

Le 26 janvier 2018, le film est projeté au Festival Hors pistes au Centre Pompidou.

Aujourd’hui, il remporte le prix Tënk au Festival international du documentaire émergent.

J’espère que demain, tout ceux qui l’auront vu comprendront que la demande d’asile est une immense fiction juridique.

Jean-Louis Comolli remarque à propos « des longues plages de noir » qui ponctuent le film : « Que faire de ce que l’on ne veut ou ne peut pas montrer ? »

Et que faire de ceux que l’on ne veut pas voir et accueillir ? 

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