Violences policières, un quotidien banal dans les Centres de Rétention Administrative

A l'occasion de la Journée Mondiale des Réfugiés, je souhaite témoigner de la violence non visible, sournoise et banalisée dans les Centres de Rétention Administrative. Les violences policières ne sont pas seulement constituées de coups et de blessures. Elles s’insinuent dans des mots, dans des détails du quotidien, dans des actes répétitifs et volontairement réitérés.

Après avoir démissionné de l’OFPRA, je reviens trois mois plus tard en Guadeloupe, où je suis accompagnatrice juridique au Centre de Rétention Administrative (CRA) des Abymes. C’est un drôle de nom pour un lieu où l’on enferme les sans-papiers avant leur expulsion. Depuis la grille ceinturant le bâtiment carcéral, le bleu que je vois n’est plus celui de la mer, mais celui des uniformes des policiers.

Mon bureau est un minuscule bocal vitré dont la température approche les 40°. Les policiers refusent de me remettre la télécommande de la climatisation, sous prétexte que leurs piles sont à l’intérieur. Je rédige un rapport à ma hiérarchie. Je n’aurais jamais cru que mon premier plaidoyer fût celui pour le droit à la climatisation. Au bout d’un mois, quand l’objet m’est enfin remis, il est vide. Les policiers ont pris soin d’y enlever leurs piles. 

Pour sortir de mon bureau, je dois demander l’ouverture de la grille aux policiers. Ma liberté de mouvement est soumise à leur autorisation. Un matin, un policier de l’aéroport refuse de m’ouvrir. Je m’énerve. Il lance à l’attention de ses collègues : « Poul pa ka chanté douvain kòk ». Ce n’est la femme qui donne des ordres. Et ils éclatent de rire.

Après cet épisode, une policière passe de temps en temps pour discuter, comme si cette insolence machiste nous avait rapprochées. Son comportement amical est jugé suspect. Elle est venue me prévenir qu’elle ne me parlerait plus. Elle attend sa mutation, elle ne voudrait pas la compromettre.

La Guadeloupe est le premier département français à reprendre l'expulsion des sans-papiers haïtiens après le séisme. Une épidémie de choléra sévit à Port au Prince. Le Préfet ne s’en soucie guère. Pour lui, Haïti n’est qu’une île sur une carte et chaque Haïtien expulsé un chiffre de plus.

Les Haïtiens se succèdent derrière les barreaux du CRA et leurs histoires sont violemment absurdes.

Monsieur T a été interpellé pour avoir grillé un panneau STOP. La Préfecture motive sa décision en ces termes : « Le non respect du Code de la Route démontre que l’intéressé ne respecte pas les valeurs de la République Française et sa non-volonté à vouloir s’intégrer dans la société française ». Monsieur T. est reconduit en Haïti quelques heures plus tard.

Monsieur L. est incrédule. Avec ses mains abîmées par la canne à sucre, il se frotte le visage comme pour se réveiller d’un mauvais rêve. « Je travaille depuis plus de dix ans à l’usine sucrière. Il y a un mois, j’ai utilisé toutes mes économies pour acheter un billet d’avion pour Port-au-Prince. Ce matin, les policiers me contrôlent sur la route, comme ça, par hasard. Maintenant, je suis ici et on me dit que je vais être expulsé ? Je ne peux pas partir comme ça. Je suis nu comme un mendiant… » 

Dans son passeport, je trouve un aller simple Pointe-à-Pitre/Port-au Prince. Soudain, un policier entre dans mon bureau pour récupérer urgemment la pièce d’identité de Monsieur L. Je la lui remets. Puis, réalisant que le titre de voyage est resté à l’intérieur, je me presse derrière lui. 

Dans le bureau du greffe, la major prend un air étonné : « Un billet d’avion ? Le passeport était vide. » Elle répète cette phrase d’un ton amusé, tel un magicien qui vient de réussir un tour de passe-passe. Je lui réponds : « C’est dans votre intérêt que je vous fais part de cette information. J’ai pensé que ce serait plus économique pour vous, que Monsieur L. parte avec le billet d’avion qu’il a acheté, que de lui en prendre un nouveau pour l’expulser aujourd’hui. »            

« Nous finissons les formalités et j’examinerai sa situation après » m’indique la major, en me raccompagnant à la sortie.

Dans le couloir, encadré par deux policiers, Monsieur L. me jette un regard fébrile. Je hoche la tête pour le rassurer. Alors que je suis au téléphone avec un avocat, qui me confirme l’irrégularité de la procédure d’expulsion, j’entends des policiers chanter : « Miami beach baby ». Je me précipite à la porte. Le fourgon est en train de démarrer. Monsieur L. m’adresse un signe d’adieu. Son cauchemar est en train de devenir réalité. Il rentre au pays les mains vides, nu, honteux et humilié, tandis que les policiers se réjouissent de leur future escale en Floride au retour d’Haïti.

La major s’approche de moi. Ses lèvres pourpres s’écartent dans un rictus : « Ce n’est pas de ma faute, ce sont mes collègues qui l’ont embarqué. » Je lui rétorque : « Et qui donne les ordres ici ? » Elle ne relève pas, elle tourne les talons et son postérieur danse en s’éloignant. 

Monsieur P. ressemble à un fantôme avec ses vêtements gris. Au quatrième jour de son enfermement, il me tend un reçu de facture : deux mille euros versés en espèce à son avocate. « Je me suis endetté pour payer cette somme. Mon avocate ne m’a pas encore contacté. Je pensais qu’elle allait venir… J’ai appris que mon expulsion est prévue pour demain…» Je compose le numéro de Maître D. Personne ne répond. J’insiste. Elle décroche au bout du troisième appel. « Bonjour, je suis avec votre client Monsieur P. retenu au centre de rétention… »

Une escorte de policiers fait irruption dans mon bureau : « Changement de programme : embarquement immédiat ! »

Un policier attrape fermement Monsieur P. par les épaules. Ce contact brutal surprend le retenu qui, dans un mouvement de recul, tombe de sa chaise. Le policier se jette de suite sur lui. Son genou se plante dans le dos de Monsieur P. qui tend le bras vers le combiné téléphonique. Le policier enfonce plus profondément son genou. Monsieur P. se débat, crie, hurle. Il libère ses silences, ses frustrations et ses colères en des râles de transe. Des convulsions agitent son corps. Sa respiration devient plus en plus saccadée. Dans l’escorte, un seul policier observe la scène. Les autres se cachent le visage dans le col de leur veste. Au bout du fil, Maître D. crache d’une voix hystérique : « Que se passe-t-il ? Que fait-on à mon client ? » Je bégaie : « Il va être expulsé… » 

Monsieur P. menotté est traîné au sol par les pieds. Sa joue baignée de larmes efface les empreintes des policiers. Il murmure des phrases incompréhensibles. Les policiers le soulèvent et le balancent à l’intérieur du fourgon comme un sac jeté aux ordures. Dessinée sur le sol crasseux, j’aperçois une cicatrice : celle de son trajet forcé de mon bureau à la sortie. 

Le soir, au journal télévisé, Maître D. s’indigne de l’expulsion de son client en souriant. Elle omet de dire au journaliste qu’elle n’a jamais mis les pieds au CRA. 

Ayant saisi le défenseur des droits, une enquête de l’inspection générale de la police est ouverte. Un mois plus tard, des experts viennent au CRA pour former les policiers aux techniques d’immobilisation. Regroupés dans la salle jouxtant mon bureau, ils s’adonnent à des exercices pratiques. Certains jouent le rôle des sans-papiers, d’autres celui des policiers. Je les entends s’amuser comme des enfants.

Monsieur et Madame N. sont enfermés dans des cellules séparées, lui dans l’aile réservée aux hommes, elle dans celle des femmes. Quand ils se retrouvent dans mon bureau, leurs mains ridées s’agrippent l’une à l’autre. A plus de soixante ans, ils n’ont jamais imaginé moisir dans cette prison décrépite. Ils ont toujours mené leur vie honnêtement. « Nous avons travaillé pour la famille L. C’est une grande famille respectable. Mon épouse s’occupait de leurs enfants et de la cuisine. Moi, je coordonnais les travaux des champs. Nous venons de prendre notre retraite. » 

La famille L. m’envoie en urgence tous les documents nécessaires : les fiches de paie, les factures, les quittances de loyer et des lettres de recommandation louant le dévouement de leurs anciens employés. Le Tribunal Administratif fixe une audience le lendemain à huit heures trente. Je rassure le couple. La rapidité de la convocation est un bon signe. Confiants, ils séparent leurs mains liées durant tout l’entretien et regagnent leur cellule respective. 

Le matin suivant, alors que je viens d’arriver, Madame N. se jette sur moi, affolée : « Ils l’ont pris. Ils l’ont pris dans son sommeil ! » Je referme la porte de mon bureau derrière nous. « Les policiers ont réveillé mon mari vers six heures pour partir à l'aéroport. Je les ai entendus à travers la grille. Mon mari leur a dit qu'il s'agissait d'une erreur. Il ne pouvait pas s’agir de lui, car il devait aller au Tribunal à huit heures trente. Puis d’une voix apeurée, il m’a appelée. Je me suis précipitée. Je l’ai vu à travers les barreaux. Les policiers l'ont traîné de force vers le fourgon. Devant l’entrée, il a perdu ses lunettes. Comment va-t-il faire ? Il ne voit rien sans ses lunettes… »

Un policier frappe à la porte. Il m’apprend froidement que Monsieur N. a été expulsé en Haïti sur le premier vol de la journée. Il ajoute : « Vous savez qu’aucun recours n’est suspensif. » Il fait signe à Madame N. de se préparer pour l’audience. Celle-ci redresse le buste dignement et rajuste les plis de sa robe fleurie. Une lueur de détermination efface ses rides : « Je témoignerai de ce que j’ai vu. »

Sans surprise, le Tribunal Administratif annule l'expulsion de Monsieur et Madame N. en Haïti. 

Madame N. rentre donc chez elle, dans sa petite case rue Bois Riant, libre mais seule.

Ces histoires vraies montrent que les violences policières ne sont pas seulement constituées de coups et de blessures. Elles s’insinuent dans des mots, dans des détails du quotidien, dans des actes répétitifs et volontairement réitérés. 

C’est cette violence non visible, sournoise et banalisée qu’il faut combattre, car elle n’engendre pas des images spectaculaires, elle ne fait les unes des journaux, elle ne mobilise pas les foules. Pourtant, il faut éprouver la même indignation à son encontre. 

Cette indignation doit conduire à la fermeture des Centres de Rétention Administrative, qui sont, comme l’indique le nom du CRA de Guadeloupe, un abîme : «  un lieu, un espace qui n'a pas de limites assignables ».

 

Céline Aho-Nienne

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