Turquie: penser la masculinité

Après #MeToo, il apparaît désormais incontournable d’interroger les masculinités. En Turquie, certaines expériences ont le potentiel pour montrer la voie. Barış Y., stambouliote quarantenaire et militant de longue date, témoigne des initiatives auxquelles il a participé ces six dernières années.

Depuis #MeToo[1], il apparaît désormais incontournable d’interroger les masculinités. Si les remises en question des hommes sur ce terrain restent encore timides en France, certaines expériences venues d’ailleurs ont le potentiel pour montrer la voie. En Turquie, le mouvement féministe dénonce depuis près d’un siècle les égarements du système patriarcal et entraîne dans son sillage la remise en question d’une identité masculine complice dont quelques groupes politiques tentent de s’emparer. Barış, stambouliote quarantenaire et militant de longue date, témoigne des initiatives auxquelles il a participé ces six dernières années.    

par Barış Y., 

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En Turquie, si la lutte des femmes est vieille de près d’un siècle, la mobilisation des hommes contre le patriarcat ne date, elle, que d’une petite dizaine d’années et on ne peut pas encore dire qu’elle se soit installée durablement dans le paysage politique. L’une des premières initiatives sur la question, le collectif Biz erkek değiliz ( « Nous ne sommes pas des hommes » ), a vu le jour en 2008 en réaction au viol et à l’assassinat en Turquie de Pippa Bacca[2], artiste et militante féministe italienne. Le groupe s’est réuni régulièrement pendant 3-4 ans, suivi par d’autres initiatives du même ordre en 2012 comme Rahatsız Erkekler ( « Les hommes mal à l’aise » ), Ataerkiye karşı erkekler ( « Hommes contre le patriarcat » ), Erkek Muhabbeti ( « Les mecs se causent » ). Ces années de discussions sur les rouages du patriarcat ont permis de sensibiliser les hommes actifs dans les milieux politisés de gauche alors même que les féministes gagnaient en visibilité politique avec des manifestations toujours plus fréquentes contre les féminicides (kadın cinayeti), la mobilisation de 2012 pour maintenir à 12 semaines la durée légale de l’avortement et bien sûr, leur présence pendant les évènements de Gezi en 2013.

Force est pourtant de constater que ces initiatives pour interroger le patriarcat et la masculinité n’ont pas fait long feu. Sauf erreur de ma part, seule « l’Initiative pour une étude critique de la masculinité » ( Eleştirel Erkeklik İncelemeleri İnisiyatifi ) fondée en 2013 se poursuit encore aujourd’hui et publie une revue sur la question dans une perspective plutôt universitaire. Ces cinq dernières années, l’autoritarisme grandissant en Turquie a affaibli la société civile dans tous les domaines et les initiatives de réflexion sur la masculinité n’ont pas échappé à la règle. Cependant, malgré la pression politique, le mouvement féministe a, quant à lui, poursuivi ses activités et s’est imposé comme l’un des mouvements les plus rassembleurs et les plus puissants du pays. Alors pourquoi existe-t-il un tel écart de dynamisme entre ces deux mouvements ? Tout simplement parce que les hommes ne font pas d’effort systématique en la matière.  

En ce qui me concerne, je dois admettre que comme beaucoup d’hommes de gauche entre 30 et 40 ans, je n’ai commencé à interroger le patriarcat que tardivement. Après les évènements de Gezi de l’été 2013, je me suis joint au collectif de solidarité de quartier qui se montait à Kadiköy[3] (rive asiatique d’Istanbul), le Collectif Caferağa, qui a organisé toutes sortes d’activités pendant près de deux ans. Ses membres y avait réhabilité un bâtiment laissé à l’abandon pour le transformer en centre social et culturel et se donnaient pour objectif d’agir au niveau local pour résoudre ensemble des problèmes de quartier. C’est dans ce cadre qu’un nouveau groupe de discussion a vu le jour, « l’Atelier de la masculinité » ( Erkeklik atölyesi ), qui a réuni une vingtaine d’hommes et 3-4 femmes du collectif chaque semaine pendant un an.

Faire face à la masculinité au sein des collectifs politiques

L’atelier de la masculinité ne s’est bien sûr pas constitué comme par magie sur la seule initiative d’une poignée d’hommes idéalistes… Une agression sexiste avait eu lieu au sein même du collectif et les femmes avaient violemment répliqué. Celles-ci étaient engagées dans un travail de fond sur les questions de genre dans un atelier non-mixte ( kadın forumu ) et leur réaction obligeait les hommes du collectif – du moins certains d’entre eux - à remettre en question leurs réflexes de solidarité masculine et c’est de là qu’est né notre atelier. Si la plupart des hommes y participaient au départ, le contingent s’est réduit au fil des semaines. Les discussions au sein de cet atelier ont permis de prendre plusieurs décisions mises en application par la suite lors des forums hebdomadaires du collectif. La modération des prises de parole, habituellement assurée par les hommes, revenait alors aux femmes tandis que la prise de notes devait désormais être assurée par un des hommes du collectif.

Bien que nos efforts restent très symboliques, nous avons essayé de prendre en charge un certain nombre de tâches afin d’alléger la charge de travail traditionnellement réservée aux femmes en organisant des activités pour les enfants afin qu’elles puissent avoir plus de temps libre ;  en nous chargeant des repas collectifs et du nettoyage de la maison de quartier ; en assurant le ménage des bureaux d’une association LGBT du quartier et de la garde des enfants le 8 mars 2015 pendant que les femmes partaient manifester.

D’après ce que j’ai pu voir, ces efforts ont entraîné une évolution notable, du moins une remise en question, chez les hommes qui participaient à l’atelier. Mais ces tentatives ont aussi essuyé des critiques : certaines de nos camarades nous ont rappelé combien ces efforts restaient symboliques, que les gardes d’enfants et le ménage du 8 mars étaient très insuffisants, voire qu’en tant hommes, nous essayions de « leur voler la vedette ». Les femmes du collectif continuaient malgré tout de voir toutes ces initiatives d’un bon œil.

Comme je le disais, ces années-là ont également été marquées par une forte mobilisation contre les féminicides. Le 25 Novembre 2014, lors de la journée de lutte contre la violence faite aux femmes, les hommes de l’atelier se sont mobilisés à Kadiköy pour faire une déclaration de presse et condamner la violence masculine en marge de la manifestation non-mixte organisée par les féministes.

Nous nous sommes mobilisés à nouveau le 20 février 2015 à la suite du massacre de la jeune Özgecan Aslan pour une « marche des hommes » très symbolique,  une fois de plus, en comparaison de la mobilisation massive des femmes à travers tout le pays. 

L’un des principes les plus déterminants mis en application au sein du collectif  a sans doute été celui  de la « primauté de la déclaration de la plaignante » ( Kadının beyanı esastır )[4]. À la suite d’une autre agression sexiste au sein du collectif, un des camarades s’est vu exclu définitivement du groupe. Ce fût un processus long, tendu, qui a vu rejaillir des réflexes de solidarité masculine chez nombre d’hommes du groupe. Les décisions prises dans ce domaine ont certes laissé des traces, mais elles ont permis, je crois, de faire en sorte que les femmes du collectif se sentent un peu plus à l’aise au sein du groupe.

 L’atelier de la masculinité continuait de se réunir chaque semaine. Nous interrogions le patriarcat à travers nos lectures et ces séances nous ont donné l’occasion d’identifier et de discuter librement de nos réflexes et de nos comportements. Il nous paraissait essentiel d’en faire un atelier mixte car la présence de femmes faisait office de garde-fou, notamment lorsqu’il s’agissait de nous rappeler leur vécu et la réalité de la violence patriarcale dans leur quotidien. Deux militantes féministes françaises à Istanbul nous ont fait part des micro-agressions quasi-constantes dont elles étaient l’objet en tant qu’étrangères. Leurs témoignages  se sont avérés particulièrement frappants, déroutants et navrants pour nous en tant qu’hommes. Je pense que cela a provoqué une remise en question de nos comportements envers les femmes dans l’espace public.

Avec la reprise des violences dans le pays à l’été 2015, la succession de massacres et l’approche d’importantes échéances électorales, les militants du collectif se sont réorientés vers d’autres problématiques et l’atelier de la masculinité s’est progressivement éteint.    

Militantisme masculin et patriarcat

Pendant toute cette période, j’ai milité dans plusieurs groupes politiques et je me suis rapidement retrouvé confronté de nouveau à la question de la masculinité. Les organisations politiques auxquelles je participais étaient tout aussi concernées que les autres : il fallait consacrer une partie significative de l’énergie à régler les problèmes générés par le système patriarcal en parallèle des questions politiques quotidiennes. Ce double effort peut paraître difficile à fournir mais s’avère incontournable dans des groupes mixtes afin que les femmes puissent y participer et s’y exprimer librement : une organisation politique qui se donne pour objectif de lutter contre le patriarcat sera très probablement en proie à de vifs débats  ainsi qu’à des tensions internes, mais la dissolution de cette fameuse solidarité masculine ( et notamment parmi les hommes de ma génération, très enclins à recourir  au « Abilik », une forme de complicité entre homme reposant sur le système patriarcal ) entraîne un assainissement du fonctionnement et de l’identité de ces organisations politiques, extrêmement bénéfique pour élargir leur base, pour être plus inclusives et intégrer davantage les femmes et la jeune génération. 

Les regroupements politiques mixtes semblent plus pérennes que des initiatives anti-patriarcales composées uniquement d’hommes. C’est d’ailleurs, à mon avis, l’une des raisons de l’échec des groupes de réflexion sur la masculinité avant Gezi (2013). Ils étaient essentiellement composés d’hommes ce qui laissait libre cours aux égos masculins et aux comportements virilistes.

Dans les collectifs mixtes, surtout quand ils sont pourvus d’une branche féminine autonome, les femmes ont plus de prise sur ce genre de dégénérescences et peuvent plus facilement faire pression sur leurs camarades masculins. Sans ce type de mécanismes de contrôle, je suis convaincu que les hommes n’abandonneront jamais leurs privilèges, ne renonceront jamais à leur  « ascendant naturel » ni au pouvoir dont ils jouissent dans les groupes de gauche, bref… qu’ils ne changeront jamais leurs comportements (mais je ne veux pas dire, bien entendu, que ça relèverait encore de la responsabilité des femmes. Les hommes doivent bien sûr s’ « éduquer » eux-mêmes sur ce terrain ).

 Il y a quelques temps, un cas d’agression sexuelle dans un des collectifs dont je fais partie a donné lieu à d’intenses débats. Nous avons pu nous appuyer sur le principe de « primauté de la parole de la plaignante », mais nous avons à nouveau traversé une période d’errance, très douloureuse pour le groupe. Nous avons finalement publié un texte d'autocritique, rédigée par l’homme accusé, ainsi qu'une autocritique de groupe, initiative qui a sans doute été déterminante : c’était un message fort, puisqu’il revenait à reconnaître publiquement une faille collective dans la lutte contre le patriarcat que nous nous sommes engagéˑeˑs à corriger à l’avenir. Bien que cette déclaration publique ait été difficile à faire aboutir, ce fût une démarche salutaire car nous savons pertinemment que les comportements virilistes ne sont pas isolés et que la solidarité masculine refait surface à la moindre occasion.   

À la suite de cette publication, nous avons organisé une série d’ateliers sur l’homophobie, la violence faite aux femmes et sur l’hégémonie masculine animés par des militantˑeˑs LGBT+ et autres personnes expérimentées sur ces questions à l'attention des hommes du groupe. Au cours de ces ateliers mais aussi par la suite, j’ai pu observer un recul des mécanismes de domination et des réflexes de solidarité masculine au sein de l’organisation ainsi qu’une plus grande décontraction du côté de nos camarades femmes. J’ai aussi remarqué une plus grande intransigeance des jeunes hommes face aux comportements virilistes que leurs aînés. D’ailleurs, je les trouve aussi plus attentifs sur les questions d’homophobie. Certains des hommes de la première génération pouvaient parfois prendre leurs distances avec des camarades de longue date lorsqu’ils désapprouvaient leurs réactions sur ces questions. Mes observations sont bien sûr à prendre avec des pincettes : elles restent celle d’un homme de cette même génération ; je ne sais pas dans quelle mesure elles sont pertinentes ou si elles témoignent au contraire d’un certain nombre de mécanismes de défense. Je ne me fais pas non plus d’illusions sur le caractère fragile et provisoire des quelques avancées enregistrées que j’ai évoquées dans ce domaine.

 Ce que je veux surtout montrer ici, c’est qu’il est possible de faire progressivement avancer et évoluer les rapports de genre au sein d’une organisation politique dès lors que ses membres s’imposent un effort systématique sur ces questions. On doit proposer des formations sur le patriarcat à l’attention des hommes et n’accorder aucune tolérance aux réflexes patriarcaux et aux cas d’agressions sexistes.

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Après la double victoire électorale d’Erdoğan (élections législatives et présidentielle du 24 juin 2018), il apparaît clairement que la Turquie n’est pas prête de sortir de son autoritarisme. La gauche doit se réorganiser, reconstituer des collectifs et des organisations politiques solides. Ces transformations ne pourront aboutir qu’avec une démocratisation réelle et effective de la base en interne. Elles ne se produiront que si les femmes, qui constituent l’un des mouvements les plus pérennes et influents du pays, ont l’espace de prendre pleinement leur place de sujets et d’actrices du changement.

 

Traduction : Charlotte L., Claire H., Céline PM

 

[1] En 2007, la militante étasunienne Tarana Burke lance la campagne « Me Too » pour dénoncer les violences sexuelles, notamment à l’encontre des personnes de couleur. Dix ans plus tard, des dizaines de femmes agressées par le puissant producteur hollywoodien Harvey Weinstein, sortent du silence. C’est le scandale. Tout le monde se demande comment cela a pu arriver aussi souvent sans qu’on n’en parle jamais. L’actrice Alyssa Milano relance les mots forts de Tarana Burke sous la forme du hashtag #MeToo pour encourager les femmes à partager leurs expériences sur les réseaux sociaux. Pendant des semaines, à l’automne 2017, des millions de hashtags #MeToo (ou #BalanceTonPorc en France) sont publiés. Les médias traditionnels et la plupart des internautes sont surpris par ce raz-de-marée qui occupe désormais tous les médias et apparait dans les conversations au quotidien. Cette soudaine viralité, outre un puissant encouragement à dénoncer les agressions, offre bientôt à beaucoup de femmes le sentiment de légitimité qui leur manquait pour confronter leurs aggresseurs ou faire appel à la justice. Ce mouvement aura marqué jusqu’à la culture populaire à travers la musique notamment (voir Chilla-Balance ton porc, Vins-Me too).

[2] Artiste conceptuelle milanaise, retrouvée morte en Turquie, violée et assassinée, sur le trajet de sa performance « Brides On Tour ». Son meurtrier est un homme turc qui l’avait prise en autostop dans la ville industrielle de Gebze, à une heure de route d’Istanbul. La jeune femme était partie avec une amie, toutes deux vêtues d’une robe de mariée, pour traverser les zones de conflit des Balkans et du Proche-Orient, afin de démontrer les valeurs communes de la Méditerranée, et de donner un signe de « confiance entre êtres humainˑeˑs ». Elles devaient se rendre en autostop de Milan à Jérusalem, en passant par les pays de l’ex-Yougoslavie, la Turquie, le Liban, la Syrie, la Palestine et Israël.

[3]Kadiköy est un des plus anciens quartiers d’Istanbul. Aujourd’hui considéré comme progressiste, jeune et plutôt de gauche. Peu d’habitantˑeˑs soupçonnent que le harcèlement de rue et les agressions sexuelles envers les femmes y sont pourtant tout aussi fréquentˑeˑs qu’ailleurs.

[4] Ce principe, particulièrement utilisé dans les milieux militants féministes de Turquie, invite à introduire une forme de discrimination positive dans le traitement des violences sexistes. Prenant en compte la récurrence des agressions des hommes envers les femmes – ainsi qu’envers les personnes LGBTQ+ -  et l’inégalité systémique dont sont victimes toutes les personnes n’étant pas catégorisées comme « homme/blanc/cisgenre » dans une société raciste et patriarcale, le principe de « primauté de la déclaration de la plaignant·e » agit comme une inversion de la charge de la preuve où c’est l’agresseur présumé qui se doit de prouver son innocence. Il n’équivaut pas à un blanc-seing qui verrait sacralisée la parole de toute personne de genre féminin pour caractériser une agression mais œuvre, à condition d’être appliqué en connaissance de cause, telle une protection pour la victime présumée afin d’éviter l’accumulation des discriminations une fois rendue devant une instance tierce supposée émettre un jugement. Sa définition et ses mises en application font encore débat.   

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