Céline Wagner
Auteur de roman graphique
Abonné·e de Mediapart

111 Billets

1 Éditions

Billet de blog 2 avr. 2019

Cécile - Dans les couloirs d'une schizophrénie part.4 et fin

Je partage une expérience personnelle, car je ne connais pas d'autre moyen de dire l'abîme qui sépare les internés du monde des "vivants" quand ces derniers tentent d'accompagner un proche frappé de folie dans un monde en déliquescence ; et que la médecine comme l'ensemble de la société échouent, aujourd'hui encore, à comprendre, faute de leur donner une parole et de la diffuser.

Céline Wagner
Auteur de roman graphique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A présent que Michel est interné à L’EPHAD, toutes ses affaires sont rangées chez Cécile, soigneusement, dans des cartons stockés au garage. Elle hérite de ses vieux vêtements, de ses papiers administratifs, de ses boutons de manchettes que le temps a écaillé, de ses bérets, des photos de sa femme... Curieusement, Michel n’en a conservé qu'une seule, épinglée au milieu de la multitude de photos de lui-même et qu’il a plaisir à regarder agrandies aux murs de sa chambre. Comme je travaille sur La Trahison du Réel j’interroge Cécile sur les documents qu’elle aurait pu trouver sur la vie de Michel : a-t-il laissé des écrits, des dessins ? Il était question à une époque de son goût pour les crayonnés, la fabrication de maquettes en allumettes, l’écriture...

- Oui, me dit Cécile, il a laissé une lettre.

- Ah ! Oui ! Je peux la voir ?

- Non, je l’ai jetée.

- Jetée !? Mais comment !? Où ? Il faut la récupérer !

- On ne peut pas, je l’ai brûlée. — Je crois n’avoir jamais rien entendu d’aussi irréel —

- Mais enfin ! Pourquoi ? Quelle idée t’a prise ? Que disait cette lettre ?

- Je ne sais pas, je ne l’ai pas lue, cette histoire est trop dure, me confie-t-elle. — Je tente, difficilement de contenir ma colère :

- Enfin, bordel ! Il se farcit quatre-vingt ans d’abandon, d’humiliations, quarante ans d'internement et il écrit une lettre dans sa vie, une seule, dans laquelle il parle de lui et toi tu n’as pas le courage de la lire !? Et tu la brûles ! J’aurais pu la lire moi ! Je t’aurais raconté... ou pas ! Enfin merde ! Tu gardes ses boutons de manchettes en plaqué or dont tout le monde se fout et tu brûles sa lettre... C’est dingue ! C’est pire que la vraie mort ! Non ?

Un douloureux silence s'installe puis Cécile conclut :

- Je m'en veux... Mémé était pareille, elle jetait tout.

Un vide incommensurable se creuse une fois de plus entre son existence et la mienne, comme s'il était l’histoire de ma vie : Une impossible unité, la quête vaine d’une cohérence, le désir enfantin de découvrir en ce monde un trésor enfoui. Dans cette famille on brûle, on déchire, on ne parle parle pas, on repousse les drames dans les marges de la vie quotidienne et les corvées de tous les jours. L’histoire de la famille continue de partir en fumée, comme un feu de forêt que les générations ne parviennent pas éteindre. Mon cousin aussi était schizophrène, suicidé au volant de sa voiture lancée à toute vitesse contre un platane... le neveu de ma mère, la sœur duquel avait été adoptée par le second mari de ma tante, elle-même chassée de la maison pour avoir fait un enfant hors-mariage... Tout a été détruit avant sa mort : photos, actes de naissances, livrets de famille... Ma tante a tout détruit avant de mourir, y compris l’histoire de son premier enfant, une fille baptisée du nom de Cécile qui vit, encore aujourd’hui, avec le mystère de sa naissance... De mon cousin suicidé il ne reste qu’une photo, enfant, souriant près de sa sœur adoptive à qui il a livré ses secrets et confié son projet de mourir avant que leur mère ne rentre des courses... Aujourd’hui Michel est trop diminué pour parler de tout ça et il n’en a pas envie. Lui même n’a pas de récit à proposer, à part des bribes, éparses, qu'il ressasse et le submergent par temps gris. Ma mère ne cesse de me recommander de ne pas lui parler du livre que j’écris, mais ce n’est pas mon intention ; d’ailleurs je doute que le surréalisme berlinois d’après-guerre intéresse beaucoup Michel... L’angoisse devance les mots et demeure hors de toute rationalité. La peur de dire avant-même de penser. Voilà qui, pour écrire, constitue le handicape ultime ; le dépasser relève de l’endurance, d’une confiance aveugle en un possible dont on n’est jamais sûr qu’il puisse s'incarner un jour. Cette confiance est du domaine du pari, de l’irrespect, du refus acharné de l’isolement dans lequel on a grandi, du besoin de fabriquer l’objet qui nous appartient.

Michel © céline wagner

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Nouvelle-Calédonie: débats autour du colonialisme français

À la Une de Mediapart

Journal — France
L’encombrant « Monsieur sécurité » de Yannick Jadot écarté de la campagne écolo
Insultes, menaces, intimidations : depuis plusieurs années, militants et élus alertent les responsables d’EELV sur le comportement de Philippe Bouriachi. Ce conseiller régional, qui faisait office de garde du corps de Yannick Jadot, a été écarté de l’équipe de campagne parallèlement à notre enquête. Il dénonce une cabale.
par Mathieu Dejean et Sarah Brethes
Journal — France
Affaire Hulot : Jadot met « en retrait » un pilier de sa campagne
Proche de Nicolas Hulot, Matthieu Orphelin a été mis « en retrait » de la campagne de Yannick Jadot, en raison d’interrogations sur la connaissance qu’il aurait pu avoir des agissements de l’ancien ministre, accusé de violences sexuelles et sexistes. Une « décision courageuse » de la part du candidat écologiste à la présidentielle, salue Sandrine Rousseau.
par Mathieu Dejean
Journal — France
Dans le Béarn, des jeunes empêchés de s’installer en maraîchage bio
La communauté de communes de Pau a lancé un projet de « Ceinture verte » : l’installation d’une dizaine de paysannes et paysans par an autour de l’agglomération. Mais six jeunes sont actuellement suspendus au bon vouloir de la Safer, qui privilégie l’agrandissement des fermes existantes.
par Amélie Poinssot
Journal — France
Le procès des attentats du 13-Novembre
Le procès des attentats du 13-Novembre a débuté mercredi 8 septembre à Paris. Durant neuf mois, vingt accusés vont devoir répondre du rôle qu’ils ont joué dans cette tuerie de masse. Retrouvez ici tous nos articles, reportages, enquêtes et entretiens, et les chroniques de sept victimes des attentats.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Penser la gauche : l'ubérisation des militant·e·s
Les mouvements politiques portent l’ambition de réenchanter la politique. Pour les premier·e·s concerné·e·s, les militant·e·s, l’affaire est moins évidente. S’ils/elles fournissent une main d’oeuvre indispensable au travail de terrain, la désorganisation organisée par les cadres politiques tendent à une véritable ubérisation de leurs pratiques.
par Nicolas Séné
Billet de blog
Faire militance ou faire communauté ?
Plus j'évolue dans le milieu du militantisme virtuel et de terrain, plus il en ressort une chose : l’impression d’impuissance, l’épuisement face à un éternel retour. Il survient une crise, on la dénonce à coups de critiques et d’indignation sur les réseaux, parfois on se mobilise, on tente tant bien que mal d’aider de manière concrète.
par Douce DIBONDO
Billet de blog
Militer pour survivre
Quand Metoo à commencé j’étais déjà féministe, parce qu’on m’a expliqué en grandissant que les gens étaient tous égaux, et que le sexisme c’était pas gentil. Ce qu’on ne m’avait pas expliqué c’est à quel point le sexisme est partout, en nous, autour de nous. Comment il forge la moindre de nos pensées. Comment toute la société est régie par des rapports de forces, des privilèges, des oppressions, des classes sociales.
par blaise.c
Billet de blog
Un jour dans ma vie militante : l’Etat réprime impunément des familles à la rue
[Rediffusion] Jeudi 28 octobre, soutenues par Utopia 56, plus de 200 personnes exilées à la rue réclamant l’accès à un hébergement pour passer l’hiver au chaud ont été froidement réprimées. L’Etat via son organe répressif policier est en roue libre. Bénévole au sein de l’association, j’ai été témoin direct de scènes très alarmantes. Il y a urgence. Voici le témoignage détaillé de cette journée.
par Emile Rabreau