5 décembre - Grève générale et état d'abstraction

Répondre à l’appel à témoignages de Mediapart est ma façon de manifester mon soutien à ceux qui fouleront le pavé, d'être aux côté de tous, face au modèle capitaliste mondial en train de piétiner l'humanité, de tuer le vivant et la terre. Avec le monde, depuis ma solitude...

Ayant choisi de me consacrer à la peinture, par passion et par opposition au système incontournable de la hiérarchie, je me suis toujours sentie en marge des mouvements de société.

Plus tard, faisant mon chemin et publiant mes premiers livres, j'ai intégré le corps de métier des artistes/auteurs, et me suis retrouvée devant la même incapacité à intégrer un groupe. Tout secteur s’organise en monstre social où les plus forts sont les plus riches ; les plus favorisés, les mieux nés… Les auteurs ne sont pas épargnés par ce système et ces injustices ; cela va du statut des femmes à la hausse des cotisations retraite que certains pourront encaisser, d'autres non. Individuellement, chaque auteur à sa réalité. En ce qui me concerne, pour quelques heures passées en société avec mes collègues, combien de jours, de semaines, de mois passés dans la solitude d’un atelier, sans gagner un sou ?

Bien sûr, cet isolement est choisi et ne m’empêche pas de garder quotidiennement un regard sur le monde, de prendre position par écrit ou dans mes échanges avec les autres, sur les questions qui nous concernent tous aujourd’hui. Néanmoins, cela me demande un gros effort d’abstraction pour me sentir appartenir à une société. De façon sporadique, cette appartenance me saute au visage quand des gens se ruent sur les pompes à essence pour remplir leurs bidons en période de pénurie, ou quand un automobiliste laisse tourner son moteur à l’arrêt, en pleine canicule, pour jouir de la clim… je réalise alors qu’on n’échappe ni à son époque, ni à son humanité.

L’isolement est trompeur, il donne l’illusion qu’une issue est possible. Tandis que le groupe remet les choses en place. Encore une fois, c’est pour me tenir éloignée de ces réalités que je me suis consacrée à la peinture.

Qu’est-ce qu’un peintre en grève ? A première vue, c’est une personne qui arrête de peindre. Or, peindre est précisément ma façon de m’opposer à ce monde capitaliste qui voudrait que la vie ait un caractère utile, que l’existence humaine soit rentable… M’arrêter de peindre une journée, c’est arrêter la résistance, c’est renoncer à vivre, et entrer dans l’engrenage de la machine qui nous anéantit, c’est renoncer à communiquer avec les autres sur le sens abstrait de la vie ; même si c’est pour en conclure qu’il n’y en a pas....

En cela, je ne m’arrêterai pas de peindre une minute.

Quelle autre façon de faire grève ? Rejoindre des cortèges ? Mettre un écran noir sur mes comptes Facebook et autres, comme beaucoup de gens l’ont proposé ? Et faire comme si je croyais en des actions auxquelles je ne crois pas…

Difficile d’exprimer aux autres, à ceux qui se battent dans la rue tous les jours, que je soutiens leurs actions, qu’ils sont mes frères et mes sœurs, mais que le sentiment d’abstraction que m’inspire ma propre existence, m’empêche de me mêler aux groupes. Cela aurait été différent si j’avais appartenu à une institution… Je me serais alors battue pour elle, sans doute. Là, en tant qu’électron libre, je n’ai que l’embarras du choix des institutions à défendre…

Il faudrait parvenir à se scinder en deux ; d’un côté l’être politique, de l’autre l’être de hasard, c’est un exercice très difficile, et pour ma part, il m'a toujours fallu lutter contre la peur d’être avalée par l’un ou l’autre.

La société est une équation insoluble et cette idée, fermement installée en moi, m’empêche d’endosser un gilet jaune, de brandir des pancartes, de prendre la carte d’un parti, etc… bien que chaque jour, je puise l’énergie de continuer à créer dans les actions de ces gens qui ont choisi une existence sociale plutôt que de hasard, affrontant le spectacle désarmant de notre époque.

La grève, donc, il faut la sentir au fond de soi comme un organe. De sorte que l’on ne puisse pas fermer les yeux devant sa fonction, devant les causes de ses symptômes et ses douleurs, pour la maintenir en vie.

Mon organe, c’est la couleur. C’est lui qui régule le fonctionnement de ma vie et de ma pensée. Aussi, demain, je ne ferai pas grève, je peindrai, encore et encore, et j’affirmerai par là ma volonté d’être inutile à ce système, de ne pas être un être rentable. Ces peintures, je les posterai, pour partager avec mes frères et sœurs mutilés, ma colère ; avec l’humanité, mon chagrin devant l’état de notre planète ; avec les travailleurs broyés par les marquis, ma solidarité, avec les enfants, mon courage et ma confiance pour les épauler dans la grande part de travail qui les attend.

 © céline wagner © céline wagner

 

 

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