L'école du Covid

La finesse aujourd’hui est cette conscience accrue de la fragilité. Une découverte qui remonte pourtant aux premiers philosophes. La question est de savoir ce que nous avons appris depuis.

En promenade quotidienne je repasse devant le bureau de vote du village où nous étions groupés il y a bientôt quatre semaines. Les portraits des têtes de listes sur les affiches sont restés trois semaines sous la pluie et le soleil brûlant. Aujourd’hui il fait 27°C. Le soir du premier tour j’étais venue pour le dépouillement encourager mes camarades de liste, mon fils me devançait en vélo et nous avions convenu de ne pas entrer dans la salle pour des raisons sanitaires évidentes. Je faisais coucou à mes collègues à l’intérieur qui avaient bravé les recommandations de ne pas se réunir, bien que les élections aient été maintenues. Comme ce jour paraît loin.

Depuis quatre semaines j’ébauche en pensée la liste des choses dont je peux me passer, au fond, et celles qui me sont indispensables pour appeler la vie, la vie. Je vois ma réserve d’apprêt blanc acrylique pour toile fondre avec inquiétude, je n’ai pas de toile d’avance, seule celle que j’ai en cours me permet de projeter mon imagination. J’entends à droite à gauche que le confinement va être maintenu au moins trois semaines encore, je dois penser à me ravitailler en toile ou trouver un système D… J’ai juré de boycotter Amazon, je ne veux pas flancher, même pour une toile. 

Je pense le monde comme dans mon enfance, avec les mêmes questions : Peut-être sommes nous un petit organisme à l'identique d’un organisme plus grand ? Peut-être qu’à l’instar d’un corps la planète se défend contre une maladie : l’invasion de l’activité humaine…

La dernière injonction est "Restez chez vous", de mémoire la précédente était "Travaillez, quitte à surproduire ! ". Le système néolibéral avec son cortège d’esclavages et d’injustices sociales vacille. D’une guerre on peut entrevoir la fin grâce à des pactes et des accords. Face à une pandémie, la solidarité devient un concept très simple consistant à se rassembler autour de notre propre survie.

Les scientifiques connaissent depuis longtemps le potentiel dévastateur des virus. Mais curieusement nous redoutions davantage les tempêtes et les cyclones, comme si à côtoyer les virus toute l’année nous les avions intégrés à notre système social : quand les uns sont malades, les autres travaillent. La perspective de voir tout le monde malade nous prend de court.

Les fortunes qui dégringolent aujourd’hui grâce au ralentissement de notre activité pourraient continuer de décroître si le jour d’après nous choisissons une vie plus simple. Et la minorité de milliardaires disparaitrait au profit d’une majorité de personnes capables de vivre bien et simplement.

Si nous sommes tous égaux devant le virus, nous ne le sommes pas devant la responsabilité de ses dommages. COVID-19 révèle la gestion de notre société, nos dépendances aux pays étrangers, nos mesquineries économiques pour contourner les règlementations en faveur de l’environnement.

Qui mieux que lui pouvait le faire ? Un spécialiste ? L’intelligence n’est pas nécessaire, un virus suffit à mettre K.O notre système libéral, sa prétention, sa promesse de gaver les chanceux de naissance et les battants, au détriment de ceux qui ne peuvent qu'en subir la domination sauvage. Les plus détachés n'ont pas leur place dans le mécanisme de cette machine, les rêveurs, ceux qui ne veillent pas continuellement à faire fructifier des biens, du temps ou de l’argent, mais qui vivent pour vivre dès qu'ils le peuvent. COVID-19 ridiculise la force, tourne en ridicule le pouvoir, la compétence des institutions ; il rend illusoire le contrôle et le recours à l’autorité, pathétique.

La finesse aujourd’hui est cette conscience accrue de la fragilité. Une découverte qui remonte pourtant aux premiers philosophes. La question est de savoir ce que nous avons appris depuis.

Chacun peut faire son analyse et chacun peut la partager. Reliés en direct, nous pouvons voir à l’œuvre notre vulnérabilité grâce aux contributions de chacun. Nous pouvons communiquer H24 mais les réponses n'arrivent pas. Nous sommes comme des nouveaux-nés devant la société-monstre que nous alimentons chaque jour et nous attendons un vaccin.

Les néolibéraux et les écologistes sont dans le même état de sidération. A ceci près que les seconds ont une longueur d’avance. Emotionnelle déjà. Cela fait un moment qu’ils anticipent ces phénomènes, le virus fait partie depuis longtemps des scénarios catastrophes. Son arrivée est si soudaine et son expansion si rapide que les plus préparés comme les autres accusent le coup.

Au pied du mur, peu de stratégies affleurent : nous déchirer pour défendre les atouts et les privilèges de l’argent, ou au contraire freiner des quatre pieds vers la décroissance et sa promesse d’une vie plus simple et respirable.

A qui plaît ce labeur nécessaire à une surproduction dont nous n’avons pas besoin ? A qui reprocher de consommer pour entretenir son fonctionnement et pérenniser notre esclavage ? Que vaut la modération de nos achats, le réexamen de nos besoins, à côté de l’oxygène qui nous manque aujourd’hui, du vent dans les arbres, des longues marches sans notion du temps, sans attestation et sans masque ?

Nous n’avons rien à perdre, ni en temps ni en argent à adopter une vie plus simple. Il sera tout aussi jouissif de ne pas avoir besoin de dépenser 500 ou 1000 € dans une nouvelle tablette et financer une 5G, pour jouir de se lever plus tard le matin et prendre le temps de vivre. Nous aurons moins de migraines. Nous n’aurons plus besoin de courir. Et la valeur de l’argent reviendra à la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter, celle qui vient après la vie, après celle du loup, après celle du chien, celle de son maître, celle de l’arbre, du chemin, de la fleur…

Les pro-capitalistes féroces hurleront : Ce n’est pas comme ça qu’on fait marcher une société !!!

Il suffit de ne pas écouter, de détourner le regard, d'augmenter le volume de la musique pour ne plus les entendre, les chasser de notre espace de pensée. Car personne ne sait aujourd’hui à quoi ressemblerait une société équitable, il y a trop de corruptions, trop de lobbies, qui écouter ? Il n'y a pas d'autres moyens que d'expérimenter. Se mouiller, en prendre le risque, parier sur un possible lendemain qui chante est le pas de côté nécessaire pour ne plus marcher en rang serré. Arrêter les experts et les études de marchés, si personne ne peut stopper la machine, un élément extérieur le fera, un organisme microscopique, quoiqu’il en soit la machine n’est pas invulnérable.

Ces pensées ne sont pas le fruit de l’utopie ; l’utopie est de croire que l’argent sauvera même les plus riches malgré les apparences... Comment pourront-ils éviter les soulèvements et les violences des populations en survie ?

Le confinement oblige à faire rentrer dans une bouteille un monde déjà sur le point de craquer. En limitant les flux pour ne pas les mettre à l’arrêt, nous assistons déjà à des pétages de plombs, des homicides quotidiens contre des femmes et des enfants, ces crimes que nous commencions seulement à dénoncer et à refuser, explosent. La violence incontrôlable que nous connaissons bien est décuplée par la cohabitation forcée, ainsi que la tendance à laisser libre cours à nos addictions... Tous ces comportements habituellement contenus par la société de consommation sont exacerbés quand la machine s’éteint. Le manège en pane de courant révèle un civisme qui n’était branché qu’au secteur. Nous avons appris à obéir plus qu’à réfléchir. Le contrôleur perd les pédales et nous sommes livrés à nous-mêmes, effarés, sans direction et sans devenir.

Je pense à l’école. J’ai déjà perdu depuis quelques semaines la notion de vacances, de week-end, de mercredi… Faire les devoirs à mon fils est un cauchemar pour moi parce que cela l’était déjà pour mes deux parents quand j’étais enfant. Je n’ai pas appris à apprendre.

Je n’y suis pas allée aussi longtemps que je l’aurais voulu, ou plutôt, au moment où j’y étais je n’avais qu’un souhait, en sortir ; c’est une fois adulte avec des rêves et des projets, mêmes modestes, que j’ai eu ce regret : ne pas être allée assez longtemps à l’école.

Tout cela est pathétique, un mélange nocif de projections et de névrose. C'est pourtant bel et bien le profil de ma construction. Qui me hante encore quand je perds mes billes... L’absence d’école, pas d’études, pas l’école dans le schéma que nous lui connaissons, non. Ni même un autre. Je n’ai aucune idée de ce que devrait être l’école idéale. Je parle de l’école-fantasme, ou encore de l’école-fantôme. Ce qui est pour les uns une réussite et pour les autres un échec, un cauchemar ; ce qui est pour les uns une évidence et les autres un objectif durement conquis, au prix de lourds sacrifices ; ce qui est un souvenir impérissable pour les uns et pour les autres une revanche à prendre, parfois contre elle… Ce qui est un facteur de confiance en soi pour les uns et qui renvoie les autres chaque jour à leur manque de valeur, d’intérêt pour la société et pour eux-mêmes… Je veux parler de cette école-là.

Il m’a fallu découvrir Michel Foucault, vers trente ans, pour entendre en substance que « Les diplômes ne servent à rien, seulement à faire croire à ceux qui n’en ont pas qu’ils ont une importance. »

A 44 ans je sais que l’école est indispensable aux enfants et aux adultes qu’ils seront. Je sais aussi qu’elle n’est pas la garante d’une réussite sociale ni même d’un épanouissement personnel. Après avoir appris, il faut vivre. Et vivre c’est aussi considérer qu’on en sait assez pour s’élancer, courir, s'envoler en toute confiance.

Au moment où j’écris ce billet, je tombe sur ce tweet d’Edwy Plenel qui reprend à sa sauce les vers des Bérurier noir. Ma tasse de café m’échappe.
- Mort aux cons ! - Merci à vous les travailleurs, merci à vous, pas aux patrons !
Bigre ! Les effets du confinement se font sentir ! Je me dis aussitôt qu'il va se faire massacrer sur Twitter. Ça ne rate pas, les commentaires défilent, un flot de vulgarité, de bêtise, de raccourcis, de trivialité, de mauvaise foi... Quelle déception.

Pourtant le côté punk d’Edwy Plenel pour le coup était inattendu, cela méritait des commentaires à la hauteur. Ma 21ème matinée de confinement s’annonçait bien. Ce tweet est infiniment plus adapté à la situation que les belles phrases des défenseurs des travailleurs et des patrons. Qui peut croire que Plenel met sur le même plan Jeff Bezos et l’épicier du coin ? Honnêtement.

Mais la mayonnaise prend, enfle et ça pogote à mort sur la plateforme. L’envie de renverser la table n’est pas propre aux mauvais élèves, je me réjouis que le confinement laisse échapper des cris, car après tout, que veut-on d’autre pour changer le monde ?

Edwy Plenel a déconfiné le Béru en lui, malgré ses 954,2 K d’adonnés, sachant qu’il ne pourrait pas revenir en arrière. Je dis bravo. Le coup du balcon m’échappe - les travailleurs hospitaliers détestent à raison les gens qui applaudissent au balcon et votent Macron le reste de l’année – mais j’imagine que le journaliste y aura vu un élan d’unité… On ne peut pas demander à un vers punk de faire dans le détail. L’essentiel est ce coup de latte du Gauche qui fait du bien.

 © céline wagner © céline wagner

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