Les citoyens doivent financer les lanceurs d'alertes

Sans compétences face à une technologie surdéveloppée, nous n’avons aucune chance de voir aboutir nos révoltes. Les lanceurs d'alerte ont besoin de nous et nous avons besoin d'eux.

Sans les lanceurs d’alertes, notre liberté comme ses représentations demeureront caduques. En créant Wikileaks, Julian Assange a mis à leur disposition une plateforme permettant de publier leurs informations tout en protégeant leur anonymat. Il a créé le seul organe de presse ouvertement politique et militant, contournant la loi afin de franchir les obstacles numériques mis en œuvre pour préserver des secrets d’état.

A présent, nous le savons aussi : sans les hackers et la maîtrise du cryptage nous n’avons aucune chance de résister aux grandes puissances.

C'est un affranchi qui a montré le chemin aux défenseurs des libertés du dimanche qui pullulent dans la presse et bavardent sur les plateaux climatisés des chaînes de télévision. C'est terriblement vexant, peut-être est-ce la cause de leurs cris de rage, car l’évidence est là : les informations qu’ils possèdent sont autorisées et n’ont aucune incidence sur le monde réel.

Les lanceurs d’alertes ont révélé que pour avoir une vue objective de notre monde capitaliste il était nécessaire de violer ses lois.

Quel journal établi est en capacité de le faire au nom de la vérité et de la liberté ? Des valeurs, certes, impossibles à conquérir entièrement, mais au moins pouvons-nous y tendre...

Assange croit que l’on peut les gagner tout à fait. Comme l’ont cru ceux qui ont pris le risque de contourner la loi pour partager des informations gardées secrètes, auxquelles n'avait accès qu'une minorité de gens de pouvoir ; cela est un vrai message d’espoir pour l'humanité, non pas le fruit d'un idéalisme candide mais un acte de résistance, comme l’on en voit peu dans nos technocraties, et pour cause : La clandestinité n'est plus possible. 

Les résistants, au cours de toutes les guerres, se sont exposés au danger ; on ne renverse pas un régime oppresseur en respectant ses lois. On ne s’émancipe pas du capitalisme en se réjouissant d’une augmentation du pouvoir d’achat et en acceptant le stockage de nos données personnelles. Hommes et femmes de la rue, sans compétences devant une technologie surdéveloppée, n’avons aucune chance de voir aboutir nos révoltes ; nous nous déplaçons avec un terminal qui garde en mémoire toutes nos informations personnelles et une bonne partie de celles de nos proches ; véritable big data à disposition des lobbies et services de renseignements... La résistance est concrètement tuée dans l'œuf par un procédé que l'on croyait virtuel, mais rien n'est plus concret que le codage et le numérique pour les puissants. 

Par l'élaboration et le perfectionnement de la toile, nous n’avons plus de secrets, tandis que les pouvoirs sont de plus en plus opaques.

Notre possibilité de clandestinité a été entièrement confisquée.

Assange regarde le monde avec la froideur d’un scientifique. Il ne se soucie pas d’être aimé, ce n’est pas un politique, ni un entrepreneur. Il ne prend pas un visage de circonstance pour nous dire que des années de lutte pour les libertés fondamentales ont débouché sur le perfectionnement de la surveillance. 

Nous aurions préféré l’apprendre dans le livre d’un philosophe autorisé, militant des droits humains. Nous l’apprenons d’un jeune homme révolté que la presse s’évertue à discréditer, car le meilleur moyen de rendre invisible la réalité que nous montre Julian Assange est de créer autour de lui pléthore de polémiques. Domaine dans lequel la presse excelle, manne financière des entreprises de communication, capables de détourner par l’hypnose du fait divers et de la publicité les objectifs de changement les plus ambitieux. 

En affirmant qu’un individu, grâce à la maîtrise du cryptage, peut renverser son rapport de force avec le pouvoir, Assange nous met, non seulement devant notre impuissance mais aussi dans une situation embarrassante : Nous en concluons que pour retrouver nos libertés fondamentales, comme disposer de nos données personnelles ou connaître des informations indispensables à notre objectivité, nous devons pratiquer la désobéissance civile.

Le néo-libéralisme sauvage ne peut être remis à plat dans ses fondations, contesté et changé, que par les moyens qui le maintiennent dans sa toute puissance ; nos libertés sont incompatibles avec le système que nous alimentons. Qui, en dehors des hackers peut observer les coulisses d’un théâtre politique mondial bâti sur le secret ?

Cela va de la transition énergétique aux crimes de guerre en passant par les questions sociétales… Le discours accouche de termes nés d’un idéal social, fait de santé publique, de droit d’expression, de liberté de la pressed’informer, de droits de l’Homme, etc…

Les exemples sont légions mais insuffisants ; il en faut plus pour passer à l’acte. Par exemple, en défendant les lanceurs d’alertes ou en finançant leurs travaux par des collectes citoyennes...

Courrier International publiait il y a quelques mois un dossier à l’occasion de la légalisation du cannabis au Canada. Nous y comprenions les raisons pour lesquelles la France reste à la traîne dans ce domaine, sans rapport avec une quelconque santé publique. Depuis des décennies nous savons, grâce à des pays familiarisés avec ce marché comme la Hollande, que les consommateurs de cannabis boivent peu d’alcool, pour la simple raison que les deux substances ne font pas bon ménage... En France, où la production de vin en plus d’être une manne économique est le sceau de notre identité culturelle, que deviendrions-nous en cas de légalisation ? Par ailleurs, le cannabis pousse comme du chiendent, comment amener les gens à l’acheter quand le cultiver ne coûte rien ? Les grandes enseignes planchent déjà sur la fabrication de boissons non alcoolisées à base de cannabis, ou de CBD, substances procurant le goût et l'odeur du cannabis sans l'effet psychotrope du THC...

Tant qu’elles ne seront pas prêtes les français n’ont aucune chance de voir fleurir des coffee-shop dans les rues de Paris. La dépénalisation pourrait venir des contrats passés avec les alcooliers, mais non de l’état lui-même, et cela même si les vertus thérapeutiques du cannabis sont démontrées depuis longtemps. Les violons de la santé publique couvrent le bruit de la réalité : Le cannabis fait moins de morts que l’alcool et pourtant on réprime sa consommation ; l’alcool est en vente libre au prix d’un contrôle de plus en plus dur des conducteurs et des mineurs...

L’outil indispensable à la prospérité de la finance dans les démocraties, à ses fusions avec les états, est la police non le droit de vote. 

Cette organisation a donné lieu à une nouvelle forme de discours, parfaitement adaptée aux attentes de la population ; un discours sociétal ayant pour conséquence de scinder les individus qui se retrouvent à devoir défendre leurs droits devant l’impossibilité d’agir sur le système qui les leur vole.

L’arrestation de Julian Assange divise sur des questions éthiques. Si la situation n’était pas dramatique nous pourrions en rire. Ses détracteurs lui font le procès d'avoir publié des informations inexploitables ou encore de n’avoir pas censuré des pans entiers de ses publications sur Wikileaks, d’avoir ainsi risqué la vie de personnes concernées par ces fichiers et de ne pas avoir fait un travail de journaliste... Ils oublient de rappeler que cette dernière accusation ne repose sur rien. Manning avait exigé qu'une part des documents ne paraissent pas, de peur de mettre en danger des soldats US...

Devant les scandales sanitaires, les catastrophes écologiques et les informations détenues depuis des décennies par les laboratoires ou l’armée, que font les journalistes ? Pourquoi n’ont-ils pas accès à ces informations, quitte à recourir à la désobéissance civile ? Cette désobéissance qu’ils applaudissent des deux mains quand, par exemple, de courageux citoyens en usent pour secourir des migrants en détresse ; qu’attendent-ils pour imiter les gens de la rue scandalisé par la misère et prêts à contourner la loi si la situation l’exige ?

Aujourd'hui, dans une véritable urgence de changement, les hackers acquis à la cause populaire sont plus que jamais indispensables pour aller chercher l’information à sa source. Ils font partie des clés de la transition écologique et sociale, ils doivent être sollicités par le peuple, financés et protégés par lui.

A suivre pour rappel le texte de De Greg Barns et Lisanne Adam, pour Consortium News : Chers juges des réseaux sociaux : n’oubliez pas les fondamentaux d’un procès équitable.

 © Céline Wagner © Céline Wagner

Chers juges des réseaux sociaux : n’oubliez pas les fondamentaux d’un procès équitable.

L’avocat australien de Julian Assange, et son conseiller en Droit européen, soutiennent que le journaliste ne doit pas être jugé sur les réseaux sociaux mais entendu au tribunal de façon contradictoire et équitable.

De Greg Barns et Lisanne Adam, pour Consortium News

 Jeudi de cette semaine, Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, sera présenté à un tribunal à Londres. Cette audience est en rapport avec la demande des États-Unis d’extrader Assange pour répondre d’une accusation de hacking, accusation portant une sanction maximale de cinq ans d’incarcération. Il ne fait aucun doute que les réseaux sociaux vont bouillonner de commentaires, soutien, insultes, sur le sort fait à Assange.

Quand, le 11 avril 2019, après près de sept ans, Assange a été arrêté sur le sol Équatorien et placé en détention par la police britannique, les réseaux sociaux ont explosé dans un face à face pro- et anti-Assange ; il y a eu un déluge de commentaires sur WikiLeaks, et sur Assange en tant qu’individu. Il se trouve qu’une part importante de ce qui passe pour des commentaires sur Assange, sur des médias comme Twitter et Facebook, ne tient aucun compte de certains points fondamentaux de cette affaire unique. Il est important de poser certains faits dans l’espoir, peut-être vain, que les commentateurs des médias sociaux seront au moins bien informés sur Assange et WikiLeaks, et qu’ils commenteront les enjeux réels de l’affaire.

Il y a d’abord la question du manquement d’Assange aux conditions de sa liberté sous caution, en 2012, quand il a demandé asile à l’ambassade de l’Équateur à Londres. Il n’a jamais été question ici d’un individu qui chercherait à échapper à la justice. Voir le geste d’Assange sous ce jour revient à nier le droit fondamental de toute personne de demander asile s’ils craignent, de façon fondée, une persécution en raison de ses opinions politiques. Dans le cas qui nous occupe, le risque était d’une mise en détention en Suède qui pourrait ensuite le livrer aux États-Unis. La Suède a refusé de garantir qu’elle ne le ferait pas. Nous devons aussi nous souvenir qu’Assange ne s’est pas « caché » à l’ambassade comme un fugitif. Il a dû y rester parce qu’il n’avait pas le choix. Partir et être arrêté n’était pas une option viable.

Il est également vital que le droit d’Assange à un procès équitable soit respecté. Les opinions sur son arrestation, les allégations de mauvaise conduite et les attaques sur sa personne font que de nombreuses personnes sur les réseaux se livrent au grand classique du « procès par média interposé ». Les discussions en cours sur les plateformes des réseaux se sont divisées en deux camps : soit Assange est un malfaiteur qui mérite tout ce qui lui arrive, soit il est un héros qui a révélé des informations que le monde avait le droit de connaître.

L’affaire Assange est jugée par des millions de juges des réseaux sociaux dans le monde entier, qui le déclarent coupable de hacking, d’espionnage, de mauvaise conduite sexuelle. Et nombre de ces mêmes juges des réseaux sociaux délibèrent sur l’extradition d’Assange et sur le rôle de la Suède et des États-Unis. De plus, son procès sur les médias sociaux mène immanquablement à une persécution, par des personnes qui ne font pas partie de l’État, sous la forme d’un harcèlement de WikiLeaks, d’Assange et de ses proches.

Une question est particulièrement inquiétante. Il est réellement troublant que de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux trompent ceux qui les lisent en soutenant que des poursuites juridiques contre Assange sont en cours en Suède aujourd’hui[1]. C’est tout simplement faux. Assange n’a jamais été inculpé en Suède et l’enquête pour sa supposée mauvaise conduite sexuelle a été close, deux fois. Il y a actuellement deux affaires en cours devant les tribunaux, laissant de côté sa condamnation pour manquement aux conditions de sa liberté sous caution. Ce sont la demande d’extradition, et les accusations qui la motivent de la part des US, en rapport avec lesquelles il existe une réelle possibilité que, une fois sur le sol américain, Assange soit soumis à un traitement inhumain et dégradant, à la torture et à un procès biaisé. Il faut effectivement s’attendre à ce qu’Assange soit soumis au même traitement que sa collaboratrice, Chelsea Manning, actuellement détenue* pour avoir refusé de témoigner lors d’une enquête de grand jury sur WikiLeaks.

Nous souhaitons simplement dire ceci aux commentateurs des médias sociaux : ne jugez pas l’affaire Assange sur la présentation qui en est faite dans l’arène politique, aux informations, ou selon l’analyse d’autres commentateurs sur les médias sociaux. Ne laissez pas la procédure contre lui créer un précédent dangereux pour des cas similaires à l’avenir. Son procès doit être conduit par un juge impartial qui respectera et suivra le Droit. Cette affaire doit être jugée de façon juste, sur des faits et des preuves plutôt sur sur des théories du complot ou des jeux politiques. Le droit à un procès juste comprend le droit de se défendre et de pouvoir faire appel à un avocat, le droit à une audience face à un juge impartial, et le droit au respect de toute les conditions faites pour garantir droits fondamentaux du prévenu. Il n’y a pas d’exception à ces droits fondamentaux dans le cas d’Assange. Respecter son droit à un procès équitable, tel qu’il doit être mené dans un État de droit ne peut qu’être au bénéfice de la justice.

Greg Barnes est avocat en Australie, il est le conseil australien de Julian Assange. Lisanne Adam est consultante en droits humains de l’UE basée à Melbourne en Australie.

Traduction Juliette Bouchery

Texte original ici

[1]    Jérôme Hourdeaux de Mediapart notamment ; il a écrit que cette affaire n’était pas classée et que la Suède « envisageait » de relancer l’affaire.

*Elle a été libérée jeudi (9 mai) pour une raison technique : le grand jury qui souhaitait l’entendre arrivait à son terme. Mais un nouveau collectif de citoyens tirés au sort vient d’être constitué pour poursuivre l’enquête et l’a convoquée à nouveau pour le 15 mai, voir ici

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