Trophée

Ce matin, je suis seule dans cette campagne, sans arme, dans le froid glacial du mois de janvier, devant deux merveilleux animaux traqués, au lendemain de la mort d’un jeune homme de vingt-cinq ans. Je suis impuissante et pourtant, je me sens indomptable.

À la première heure de ce matin de janvier, je suis déjà en marche pour le plateau. La campagne lèche les premières pierres aux abords du village, s’infiltre dans ses murets, pénètre les restes des bâtisses d’origine jusqu’aux ruelles sombres et venteuses menant à sa collégiale six fois centenaire.

Chaussures de marche, bâton, gants, cape de pluie m’entraînent hors de la maison, sur les venelles pierreuses qui contournent le village, passent derrière le café et les maisons du bourg, pour rejoindre le plateau à 400 m d’altitude. Ce matin, le vent est meurtrier, il balaye les champs gelés ceints de sous-bois, consacrés à perte de vue aux productions agricoles. La forêt est clairsemée. En cette saison, les mottes sont grosses comme du bétail, ramassées les unes sur les autres, tranchées, elles gisent. Aussi régulières dans le paysage qu’une tapisserie elles jouxtent l’extrémité d’autres terres en friche, elles-mêmes couchées au seuil du ciel hivernal.

L’espace est déjà préparé pour le printemps.

La vive progression des nuages, ce matin, inspire un calme éphémère, le vent persistant menace de froid les jours qui viennent.

La proportion de forêt ne rivalise pas avec celle des hectares de terres labourées, pourtant dans cette campagne irriguée de silence la souveraineté de la nature domine.

Tout le long de ce parcours familier d’une heure et demi de marche, il m’arrive de penser. J’entends : penser à des choses que je pourrais écrire, non ces images fugaces et abstraites qui affluent le plus souvent... Certains jours, j’espère qu’à l’occasion de ce fragment de voyage une pensée lumineuse naîtra, une révélation qui nourrira l’histoire d’un prochain livre, enrayera mon humeur mélancolique, éclairera la seconde partie de ma vie... Mais rien ne vient. Je ne renonce pas à trouver dans l’effort physique des réponses aux questions existentielles ordinaires : ai-je fait les bons choix ? Que n’ai-je pas fait ? Quelles sont les raisons valables de continuer ce que j’ai entrepris ? Dois-je me saisir de la catastrophe sanitaire pour corriger ma trajectoire ?

Sur le chemin du plateau, je dois gravir trois côtes, huit cents mètres de dénivelé. J’arpente chacune d’elles deux fois, autant de tours de plateau. Deux fois le tour pour compenser modestement les kilomètres hebdomadaires que je faisais à la nage avant le Covid, deux fois le tour pour augmenter mes chances de produire une pensée, deux fois, pour ne pas oublier qui je suis - ou plutôt où je vais - rester en mouvement.

La volonté est sans effet et je dois me contenter d’un flux ininterrompu de pensées anodines, parfois d’une vérité intense, mais d’argile, ponctuées de fatigues et de silences. Je n’entends plus que mes semelles sur le gravier, le bâton de marche cliqueter, le vent souffler sans répit.
L’été, il n’apaise pas les canicules et depuis plus de six mois maintenant, il charrie des coups de feu intermittents qui autrefois étaient contraints par les saisons. Les chasseurs ont traversé le confinement dérogations en poche, autorisés à pratiquer leur loisir, quand il nous était interdit de faire du vélo.

D’où vient cette amitié du gouvernement pour les plaisirs du ventre des chasseurs ? Sa sympathie pour leur impunité exaltée par la jouissance de posséder une arme à feu ? Son indulgence pour leur sentiment de domination primaire sur l’animal à commencer par leurs chiens ?

Que fait le chasseur qui échappe au cycliste et qui ne vaut pas à ce dernier la mansuétude des autorités ? Mystère...

Là-dessus, je regardais machinalement la pointe de mes chaussures gravir la côte d’un pas lourd et me disais : « Voyons, regarde un peu autour de toi. » Trois chevreuils surgirent du sous-bois, s’élancèrent à toute vitesse pour traverser le champ à l’abri des regards. Spectacle superbe.

Retentit alors sur la vallée un coup de feu suivi d’un second, puis d'autres encore.

Abasourdie, j’observais les jeunes cervidés bondir dans un espace touffu. Sidérée, je tentais de chasser l’image du carnage auquel ils avaient échappé momentanément.

L’idée de la proximité d’hommes armés me tétanisait, me révoltait et je la rejetais machinalement : ces détonations étaient peut-être le vacarme d’une ferme en travaux, celles des canons à pluie que lancent parfois les agriculteurs pour percer les nuages...

Mais l’écho des coups trahissait indéniablement la présence des fusils.

Moment de grâce interrompu par la violence. Tout bascule. Les pensées les plus douces, les plus fécondes s’interrompent, se troublent, tout se brouille. L’être civilisé qui marchait sur un chemin de campagne, l’avenir qu’il tenait fébrilement dans ses mains, s’effondrent.

Le spectre de la guerre prend corps, la nécessité primitive de choisir son camp. Arrêter les tueurs, défendre la vie. Qu’importe qu’il s’agit de chevreuils ou d’être humains : ici, dans cette campagne matinale, l’Homme et la Bête sont chez eux, dans leur espace de liberté.

Ce n'est pas des réunions administratives qui peuvent rendre compte de cette réalité, ni des traités philosophiques, seulement un moment de présence ici, sur tous les plateaux du monde, sous un ciel unique qui ramasse nos chagrins quand nous levons les yeux.

Les chevreuils au galop, l’Homme en pèlerinage, le calme menacé, le vent indomptable, les forêts-refuges qui frissonnent sous sa vitalité, violées par des armées de jouisseurs équipés comme s’ils partaient combattre dans le désert alors qu’ils sont à deux de chez eux dans un pays en paix. Pour passer de la table de la cuisine où s'active Madame au cœur du bois, ils ont recours au 4x4, qui arbore une énorme roue de secours au cas où ils rouleraient dans un nid de poule… Il faut bien cela avant midi. Tableau pathétique censé camper le portrait de la tradition...

Devant lui, le public pleure en silence, sa colère est tue le plus souvent, il est secoué d'une indignation viscérale méprisée par la loi : les chasseurs tuent en étant dans leur droit tandis que nous refuserions ce droit hideux pour nous-mêmes s'il nous était servi sur un plateau.

Ils disent que la mort d’un chevreuil n’est pas celle d’un Homme. Je dis que cette comparaison ne sert qu’à mépriser le chevreuil afin d'oublier que l’Homme est traité avec autant de mépris aux quatre coins du monde, y compris dans nos démocraties. Si encore le mal-être animal servait de jauge pour traiter l’Homme dignement, ses vieillards, ses femmes, ses enfants… Alors nous pourrions croire à un cheminement spirituel dont l’animal ferait les frais au prix d’une évolution humaniste… L'évidence est que si l’agonie de ses congénères répugnait tant à l’Homme il ne pourrait la tolérer sur aucune forme de vie.

Tuer est indéfendable. Nous ne sommes plus les sapiens du jardin des plantes. Notre environnement ne nous est plus acquis. Chasser pour manger est aujourd’hui comparable à préférer le cœur de Blanche-neige à l’apéritif plutôt qu’une poignée de fruits secs.

Sur la côte qui rejoint le point de vue, les chasseurs armés, d’un pas tranquille, veulent en découdre. Avec quoi ? La nature, la liberté, l'état sauvage ? Aidés par leurs chiens dressés tout juste autorisés à abandonner leur proie au maître avant de retourner en cage quand la virée en campagne sera finie.

Ce chien qui ignore l'infinie vulnérabilité de son maître, que nu, il est sans défense, qu’il risquerait sa vie à étancher sa soif dans une flaque d’eau…

Mon sentiment d’impuissance est insupportable et une vague de violence me submerge. Morgan Keane est mort récemment à quelques kilomètres d’ici le 2 décembre 2020, tué par un chasseur dans le Lot, il avait 25 ans.

D'un côté des hommes fiers, épanouis dans leurs hobbies, de l'autre un marcheur désarmé, au féminin, qui regarde échouer des siècles de pensée. L’espèce qui construit des légendes, transcrit son cheminement depuis l’aube de sa création tient aujourd’hui un fusil pointé, pour son plaisir, sur l’objet de son inspiration. Si par malheur ces hommes ont la peau de cet animal magnifique, ils seront fiers de le montrer, ils l’exposeront, revendiqueront leur triomphe sur l’être sauvage... Ils brandiront sa tête, leur trophée.

Incapable de comprendre cette jouissance, je me sens à cet instant plus proche du chevreuil que de l’Homme.

Je raisonne avec mes mots : imaginons que par malheur, je fasse une mauvaise rencontre, un violeur ou tout autre individu menaçant ma vie, et que je le tue. Je n’aurais aucune envie d’exposer sa tête de con au-dessus de ma cheminée. D’où vient cette fierté macabre ? Quel genre de victoire le chasseur s’octroie-t-il à tuer par surprise une bête qui ne le menaçait pas ; quand je ne vois pas où serait la gloire d'être parvenue à tuer pour me défendre ?

Manifester ma colère, m’indigner devant ce plaisir trivial qui met la jouissance du ventre au-dessus de la paix, ce mépris de se nourrir pour préférer bouffer, envers et contre tous, chier sur le bon sens commun jusqu’à inventer la régulation des espèces menaçant les cultures, cet acharnement à masquer son impuissance, son incapacité à se détourner de sa petite jouissance personnelle... Je n’en tire pas de gloire, juste un peu d'apaisement, le sentiment d’avoir fait la seule chose en mon pouvoir.

Les forêts sont l’espace des chasseurs, les champs celui des agriculteurs pratiquant une agriculture intensive, le marcheur ne peut que contourner ces espaces, regarder des engins titanesques, larges comme des péniches, asperger de pesticides des hectares de terre, regarder son avenir se dévitaliser, sa paix percutée par les déflagrations des coups de feu.

Les terres qui s’étendent à perte de vue sont interdites. Bientôt, elles le seront peut-être aussi aux militants écologistes qui se battent pour un monde viable. Nous sommes comme ces animaux sauvages traqués dans les forêts, chassés de nos espaces de vie.

Inévitablement, il s’opère un transfert éthique : pour quel espace de liberté dois-je me battre ? Pour un statut d’artiste dans la société ? Pour être une femme dans mon métier ? Le temps est compté et je ne serais pas sur tous les fronts, car avant tout, je me bats pour exercer mon métier : écrire et peindre des romans graphiques sur le sens de l’art qui traverse de courtes existences humaines. Quitte à rester dans les marges. La survie de la liberté, de l'état sauvage est indissociable de cette première bataille.

Ce matin, je suis seule dans cette campagne, sans arme, dans le froid glacial du mois de janvier, devant deux merveilleux animaux traqués, au lendemain de la mort d’un jeune homme de vingt-cinq ans. Je suis impuissante et pourtant, je me sens indomptable. Je me fous d’être une femme et je n’ai pas peur de la force des hommes serviles, incapables de s'affranchir de leurs désirs de posséder l'autre, du chien à leurs semblables. Je ne veux rien d'eux.

Rien.

Seulement le plateau et sa paix. J’ai peur de perdre ce qui m’entoure. Le vent, le froid, le silence de la buse majestueuse qui passe au-dessus de moi. J’ai peur des fusils. Je tremble devant cette terre dépossédée de toute vie, des animaux minuscules qui entretiennent sa fertilité. J’ai peur de voir les arbres, le peu arbres qu’il nous restent, tomber. J’ai peur des engins, des arrêtés préfectoraux, des permis de construire, des bulldozers…

À l’instar des chasseurs qui tuent pour le plaisir, je me dis qu’un jour quand la peur sera trop grande et la menace imminente, je prendrais peut-être les armes. Aujourd’hui, cette idée est surréaliste. Comme toujours, et comme « tout le monde », je remets les pensées terrifiantes à l’arrière-plan et les actes sans retour au lendemain…

Voilà ce que tuent les chasseurs quand ils exécutent une bête qui n’avait pour échapper à leurs fusils que son souffle, ils anéantissent l’être contemplatif qui les regardait avec perplexité, doué d’intelligence, conscient de sa finitude au point de s’émouvoir du spectacle de la vie, seul être vivant ivre de s’en étonner. Ils en font un affranchi, n'ayant plus qu'en tête de défendre une pensée sauvage, un état de liberté absolu face à leur jouissance domestique, macabre, qu’aucune vie au monde ne devrait être contrainte d'assouvir.

 

A Morgan Keane

 © Céline Wagner © Céline Wagner

 

 

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