Une histoire des figures

Faire un portrait c'est mener une réflexion dans le visage de l'autre. Le dessin de l'autre nous renvoie aussi fortement qu'un texte, le souvenir de ce moment où nous étions, et avec la même fidélité, celui où nous sommes...

Le portrait, comme n'importe quel autre sujet de peinture ou de dessin, est prétexte à expérimenter des techniques, aiguiser son observation, trouver sa façon propre de traduire un mouvement, une expression, un espace... Comme la nature morte ou le paysage, le portrait se travaille avec les outils de la composition, les formes et les couleurs, les trajectoires de lignes, ou de l'absence de ligne... Pourquoi choisir le portrait plutôt que la nature morte ? Chaque artiste entretient avec son sujet une relation singulière qu'il n'est pas tenu de définir. Ce rapport est souvent le questionnement d'une vie.

Oskar Kokoschka

 © céline wagner 2001 © céline wagner 2001

"L'Homme reste la mesure de toute chose dans le meilleur des mondes possibles, comme l'a nommé un cynique. La seule chose d'immuable dans le changement, réside aujourd'hui encore dans le don qu'a l'Homme d'élargir les limites de l'humain et d'explorer sans cesse ses profondeurs. C'est là que se trouve la vocation de l'artiste créatif." Oskar Kokoschka. Paroles de Kokoschka notées dans mon vieux cahier du Québec...

Ce portrait de Kokoschka date de 2001. Je vivais alors au Québec et passais des heures à la bibliothèque universitaire de l'UQAH, Université du Québec à Hull, aujourd'hui Gatineau. Comme je partageais mon temps avec des étudiants en art plastique, francophones, et que le Québec est sur le continent américain, je me demandais quelle place prenaient les peintres européens sur les étagères de l'université, et plus précisément, jusqu'où éveillaient-ils l'intérêt des étudiants. Je compris assez vite, au fil de nos discussions, que la peinture d'avant Pollock flirtait avec la préhistoire, et que pour mes amis étudiants québécois, la peinture européenne, les Van Gogh et tout ça, appartenait définitivement au passé. En effet, sur les étagères, au coin peinture européenne de la bibliothèque, mis à part quelques incontournables comme Soutine, Picasso ou Dali, la documentation portait plutôt sur les mouvements expressionnistes allemands, Die Brücke et Der blaue Reiter. Je m'étais emparée de ces livres car je me passionnais pour Ernst Ludwig Kirchner. Ce passage à la bibliothèque de l'UQAH fut l'occasion de m'immerger dans la vie des peintres d'Outre-Rhin du début du XX ème siècle. J'avais vingt ans et il était clair pour moi que la peinture était un acte intuitif, que le travail consistait à retrouver une spontanéité perdue, la main devait devancer la pensée. Et si les automatismes contractés durant l'apprentissage empêchaient que cela se produise, il fallait trouver des méthodes pour tromper l'esprit, lui réapprendre une forme d'expression autonome. Mon intérêt pour Kirchner prenait racine dans cette approche.

De page en page je découvris Oscar Kokoschka, sans mettre immédiatement des mots sur l'objet de cette fascination. Sa peinture avait une véritable étrangeté, elle brouillait les pistes que j'étais tentée d'emprunter pour la saisir. Ses portraits semblaient ne pas connaître de repos. La couleur était poussée dans ses marges, là où on ne sait plus si elle s'appelle encore couleur, elle visait apparemment à s'émanciper des règles de la chimie pour atteindre l'expression d'un visage, la posture d'un corps sculpté par des ténèbres brou de noix, des oxydes d'où jaillissent des rouges, oranges et turquoises... D'une expression imperceptible, le peintre déroule toute une physionomie pétrie par le temps et l'Histoire. Les personnages d'O.K reflètent le désastre, et le peintre observe les yeux grands ouverts. 

 © Félix Albrecht Harta, Oskar Kokoschka, 1909 © Félix Albrecht Harta, Oskar Kokoschka, 1909

Frida Kahlo

Ma mère était secrétaire dans un cabinet immobilier à Paris. Native d'une citée ouvrière de la banlieue parisienne, elle s'était retrouvée dans cet immeuble huppé du quartier de la République, au milieu de gens de classe bourgeoise, après un stage de dactylo. Durant quarante ans, elle a pris chaque matin le RER D jusqu'à la gare du Nord, arpenté les couloirs du métro jusqu'à la station Temple, exécuté ce même trajet en sens inverse le soir, bravant les grèves et les intempéries comme des millions de gens, tout cela juchée sur des talons aiguilles, été comme hiver. Aujourd'hui, quand je lui demande comment elle a fait, elle répond qu'elle ne sait pas.

Elle me rapportait du bureau des stylos billes et des correcteurs, des carnets de notes et des chemises en carton. De mon enfance, j’ai gardé cette passion pour le matériel de bureau et une certaine aversion pour les hiérarchies... Le bic ne m'a jamais quitté, et quand je faisais mes armes à l'acrylique ou à l’aquarelle, je continuais de brosser mes croquis au bic. Les portraits qui suivent, de facture beaucoup trop sage, sont mes premières études au stylo.

 © céline wagner © céline wagner

Une biographie de Frida Kahlo était vendue dans une librairie bon marché autour du Capitole à Toulouse dans les années 2000. La librairie Maxilivres n'existe plus, elle proposait des Beaux-Livres et ouvrages neufs à bas prix, diffusait les éditions Librio, Tashen, Minerva... Sans doute né de l'édition numérique, ce lieu était une mine d'or. On ne venait pas y chercher des livres anciens, mais des images venues du monde entier, imprimées sur des papiers glacés de grands formats. On y trouvait de tout, de l’art de la poupée de porcelaine à l’histoire de la peinture américaine depuis les années 50, en passant par une énième édition du Kama Sutra ou un reportage photographique sur les Peuls... Le livre sur Kahlo était en haut d’une pile. Ce devait être au moment de la sortie du film... Le portrait sur la couverture fixait le lecteur sans sourire.

Il est très difficile de travailler l'autoportrait sans mettre en avant ce que les autres attendent de nous. Il faut à l'artiste une vraie maturité pour ne pas représenter ce qu'il pense être pour les autres ; image souvent flatteuse comparée à celle qu'il a de lui-même, comme tout un chacun. Frida Kahlo excelle dans l'art de se situer ni trop loin d'elle-même, ni trop près de l'autre. Bien que très soucieuse de son image et très fière de ce qu’elle est, elle n'hésite pas à montrer ce qui dérange le spectateur. Elle montre ce qu’elle a décidé d'incarner : la force par l'obstination, la solitude, le martyre physique, la nature ; l'ensemble construit une beauté inaltérable, et qui défie le temps. J'ai acheté le livre sur Kahlo, celui sur les Peuls, celui sur les poupées de porcelaines. Et j’ai passé beaucoup de temps à chercher la bonne distance entre moi et les autres, la perdant trop souvent, la retrouvant parfois...

Rudolph Noureev

 © céline wagner © céline wagner

Rudolph Noureev s'inscrit dans la triste liste des victimes du SIDA. C'est en militant à Act'Up Paris, et non en me penchant sur la danse, que j'ai connu le nom du grand danseur. Plus tard, c'est en travaillant sur le butô que j'en suis arrivée à visionner des vidéos de ses spectacles, des heures durant. J'étais plongée dans l'avant-garde japonaise des années 1950 et rêvais de mettre sous forme de roman graphique l'art de Tatsumi Hijikata, qu'il avait construit sous l'influence des expressionnistes européens et en opposition aux ballets russes. Au regard du butô, l'art de Noureev était d'un autre temps et la forme à bannir : les paillettes, la technique, le corps plié au rythme, à la grâce, à l'harmonie, à la musique... 

Impossible, bien sûr, de peindre Noureev dansant. On ne peut pas peindre Noureev quand il se déploie sur la scène car il atteint à ce moment-là tout ce qu'il est possible d'atteindre.

Puis j'ai trouvé ce film, assez nul, dans lequel Noureev donne la réplique à Nastassja Kinski. Au-delà des quatre premières minutes, le film était soporifique et j'ai coupé « Exposed » de James Toback, 1982... Il y a bien cette scène sensuelle, où Noureev caresse Kinski comme les cordes d'un violon... mais bof. En zappant, l'énormité est apparue enfin : Noureev en sous-pull rouge, il fallait oser. Je m'en réjouis ; ramené au commun des mortels le danseur pouvait faire l'objet d'un portrait....

Une inconnue

 © céline wagner © céline wagner

Je me suis longtemps concentrée sur les traits des visages, malgré beaucoup d'efforts pour les abandonner. En réalité, je voulais m'en libérer parce que l'art d'aujourd'hui interdit, en quelque sorte, que l'on s'étende sur les traits des visages. La précision, la ressemblance, sont des valeurs obsolètes dans la peinture contemporaine. Ou alors, on cherche une ressemblance réaliste, une ressemblance effrayante pour moi. Quelle que soit l'approche, les traits du visage sont fascinants. Bien qu'ils soient pris dans une mobilité permanente, qui modifie la distance les uns entre les autres, ils continuent de traduire une régularité, une constance, une identité par défaut. Cette identité, le sujet ne la connaît pas, alors il cherche ce qu’en perçoit celui qui dessine. C'est fascinant. Dans le regard transparaît la recherche de distance du modèle entre lui et vous, entre ce qu'il voudrait être et ce qu'il croit que vous captez de lui... Le portrait est le temps où les deux parties se demandent intensément ce que l'autre pense. Devant cette femme, je m'imaginais dans quarante ans...

Nathalie Sarraute

 © céline wagner © céline wagner

Nathalie Sarraute m'émeut et me fascine. Sa façon de s'exprimer, de regarder celui qui lui parle, et qu'elle écoute attentivement, est assez rare. Ses réparties sont justes, son débit de paroles est tranquille, bien que son regard trahisse parfois une certaine inquiétude. Elle regrettait d'avoir attiré l'attention des médias sur le tard, elle rêvait d'être actrice, et l'image qu'elle laisse est celle d'une dame âgée. Il existe des entretiens avec Sarraute où elle n'a pas encore soixante ans, sa voix est plus tonique, bien sûr, le ton plus assuré, tandis que dans les enregistrements les plus connus, où elle a plus de quatre-vingt ans, il semble que sa voix ait complètement épousé son œuvre. Le doute, la lenteur, la recherche du terme le moins faux, les paroles rares, sont à l'image de ces instants infimes, à côté desquels nous passons sans que cela ne change le cours des choses... En 1989, à la fin de son entretien, elle répondait à Claude Régi :

Claude Régi : "[...] et comme on dit : Est-ce que vous auriez quelque chose à ajouter ?"

Nathalie Sarraute : "Non. J'avais l'impression que je n'avais pas grand-chose à dire, alors encore ajouter quelque chose... ça non."

C.R : "Alors on finit sur du silence ?"

N.S : Oui. C'est comme avant."

C.R : "C'est toujours ce mouvement du rien au rien ?"

N.S : C'est ça. Comme dans tout ce que j'écris, ça commence par rien et ça finit par rien ; ça retombe dans le rien."

Alex Barbier

 © céline wagner © céline wagner

On se téléphonait souvent avec Alex. C’était à l’époque où il trouvait ridicule d'avoir bientôt 54 ans. Le soir, après 20h, j’étais en train de travailler à l’atelier et le téléphone retentissait. Je décrochais, il s’échappait du combiné une voix tant accablée qu’exaspérée : « Alex », lançait-il sèchement ; puis il poursuivait : « Tu ne trouves pas que c’est ridicule ? » - « Quoi ? » - « D’avoir 54 ans. » Et nous éclations de rire. Aujourd’hui, j’ai un nœud dans la gorge, dix ans après, je comprends mieux ce qu’il voulait dire. Il est mort, beaucoup trop tôt, et à mon tour je trouve ridicule d'avoir bientôt 44 ans. Au téléphone, nous échangions durant plus d’une heure. Je savais qu’il m’appellerait au moment où je m’y attendrais le moins, alors j’avais pris l’habitude de noter mes réflexions dans les marges des livres, pour lui donner le change. Je mettais des repères sur les pages de Cioran. Il aimait Milan Cioran parce que son humour le faisait rire aux larmes. Sans le rire d'Alex, je serais sans doute passer à côté de l'humour de Cioran... Mais il existe, c'est vrai, dans une glaciale lucidité. Alex, lui, déclamait par cœur des pages du Voyage au Bout de la Nuit. C'était très intimidant. J’étais jeune et cela m’impressionnait beaucoup. D’autant que, pour le coup, il disait Céline avec une extrême gravité là où j’avais, moi, envie de rire. En fait, nous prenions un malin plaisir à relever les passages de nos lectures les plus désespérants, pour en rire. Plus c'était noir, plus c'était drôle, car la dérision, portée par la littérature, venait à bout du drame vaniteux et mercantile du quotidien. Un jour, au téléphone, je confiais à Alex mon abattement parce que je travaillais jour et nuit et aucun éditeur ne prenait mon travail. J’avais droit à tous les commentaires et je ne voyais pas quelle direction prendre. Alex m’avait dit alors : « Dans l’art, il faut être méchant ! On te dit que tu fais trop comme ce ou trop comme ça ? Fais-le encore plus ! » C'est le conseil le plus sensé qu'on m'ait donné. Alex Barbier était un peintre de la lumière extraordinaire et un artiste entier. 

 © Alex Barbier - Comme un poulet sans tête - édit° Delcourt © Alex Barbier - Comme un poulet sans tête - édit° Delcourt

 © Alex Barbier - Comme un poulet sans tête - édit° Delcourt © Alex Barbier - Comme un poulet sans tête - édit° Delcourt

Mon père

Mon père © céline wagner Mon père © céline wagner

Le portrait de mon père pourrait faire l'objet d'un billet à lui seul, une prochaine fois peut-être...

Kazuo Ono

Frapper le Sol, éditions Actes Sud 2016 © céline wagner Frapper le Sol, éditions Actes Sud 2016 © céline wagner

Unica Zürn

La Trahison du Réel, édit° La boîte à bulles © céline wagner La Trahison du Réel, édit° La boîte à bulles © céline wagner

La Trahison du Réel, édit° La boîte à bulles © céline wagner La Trahison du Réel, édit° La boîte à bulles © céline wagner

Et d'autres encore... ......................................................................................................................................................................................................................................

Pour info : Je continue de travailler à l'édition du Héros de Notre Temps en accès libre, l'adaptation en roman graphique du roman de Michel Lermontov. J'en profite pour faire un travail de relecture, le chapitre Princesse Mary étant le plus long, je le posterai en deux parties, à partir de la semaine prochaine. Les premiers chapitres sont déjà disponibles sur ce blog. A bientôt !

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