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Billet de blog 24 août 2019

Assange, la renaissance du savoir

Pour ces journalistes et analystes australiens, Julian Assange, loin d'être le personnage ambigu et inconscient que les médias mainstream dépeignent, est une borne d'évolution dans l’histoire de la diffusion des connaissances.

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© céline wagner

Les médias se taisent alors que Wikileaks démonte les légendes autour de Julian Assange.

par Greg Bean, 16 août 2019 

"Ce sont les journalistes du Guardian et du New York Times qui devraient être en prison, pas Julian Assange", a déclaré Mark Davis la semaine dernière. Le journaliste d'investigation australien chevronné, qui a été intimement impliqué dans le drame de Wikileaks, a renversé le récit mainstream sur Julian Assange. Les masques tombent et les médias grand public qui font de Julian Assange un bouc émissaire, se taisent en retour.

Greg Bean compare l'œuvre révolutionnaire de Julian Assange à celle de Johannes Gutenberg, inventeur de l'imprimerie. La réaction du gouvernement, cinq cent quatre-vingt ans plus tard, est tout aussi violente.

Il y a cinq cent quatre-vingts ans, Johannes Gutenberg a présenté la presse à imprimer au monde entier. Cet acte unique a créé une presse libre et donné naissance au concept de liberté d'expression. Les deux sont inextricablement liés, l'impression est une forme de langage.

L'invention de Gutenberg est à l'origine de la Révolution de l'imprimerie, une étape importante du second millénaire qui a initié la période moderne de l'histoire de l'humanité, y compris la Renaissance, la Réforme, le Siècle des Lumières et la Révolution scientifique. Jusqu’à l'économie du savoir qui a diffusé la connaissance aux peuples.

Une telle communication de masse a modifié de façon permanente la structure de la société. Retirer le contrôle de l'information des mains des puissants et la remettre entre les mains des personnes démunies.

La large circulation de l'information, y compris des idées révolutionnaires, dans de nombreuses langues, a sapé le statut dominant du latin et l'autorité que détenaient auparavant les personnes formées en latin, a transcendé les frontières, menacé le pouvoir des autorités politiques et religieuses, accru l'alphabétisation, brisé le monopole de l'élite alphabète sur l'éducation et la formation, et soutenu la classe moyenne en émergence. Elle a accru la conscience de soi, la cohésion culturelle a démonté l'autorité des dirigeants et éloignés les grands prêtres.

Son œuvre majeure, la Bible de Gutenberg, fut la première version imprimée de la Bible.

Un jeu qui change la donne à l'échelle mondiale

Jusqu'en 1439, les Bibles étaient retranscrites à la main par des salles remplies de moines. Il n'y avait pratiquement pas de livres produits en série. Seule une organisation capable de financer ces usines de scribes générait des informations pouvant être partagées avec d'autres, en latin. L'Église catholique n'a pas été enchantée que Gutenberg rende ces usines de scribes superflues.

Gutenberg est devenu un ennemi. En plus de détruire le contrôle religieux, il détruisit le contrôle politique, qui était largement aligné sur l'Eglise à travers l'Europe.

Il détruisit avec lui le monopole de l'élite alphabétisée, créant des populations éduquées là où auparavant, les nobles puissants exerçaient un contrôle incontesté. Puis, en soutenant les langues locales qu’il était à présent possible d’imprimer, il détruisit la domination du latin comme seule langue enseignée.

Gutenberg a changé la donne. Il a sapé le contrôle des monarques et de la classe dirigeante, de l'église, de l'establishment politique, de la domination de la langue latine, de la classe supérieure instruite, et probablement l'autorité et la confiance en les maîtres, dans tous les genres de connaissance, enseignés à une minorité de privilégiés. A présent, grâce à l’imprimerie, tout cela pouvait être partagées avec la population.

Gutenberg a détruit les maîtres dans pratiquement tous les domaines en fournissant les moyens d'exposer le savoir à tous. Le génie était sorti de la bouteille.

Imaginez la colère des maîtres.

Mais la colère n'ait pas pu les sauver de la création de Gutenberg.

De la révolution du papier à la révolution numérique

Aujourd'hui, en 2019, cinq cent quatre-vingt ans après l’invention de la presse à imprimer de Gutenberg, les puissants essaient toujours de remettre la presse libre et le génie de la liberté d'expression dans la bouteille.

Leur stratégie actuelle consiste à faire de leurs connaissances un élément clé pour conserver leur autorité ; comme à l'époque de Gutenberg, ils protègent farouchement leurs grands secrets et criminalisent toute action qui les révèlerait à quiconque en dehors de leur cercle d'autorité.

L’une des façons d’y parvenir est de s’inscrire au cœur même de ce que devrait être la presse libre, de lui accorder des droits quasi monopolistiques sur la diffusion et la transmission de l’information en échange de la garantie que leurs secrets ne seront pas révélés.

Concentration et contrôle des médias

Aujourd'hui aux Etats-Unis, on estime que cinq médias contrôlent presque totalement la transmission de l'information à l'ensemble des trois cent vingt-cinq millions d'Américains. Alors qu'Internet était destiné à démocratiser l'information, nous voyons que seules quelques entreprises technologiques géantes comme Google, Facebook et Twitter, ont un contrôle quasi total de ce qui est vu et partagé.

La situation est encore pire en Australie, où deux ou trois entreprises de médias et autant de géants de la technologie ont le contrôle. Le gouvernement australien leur a même accordé un accès toujours plus large au marché pour étendre leurs monopoles. Il est à la fois drôle et ironique que le gouvernement de Malcolm Turnbull ait contribué à ce que la puissance des médias australiens se consolide davantage. Turnbull a ensuite été destitué par ces mêmes médias pour ne pas être assez critique à leur goût.

Mais en 2006, quelque chose de semblable à l'arrivée de l’imprimerie est apparue, qui menaçait le contrôle du maître aussi sûrement que la presse de Gutenberg menaçait le contrôle autocratique en 1439.

Il s'agissait d’une nouvelle technologie, WikiLeaks, qui protégeait l'anonymat des personnes divulguant la corruption que les gouvernements préféraient garder secrets.

La stratégie était assez élégante dans sa simplicité. WikiLeaks a reconnu que les organisations et les gouvernements ne peuvent réussir que s'ils peuvent communiquer leurs instructions au personnel opérationnel. Si les instructions sont légales et légitimes, cela peut être fait publiquement et sans qu'il soit nécessaire de cacher aucune de ces instructions.

Qu'ont-ils à cacher ?

Si les instructions impliquent des actes illégaux ou illégitimes, la seule façon de les communiquer à l'ensemble du personnel est de les garder secrètes. Et pour s'assurer qu'elles le restent, l'organisation ou le gouvernement doit imposer une sanction à quiconque enfreint ce secret et divulgue l'information à une personne non autorisée.

L'acte même de définir quelque chose comme secret, de restreindre sa diffusion, est un indicateur clair que les actions ou les événements sont très probablement illégaux ou illégitimes. Le fait d'imposer des sanctions à ceux qui diffusent ces secrets en dehors des canaux autorisés, est un autre indicateur d'actes ou d'événements illégaux ou illégitimes.

Les régimes autoritaires, les organisations militaires meurtrières, les organisations militaires violant les droits de l'homme, les agences d'espionnage, les organisations polluantes ou corrompues, les cultes religieux de contrôle mental, et bien d'autres exemples, doivent utiliser le secret et imposer des sanctions aux divulgateurs pour être en mesure de poursuivre leurs actions illégales ou illégitimes, ou cacher des événements passés.

WikiLeaks a détruit cette capacité. La fuite anonyme d'actions ou d'événements illégaux ou illégitimes détruit la capacité des organisations corrompues à poursuivre dans la corruption.

Cela sape leur autorité et leur contrôle. C'est ce que WikiLeaks a montré au monde : un mécanisme et une technologie qui s’avèrent essentiels pour éduquer, éclairer et promouvoir des actions en mesure de redresser la barre, comme l’a été auparavant l'imprimerie de Gutenberg.

Une réponse drastique

La menace de WikiLeaks pour les puissants a été reconnue et tous les efforts ont faits pour criminaliser les fuites anonymes, ce qui reviendrait à criminaliser la presse à imprimer, mais il y a peu de chances que cela réussisse.

Cependant, la stratégie des puissants, telle qu'exposée dans un document divulgué par WikiLeaks, explique comment WikiLeaks utilise la confiance en protégeant l'anonymat et l'identité des lanceurs d’alertes et conclut qu'endommager ou détruire cette confiance découragerait les lanceurs d'alertes : diffamer Assange et WikiLeaks pour tuer la menace posée par les fuites anonymes.

Depuis douze ans, depuis 2008, c'est exactement ce que font des organisations puissantes, des médias et des gouvernements, des militaires et des sociétés corrompues : ils essaient de détruire la confiance du public dans Julian Assange et, ce faisant, de détruire la confiance dans WikiLeaks afin de s'assurer que le mécanisme d'éducation du monde échoue.

Lentement, cas par cas, les diffamations malveillantes et trompeuses du personnage de Julian Assange ont été exposées pour ce qu'elles sont : un effort pour détruire la confiance dans un système de fuite anonyme qui éduquera tout le monde. Par exemple, le jeudi 8 août 2019, lors d'un événement dans un pub de Sydney, Mark Davis, un vidéo-journaliste primé à plusieurs reprises par Walkley, a renversé les calomnies selon lesquelles Assange serait un inconscient qui aurait pris le risque de mettre en danger la vie des informateurs dont les noms figuraient dans les documents d'une séries de communiqués.

Davis a dit que non seulement Julian Assange était très inquiet du risque, mais que les journalistes du Guardian et du New York Times ne s'en inquiétaient guère, voire pas du tout. La vidéo est ici. C'est tout à fait vérifiable.

En plus de ces diffamations, de nombreux actes délictueux ont été commis contre Assange dans le but non seulement de le discréditer, mais aussi de le briser mentalement et physiquement.

Atteinte à la dignité humaine

Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Nils Melzer, a récemment écrit un article accablant publié sur le site web des Nations Unies consacré aux droits de l'homme, décrivant la situation en détail et commentant : "En 20 ans de travail avec les victimes de guerre, de violence et de persécution politique, je n'ai jamais vu un groupe d'États démocratiques se rassembler pour isoler, diaboliser et maltraiter un individu depuis si longtemps et avec si peu de considération pour sa dignité et son état de droit" a ajouté Melzer. "La persécution collective de Julian Assange doit cesser ici et maintenant !"

Lissa Johnson, psychologue clinicienne basée à Sydney, a également écrit sur le traitement de Julian Assange et la complicité de nombreuses personnes qui ferment les yeux.

« A ce carrefour démocratique, bien que les médias de l'establishment aient manifesté leur réticence à soutenir les accusations portées en vertu de la loi sur l'espionnage, en sachant qu'ils pourraient être les prochains, beaucoup semblent néanmoins disposés à agir comme instigateurs de la torture, incitant le public à se désengager moralement, afin que les Etats puissent continuer à persécuter Julian Assange", écrit Johnson. Tout acte de "journalisme" qui enterre des informations cruciales, et toute déclaration qui vilipende ou déshumanise Julian Assange, ou minimise les abus qu’il subit, est complice. »

Ramenez Julian Assange à la maison

Il est temps de ramener Julian Assange à la maison. Le torturer et le punir n'a jamais été légitime et ne sert à rien.

Il est temps de reconnaître que les fuites anonymes sont là pour perdurer et contribuer à ce système d'éducation des populations dans ce monde en mutation.

Comment puis-je être sûr que les fuites anonymes ne s'arrêteront pas ? Parce que ni la presse à imprimer de Gutenberg, ni WikiLeaks ne sont des unités uniques ; elles sont des modèles pour aborder et surmonter un problème. De nombreuses presses à imprimer ont été construites après Gutenberg et elles ont rapidement été alimentées, automatisées et ont fini par produire des volumes énormes de documents imprimés.

La même chose s'est produite avec Julian Assange et son concept d'une plateforme pouvant recueillir les révélations des lanceurs d’alertes de façon anonyme : un groupe appelé The Freedom of The Press Foundation, fondé entre autres par Daniel Ellsberg, célèbre pour avoir divulgué les documents du Pentagone sur les mensonges de la guerre du Vietnam, a créé un système de type WikiLeaks, librement disponible et appelé SecureDrop, qui est maintenant utilisé par de nombreux organes de presse.

Et un bon nombre de ces SecureDrop sont multi-nationales et protègent le destinataire des attaques, hors de portée de l'AFP et des autorités australiennes, hors de portée de tout autre pays qui tente de mettre un frein aux fuites anonymes.

Le génie anonyme de style WikiLeaks est sorti de la bouteille et n'y retournera pas.

Vive la révolution !

..............................

Traduction : Céline Wagner

Source : www.michaelwest.com

Greg Bean

L'auteur a travaillé avec michaelwest.com.au pour dénoncer l'explosion des dépenses gouvernementales, en particulier dans le domaine de la défense et des contrats de consultation avec les quatre grands cabinets comptables. Bean est un défenseur de longue date de la liberté de la presse et de la justice pour Julian Assange.

L'analiste Greg Bean © Capture d'écran

Michael West

Michael West a passé deux décennies à travailler comme journaliste, agent de change, rédacteur en chef et commentateur financier avant de se lancer seul en juillet 2016.

Après avoir travaillé pendant huit ans comme enquêteur sur les marchés financiers et les grandes entreprises pour The Australian de Rupert Murdoch et pendant huit autres années pour The Age and Sydney Morning Herald de Fairfax Media, West a créé michaelwest.com.au pour se consacrer au journalisme d'intérêt public élevé.

West a été nommé professeur agrégé adjoint à la School of Social and Political Sciences de l'Université de Sydney l'an dernier. Le rôle est de travailler avec le Sydney Democracy Network de l'école, en enquêtant sur l'argent en politique, l'influence des entreprises et l'intersection entre le gouvernement et les grandes entreprises.

Source ici

Le journaliste et professeur d'université Michael West © Capture d'écran

Mark Davis

Eminent journaliste de télévision australien. Il a été nominé dans la catégorie des affaires publiques les plus remarquables aux Logies Awards 2011 pour The Condemned, partiellement tourné dans la prison du couloir de la mort de Kerobokan en Indonésie. Et remporté cinq prix Walkley, dont le Gold Walkley Award en 2000 pour un rapport sur les milices pro-indonésiennes au Timor oriental, intitulé Blood Money.

Source ici

Playdoyer pour Assange de Mark Davis, voir ici

Mark Davis © Capture d'écran

 Dr Lissa Johnson

Psychologue et chroniqueuse de New Matilda

 https://twitter.com/LissaKJohnson

Lissa Johnson © Capture d'écran

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