Cécile - Dans les couloirs d'une schizophrénie part.2

Je partage une expérience personnelle, car je ne connais pas d'autre moyen de dire l'abîme qui sépare les internés du monde des "vivants" quand ces derniers tentent d'accompagner un proche frappé de folie dans un monde en déliquescence ; et que la médecine comme l'ensemble de la société échouent, aujourd'hui encore, à comprendre, faute de leur donner une parole et de la diffuser.

Le soir, se représentant la potentielle dégradation physique de Michel, la distance à effectuer en voiture jusqu’à l’hôpital, la circulation en centre-ville, les innombrables manœuvres pour trouver une place sur un parking bondé, Cécile cède à la panique. De sa base où il était en charge elle arrache le combiné téléphonique pour appeler sa voisine. Marie-France, très amicalement, accepte de l’accompagner à l’hôpital des Tilleuls le lendemain. La voilà à présent dans le vaste couloir qui mène à la chambre 810. Marie-France escorte sa voisine affolée, qui ne porte pas de chaussures à talons cette fois, mais des bottines, beaucoup moins bruyantes dans les lieux à forte résonance. Par ce choix vestimentaire Cécile pensait allier à son désir de discrétion un calme nécéssaire à ménager sa migraine, elle n'avait pas prévu le couinement des semelles de crêpe sur le sol vitrifié, néanmoins, il se révèle préférable à ce foutu claquement... Marie-France, qui n’est pas du genre à porter des talons aiguilles, ne s’est jamais souciée de l'impact sonore de sa démarche dans les lieux publics, même singuliers comme celui-ci, où on ne sait pourquoi les gens parlent à voix basse. Le lieu, pour des raisons aussi peu probables que l'agencement de son architecture et son décors, impose le calme et la résignation aussi bien chez le patient que chez le visiteur. Cette discipline implicite — qu’on appelle rapidement respect, notion insuffisante qui omet la crainte comme première motivation — est comprise par chacun, au-delà de son degrés de sagacité, dés son entrée dans le hall d’accueil. Etranger à ce sentiment d’asphyxie le personnel hospitalier circule librement, au mépris d'une signalétique indispensable pour toute personne extérieure ; il s’affaire à la fois au maniement du stylo à bille, à l’étude des ordonnances, à l’acheminement des chariots médicaux et des repas avec un rythme infaillible... Marie-France observe les jeunes gens, de l’infirmière au brancardier, et remarque avec stupeur qu'ils sont tatoués pour la plupart. Elle n’avait jamais réalisé l’ampleur du phénomène de mode, et pour la première fois elle associe l’image du voyou à celle de l’interne en psychiatrie... Cécile marmonne, il semble qu’elle énonce à voix basse le numéro des chambres qu’elle dépasse. Cette discrétion consciencieuse agace Marie-France qui s’y soumet pourtant comme les autres, bien qu’intimidée, elle remarque l’absence de consignes imposant au public une certaine discipline. Dans un rêve de désobéissance rapidement oublié, elle constate que chacun est invité au respect de la tranquillité de tous par des affichettes réclamant l’extinction des téléphones portables, elle pourrait s'affranchir de la règle puisque personne ne surveille, en apparence, d’ailleurs, des sonneries retentissent ça et là, on assiste malgré soi à des conversations importunes et sans intérêts... Le silence, sous l’effet d’une autorité invisible, tend à s’appliquer de lui-même ; "comme dans une bibliothèque ou une église, le genre d’endroit où on est tout aussi mal à l’aise", se dit-elle. La raison pour laquelle elle n’y met jamais les pieds lui apparaît alors, limpide. "Pourtant, ce n’est pas l’heure de la sieste", conclut-elle ainsi son analyse... Elle sait que Michel a soixante-douze ans et elle regarde Cécile, cette petite sœur de soixante-cinq ans, avancer en mode automatique, éviter les regards des patients mal-en-point comme s’ils risquaient de la contaminer par leurs dents manquantes ou le sparadrap appliqué sur leurs perfusions ; elle serre son sac à main contre son flanc — a-t-elle peur qu’on lui arrache, après quarante ans de changements à Gare-du-Nord pour se rendre au bureau ? Ou bien le tient-elle à la manière d’une enfant, pour s’extraire de la situation, garder en tête qu'elle sera très vite de retour à la maison ? — Pour autant, elle a fait du chemin : Cécile a intégré le monde de la psychiatrie au sien. Cela était encore impensable quelques semaines plus tôt. Bien qu’elle ait toujours connu son frère malade, une forme de réalité s’est précisée ses derniers temps. Une toute petite forme d’une toute petite réalité. Il lui en manque la plus grande partie, mais elle ne le saura jamais. La psychiatrie, c’est déjà pas mal comme approche de l’exclusion si on la transpose à la société tout entière : Cécile pense que son frère a de la chance dans le fond, même s’il mourait dans la semaine, ce serait au chaud. L'isolement a des vertus quand on s'y résigne. Depuis qu’elle sait qu’un nombre improbable de schizophrènes sont à la rue, elle s’est sensibilisée à la condition des S.D.F. Juste sensibilisée ; elle est encore incapable de les approcher ou de les regarder, elle le sera peut-être dans une autre vie... Là, elle est juste sensibilisée. Dans les couloirs de l’hôpital, elle croise des zombies en tuniques blanches et pense que les soins prodigués à son frère se résument à un abrutissement. Depuis cinquante ans qu'elle côtoie la maladie, elle demeure incapable de se faire un résumé clair de la schizophrénie, ni même du traitement que reçoit Michel (qui en a changé plus d'une fois au cours de sa vie), elle confond électrochocs et lavage de cerveau, de même qu'elle pensait l'époque de leur utilisation révolue... Elle sait seulement qu'après de telles séances, il y a des années, Michel n'a plus été le même ; aujourd'hui, peut-être à cause de son âge, la sismothérapie — le nom édulcoré des électrochocs — est exclu en ce qui le concerne. Au fond, Cécile ne sait rien de son suivi médical, elle voit simplement son frère, une ou deux fois par an, diminué avec le temps. Marie-France, de son côté observe et déborde de réflexions, apprécie finalement ce voyage initiatique. Elle se félicite d’avoir accompagné Cécile même si, malgré la richesse de leur exploration, chacune nourrit le désir d’abréger le séjour. Michel a sombré dans la folie à l’âge de vingt-cinq ans, Cécile était adolescente. "Un matin il n'a plus été capable de se lever, lui qui était assidu au travail", répète-t-elle souvent. Elle a vu et elle sait des choses qu’elle ne s’explique pas, plus de cinquante ans après. La maladie mentale, comme on dit, ou folie — elle se fout de la nuance — lui est familière ; elle ne l’a pas quitté malgré tous ses efforts pour vivre à part, se mêler aux gens normaux. Elle était convaincue que la folie appartenait au monde de la psychiatrie, qu'elle était contenue entre ses murs. Mais aujourd’hui que Cécile est devenue l'unique personne à se préoccuper du sort de Michel, les murs de l’hôpital sont poreux et bientôt ils seront invisibles. La présence rustre de Marie-France lui assure un maintien qu'elle serait incapable d'assurer seule : elle sait qu’elle ne pleurera pas devant Marie-France ; devant Marie-France, elle sera obligée de faire l’effort de questionner le médecin, de s’intéresser à la réalité comme le ferait toute personne responsable de quelqu’un, et de passer outre sa terreur d’entendre prononcer les mots d’un spécialiste et ses diagnostiques. En croisant la chambre 808, Cécile est moins anxieuse que la première fois, cependant, elle se fige devant la 810, hésite, le temps d'un regard vers Marie-France. Seule hier, elle n'avait pas réfléchi si longtemps avant de frapper... Quand elle ouvre la porte, Michel est assis sur son lit. Les jambes couvertes négligemment par un drap, il mange un gâteau. Ses mains sont libres. Comme à son habitude, depuis le jour de sa première paye, il a choisi des vêtements élégants, a peigné avec soin sa chevelure fournie d'un gris métallique et régulier, taillé sa moustache ; il râle parce que ses dents manquantes l'empêchent d'apprécier le sablé breton qu’on vient de lui apporter : La marque qu’il préfère, "si rare dans les hôpitaux !" précise-t-il. C'est à peu près toute sa contrariété. Cécile pense que les calmants ont fini par agir, à présent, la tranquillité de Michel ne correspond plus à son aspect physique : le visage tuméfié, les bras bleuis par les multiples injections, les cernes creusées par une extrême fatigue... son calme apparent est plutôt de l’ordre d’une paix engourdie. Tout cela mène à penser qu’il ne va pas mourir ; pas dans les jours qui viennent en tous cas, le médecin s’est trompé. "Il ne va pas si mal, en fait", murmure Marie-France.

(à suivre...)

 © Dessin Céline Wagner © Dessin Céline Wagner

 

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