Je n'oublie pas...

Dans tous les cas prends soin de toi, on se retrouve tout à l’heure...

2010-22-1
Cher Monde,

J’espère que tu vas bien ou plutôt que, malgré les circonstances, deux ou trois choses vont bien. Je t’écris
depuis le jardin où j’ai pris refuge, à l’ombre d’un figuier. Ici tout va du mieux possible, hormis les grosses chaleurs qui limitent nos activités l’après-midi nous passons de bonnes vacances, loin de la foule. Papi est de plus en plus chiant, avec l’âge il râle tout le temps, à propos de tout. Il se plaint des salades quotidiennes que nous préparons le soir, et de sa peau saturée qui ne tolère plus les rayons du soleil. Il nous rappelle chaque jour le temps heureux où il pouvait bronzer, sans se soucier des heures qu'il passait à cramer sur la plage.

Il faut dire qu’aujourd’hui le soleil ne dore plus, il cuit.

En ce moment je nage beaucoup, environ trois kilomètres par jour, j’ai besoin d’épuiser mon corps pour sauver ma tête. Je ne lis pas beaucoup la presse, j’ai du mal à finir un article. Ce que j’y apprends éteint chaque fois un peu plus mes illusions, pire encore, mes rêves.

J’espère que tu ne m’en veux pas.

A défaut d’être utile je continue l’écriture de mon prochain roman graphique, pour le moment je ne peux pas te dire de quoi il parle - il y en aurait pour des pages - mais en gros, il parle de toi.

En peignant j’écoute les derniers albums d’MC Solaar, j’ai redécouvert son œuvre par hasard, en tapant son nom sur internet, je voulais savoir ce qu’il devenait… Il a produit une œuvre magistrale, je suis très admirative, chacun de ces albums est un petit chef-d’œuvre, il n'y a pas une fausse note... Elle est bien loin, Caroline.

Durant le confinement j’ai fermé mes comptes Twitter et Instagram, cet afflux d’informations et de réflexions à l’emporte-pièce commençait à me foutre les jetons, et par les temps qui courent c’est la dernière chose dont j’ai besoin.
Je redécouvre l’humanité par le biais tout simple des livres. Je suis plongée dans le roman d’Ivy Compton-Burnett, Une famille et son chef. Je dévore chaque page sur la cruauté des gens irréprochables. Quel magnifique roman.

Je t’envoie cette petite carte - cela fait un moment que je ne t’ai pas écrit - surtout pour te dire que je n’oublie pas.

Je n’oublie pas le climat

Je n’oublie pas les journalistes emprisonnés

Torturés

Condamnés à mort pour avoir dénoncé les saloperies qui entravent ton épanouissement.

Je n’oublie pas les gilets jaunes

Les éborgnés

Les mutilés

Les femmes violées.

Je n’oublie pas les gouvernements successifs indignes des populations

Je n’oublie pas les migrants

Les noyés

Les hommes et les femmes qui, dés le petit matin, se mettent en file indienne des heures durant devant les portes des préfectures pour se mettre en règle.

Je n’oublie pas ces foules agglutinées aux bords des plages et qui prennent tes sols, tes montagnes, tes mers, ton ciel, ton histoire pour des espaces de jeux, des fêtes foraines.

Je n’oublie pas les Jeux Olympiques Paris2024 qui vont contraindre des centaines de familles à quitter leurs logements pour construire des stades, des restaurants, des cafés et continuer de faire avancer le béton au détriment du vivant.

Je n’oublie pas ces centaines de milliers de créatures merveilleuses, prodiges de la nature qui agonisent chaque jour, brûlent dans des incendies de forêts, manquent de nourriture, d’habitats.

Je n’oublie les martyres de l’élevage industriel.

Je n’oublie pas l’ouverture de la chasse en plein mois de juillet, au moment où les randonneurs peuvent enfin jouir de la nature et les animaux se reproduire.

Je n’oublie pas...

Et bien souvent je préfère continuer d’ignorer ce que j’ignore.

Voilà, je dois y aller, papi râle dans la cuisine parce qu’il ne trouve pas le café, en plus il a égaré ses sucrettes, je crois les avoir vu traîner quelque part sur la table de la terrasse...

Tout à l’heure j’irai nager. En sortant de l’eau j’espère, comme à chaque fois, te retrouver en meilleure forme qu’en y entrant. Je sais qu’un jour cela arrivera. Ce n’est peut-être pas moi qui aura le plaisir de vivre ce moment-là, mais une nageuse à naître...

Dans tous les cas prends soin de toi.
On se retrouve de toute façon tout à l’heure,

Tout à toi,

Céline

 © Céline Wagner © Céline Wagner

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