TOC, TOC, TOC

Quand on a des TOC, les pensées sont intrusives et obsessionnelles; Elles vous submergent, vous anéantissent jusqu'à vous mettre à terre. Victorieuse ou vaincue? C'est le jeu incessant de ma vie. Allons-y.

Je me sens fébrile. Une pensée surgit. Elle en amène une autre puis encore une autre et toujours une autre. Mes pensées deviennent alors un tourbillon d’images morbides qui déclenchent une tempête émotionnelle sans dessus dessous, ingérable et fatale, pour me propulser vers ce monde obscur, sale, pervers, nauséabond, abject, mesquin, salaud, turbulent, sournois, criminel, démoniaque, usé et damné.

Un bouton, une suspicion, un rendez-vous immanquable ; l’attente ; le doute ; la torture psychologique ; une annonce terrible ; l’effondrement ; les hôpitaux, les tuyaux, les seringues ; les bleus, le crâne parsemé ; les diarrhées ; les nausées ; la peau rouge, bleue, violette et jaunie ; les produits coulant dans les veines ; les réunions de la mort, les sourires volés, les regards éperdus et héroïques ; le temps compté ; les nuits apeurées ; les mains serrées ; les dernières marques d’affection ; le dernier souffle, les paupières fermées. A jamais.

Puis ça recommence.

Une jeune fille volée ; prostrée et apeurée ; jupe arrachée, culotte déchirée ; seins nus ; recroquevillée et épouvantée ; percée et enfilée de tous les côtés ; écartelée ; déchiquetée ; vagin et anus martelé, pilonné et boxé ; laissée et abandonnée dans leurs jus ; les heures passent ; déconnectée ; laissée pour morte ; sans répit, il faut lui redonner vie ; vite ; une aiguille pénètre sa chair ; recousue pour les plaisirs indécents ; labourée, traversée et sciée ; vidée, anéantie, brisée, crevée. Elle s’évanouit. Elle est partie.

Encore.

Un homme ; un seul homme ; le regard agonisant, la peau burinée, les dents noires et écaillées ; les mains entaillées ; l’haleine puante et chaude ; les cheveux collants, poisseux et tenaces ; les cicatrices du malheur ; le manque de tout ; la faim, la soif, un mot doux, des bras qui enlacent ; la pisse, la merde qui s’imprègne et submerge ; le froid ; les tremblements, une prière ; les yeux se ferment ; il s’endort et ne se réveille plus. Vaincu. Disparu.

Ça ne s’arrête plus. Mon esprit s’emporte; il s’emballe. Je me replie sur moi-même pour tenter de faire taire cette douleur qui m'atteint de toute part. Et je me mets à nue. J'ai ce besoin viscéral de me délester de tout comme pour m'alléger. Je suis nue, à genoux ou en fœtus, saisissant ma tête pour que cette infamie s'arrête. Je veux juste que ça s'arrête.

Je meurs dans ce lit dépourvu de toute âme, tuyaux et bleus sur un corps n’étant plus qu’un sac d’os et une chair pourrie. La maladie a pris le dessus. Je suis partie.

Je meurs avec ma poche de sang labourée et tailladée en guise de vagin. Ma dignité s’est envolée. La douleur m’éteint. Je suis partie.

Je meurs dans l’ignorance la plus totale avec mon duvet comme seul compagnon de vie, le souffle court et la tête engourdie. Je m’éteins le ventre creusé et la bouche asséchée. Je ferme les yeux. L’après sera peut-être mieux. Je suis partie.

Mon cerveau, c’est la théorie de la fin du monde avec les sensations qui s’y collent. Cette fin du tout, je la vie comme si elle était réelle. Je la sens peser sur mes épaules, défiler devant mes yeux. Je sens l’odeur de la putréfaction envahir mes narines, la douleur prendre mes tripes en otage. Ma gorge se crispe, ma bouche sèche, les mots coincent, ma respiration s’accélère, mes larmes coulent, mes mains deviennent moites, la transpiration ruisselle, ma peau craquelle, ma colonne vertébrale s’affaisse, mon estomac vomit chaque élément de vie, mon cœur se fige et vit au rythme de la souffrance du monde. Il entend les lamentations, les revendications et les cris.

Mon esprit est pris dans un étau. Je vois la mort. Je sens la faim, les pleurs de l’abandon, les cris de douleur, le désespoir, le sacrifice et la résignation. Je perçois chaque entaille, chaque goutte de sang versée, les hauts le cœur et les cœurs blessés.

Je vois les petits corps frêles se jeter sur les détritus comme des hyènes enragés à la recherche du moindre morceau comestible. Je les vois ingérer tout ce qui peut leur remplir l’estomac au prix de leur vie. Carton, feuilles, papier, plastique, terre, tout est bon quand on crève la dalle. Ces petits corps errent ; ils errent encore et toujours sans les idées claires dans un esprit de survie jusqu’à s’effondrer lamentablement sous un soleil aride qui a eu raison de leur fragilité.

Je vois la tristesse dans les yeux de ces enfants qui n’ont jamais eu un geste d’amour, un regard de compassion ou un baiser sincère. Je les vois mourir de chagrin et de solitude dans de grands lits à barreaux remplis d’excréments et de quelques miettes de pain servis à la même heure chaque jour que Dieu fait.

Je vois toutes ces femmes enchaînées aux tables des bordels dans l’attente d’un pénis enragé qui viendra voler leur dignité pour quelques billets et briser leur âme à tout jamais. Je vois ces femmes au regard émacié, vidé et jambes écartelées, sur des lits emplis de sperme priant pour que leur supplice cesse en hâte.

Je vois les pieds osseux et ensanglantés de ces pères et mères tentant l’impossible pour sauver leur progéniture des bombes et des meurtriers qui ont perdu l’esprit sur le chemin d’une vie chaotique. Je les entends hurler, accroupis et mains élancées vers ce Dieu, le suppliant de leur rendre ce qui les maintenaient encore en vie.

Je vois tous ces kilomètres parcourus par tous dans l’espoir d’une vie meilleure. Je vois ces corps nus abandonnés sur des sols craquelés, gelés ou asséchés, mourir dans une ignorance sordide et honteuse.

Je goûte l’amertume, le mauvais et le sale. Je touche la fin. Je vis la mort.

Alors je danse.

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