BACCALAUREAT 2021 : LE "DEMERDENTIEL" NE PEUT PAS ÊTRE UNE POLITIQUE EDUCATIVE.

Troisième année consécutive que le baccalauréat ne se déroule pas de façon normale. Pour de bonnes et de mauvaises raisons. Le Ministre proposera le lundi 8 juillet de nouveaux aménagements à sa réforme, notamment en renonçant aux épreuves communes, les transformant en contrôle continu. Comment ces énièmes changements organisent et entérinent les inégalités entre les bacheliers.

Troisième année que la Réforme Blanquer  est à l'origine de la désorganisation du diplôme du Baccalauréat.

2019 : Certains enseignants, pour manifester leur opposition à la réforme du Bac, refusent de rendre les notes des copies qu'ils ont corrigées à la date butoir. Au lieu de proposer une vraie concertation (qui n'a jamais réellement eu lieu) avec le corps enseignant, dans les jurys, sur ordre du Ministre communiqué à la télévision la veille de leur tenue, on attribue à ces élèves dont les copies n'ont pas été rendues, leur note de contrôle continu sur ces matières. Lorsqu'ils n'ont pas de notes de contrôle continu, les jurys sont appelés à en inventer une. Cela constitue un cas grave de rupture d'égalité entre les candidats. Le Président traita les enseignants concernés de "preneurs d'otage", le Ministre dit qu'il allait sévir et les médias d'opinion acquiescèrent.  Les professeurs en question perdirent des jours de salaire. Puis les vacances d'été recouvrirent le tout d'un voile d'ignorance.

2020 : Le bac est attribué sur les deux trimestres de l'année de Terminale, les lycéens ayant été en confinement strict de mars à juin 2020, en raison de la pandémie.

2021 : Seules les épreuves terminales de philosophie et du Grand Oral sont maintenues. Tout le reste passe sous le régime du contrôle continu. Alors qu'il avait été décidé dès janvier 2021, d'ajouter un 4ème sujet au lieu de 3 à l'épreuve de philosophie pour s'assurer que tous les candidats puissent composer sur une notion vue dans l'année, le Ministre proclame, le 5 mai, que le résultat à l'épreuve pourra être neutralisé en faveur de la note de contrôle continu si celle-ci est plus avantageuse, vidant du même coup, pour les élèves comme pour les enseignants, de tout sens cette épreuve pourtant maintenue.

La méthode Blanquer : la brutalité technocratique au service de la start-up nation.

Tout d'abord, organiser les inégalités entre établissements. Alors que la 2ème vague de l'épidémie n'est plus à craindre, mais à endiguer, en novembre 2020, chaque établissement se voit laissé à lui-même pour appliquer le protocole sanitaire. Ainsi, selon les établissements, c'est-à-dire selon leur configuration spatiale et la densité d'élèves qu'ils accueillent la plupart du temps, certains lycéens pourront conserver l'intégralité de leurs cours devant professeur, d'autres connaîtront un enseignement hybride, c'est-à-dire une semaine de présentiel et une semaine de distanciel. De même que les chefs d'établissement sont contraints de porter l'entière responsabilité de leurs choix en matière d'organisation du protocole, l'enseignement hybride sera laissé à la responsabilité de chaque enseignant dans sa mise en place.  Chaque enseignant devra l'assurer en plus de son travail en présentiel, sans aucun soutien spécifique technique ou pédagogique. Chacun fera donc de son mieux avec les moyens du bord. C'est ça le "démerdentiel". Dans mon établissement, les élèves ont connu l'enseignement hybride de novembre 2020 à juin 2021, soit plus des 3/4 de l'année, car nos locaux ont été construits pour accueillir 1200 élèves, or, nous en accueillions cette année 2000 !

Il s'agit ensuite pour le Ministre de constater l'existence de ces inégalités et puis de faire, au 20h des médias d'opinion,  celui qui les prend en charge en proposant des mesures dites "compensatoires" alors qu'elles sont tout simplement absurdes, comme cette session 2021 de philosophie. Mais rendre l'exercice de philosophie absurde, c'est, n'en doutons pas, un parti-pris politique.

Enseigner la philosophie, c'est permettre à tous les élèves, après qu'ils aient acquis un capital culturel tout le long de leur scolarité, de devenir un citoyen éclairé (on atteint souvent sa 18ème année en terminale et on acquiert alors le droit de vote) en sachant se repérer parmi les différents types de discours auxquels il va être exposé et y réagir en exerçant son jugement. C'est donc un ressort fondamental de la démocratie.

Or, l'actualité récente des élections départementales et régionales nous a suffisamment montré que ceux qui avaient le devoir constitutionnel de renouveler les procédures démocratiques ont failli. Et que cet échec n'est pas celui d'une entreprise qui n'a pas honoré son contrat, comme le Ministre de l'Intérieur le répète, mais que c'est la volonté d'un gouvernement et de son chef "d'enjamber" des élections où il n'a rien à gagner. E. Macron a lui-même été élu sur une montagne abstentionniste. Puisque ces élections étaient pour lui perdues d'avance, il s'agissait de faire en sorte que ces élections n'existent pas. Beaucoup de jeunes abstentionnistes ont déclaré qu'ils n'avaient pas voté parce qu'ils n'avaient pas été suffisamment informés. Moi-même, je n'ai reçu aucune propagande électorale dans ma boîte aux lettres au premier comme au second tour. Ces jeunes disent qu'ils n'ont pas eu les moyens d'exercer leur jugement éclairé.

Et cette épreuve de philosophie a eu lieu entre les deux. J'en ai achevé la correction. Il s'agissait donc, pour de jeunes gens de 17-18 ans qui ont vécu enfermés pendant plus d'un an, qui ont fait comme ils ont pu quand ils ont pu pour poursuivre une scolarité, d'écrire, juste écrire sur leur copie, pendant une heure réglementaire avant de repartir vers une terrasse ensoleillée enfin retrouvée. Ce fut un peu douloureux pour les professeurs de philosophie de lire du Hanouna à longueur de copie numérisée. De lire pendant 11 jours sans discontinuer sur un logiciel d'innovation numérique (si chère à notre ministre) digne de l'invention du TO7, des remarques à la Pascal Praud. D'évaluer du Bigard. De contempler les effets d'un an et demi de réseaux sociaux et autres médias d'opinion consommés en intraveineuses. 

 La brutalité technocratique consiste dans un management vertical et désincarné du pouvoir. L'introduction de la correction numérisée des copies du bac a imposé aux administrations de scanner en environ 36 heures 525 000 copies d'une moyenne de 6 pages. Il y eut quelques ratés,  et des pleurs chez ces personnels dont le Ministère ne cesse de poursuivre la compression. Les professeurs n'ont plus besoin d'être réunis en un lieu pour venir récupérer leurs lots, on peut ainsi les maintenir à distance les uns des autres, cela évitera qu'ils organisent des manifestations de contestation. Les coordonnateurs de jury peuvent surveiller en temps réel l'avancée du travail et réattribuer des lots à des correcteurs, sans aucune autre formalité  Car, le métier d'enseignant s'est progressivement transformé en évaluateur à la chaîne, ce que va encore accentuer l'étendue du contrôle continu, au détriment du cœur de métier, qui était d'actualiser la maîtrise de sa discipline et sa conception des cours. La folie réformatrice des programmes qui s'est emparée de nos Ministres depuis plusieurs quinquennats fragilise les enseignants qui doivent sans cesse tout revoir de leurs contenus d'enseignements sans avoir eu le temps de se les approprier. 

Depuis 2 ans que la réforme Blanquer a été appliquée, avec ses aménagements d'aménagements, quel bilan peut-on faire ? A la fin de la seconde, les élèves sont amenés à choisir 3 spécialités. Le Ministre a vendu cette réforme en discréditant l'organisation précédente par filière et en arguant que le lycéen était dorénavant libre (et donc responsable) de ses choix. S'il n'a pas une vue certaine des études supérieures qu'il veut mener, de la profession qu'il voudrait exercer, le jeune de 15 ans choisit selon ses compétences, ses appétences, ses copains ... et à la fin de la Terminale, il voit ses vœux refusés sur Parcoursup parce que ses demandes d'études supérieures ne sont pas compatibles avec les spécialités qu'il a choisies. Parce qu'en effet, si on veut faire médecine, c'est sans doute bien d'avoir fait des Sciences de la Vie et de la Terre. En plus de disqualifier certains élèves à prétendre à des études supérieures choisies à cause d'un mauvais choix de spécialités, cette réforme impose à chaque élève de ne plus appartenir à une classe mais à participer à une multitude de groupes qui sont tous à géométrie variable. Les plus soutenus par leur milieu familial, les plus adaptables s'en sortent, les autres se noient tranquillement dans l'anonymat.

Mais pour espérer accéder aux études de son choix, en plus d'avoir bien coché ses spécialités, il ne faudra plus seulement être bon, il faudra être le meilleur. C'est aussi un effet de la grande part laissée au contrôle continu dans ce nouveau bac. Chaque élève montre des résultats qui sont ceux qu'il a reçu de ses profs. Conformément aux injonctions du ministère et d'une grande partie de l'institution, les professeurs pratiquent une notation "bienveillante". Les écoles et universités voient arriver des dossiers sur Parcoursup d'élèves affichant tous des moyennes de 17 à 19 ! Ils sont donc contraints de s'en remettre au classement de l'élève au sein de son groupe pour départager les demandes, puisque même les universités dont les licences n'étaient pas sélectives sont contraintes de sélectionner pour des questions de locaux ! 

Ainsi, les jeunes accéderont-ils aux études supérieures de leur choix selon 3 variables :

- ont-ils choisi les bonnes spécialités ?

- sont-ils les meilleurs de leurs groupes ?

- sont-ils issus d'un établissement bien réputé ?

Le baccalauréat précédent avait, comme toute chose, des imperfections, mais il sanctionnait un diplôme dont les détenteurs avaient tous été évalués par des jurys extérieurs à leur établissement. 

Mais le Ministre de l'Education Nationale n'aime pas l'égalité. Il aime l'individualisme, le mérite personnel et l'élitisme.

Il n'aime pas la démocratie qu'il contribue lui-même à dénaturer en médiocratie. Il aime l'autoritarisme, la compétition, le management hardcore, la culpabilisation des plus faibles, la subordination des esprits et des corps intermédiaires.

Chaque année, depuis 2018, le Ministre rend des millions de son budget à Bercy (1).

En cette période d'élections présidentielles qui s'ouvre, je voudrais dire aux partis de gauche et aux écologistes que s'ils ont à cœur de reprendre en charge la question sociale et la réduction des inégalités, que s'ils sont intimement persuadés que les réponses à ces questions sont le meilleur moyen de faire revenir les électeurs désenchantés aux urnes, la racine du problème est là. L'éducation des masses est une question difficile et coûteuse. C'est un investissement sur le moyen et long terme. Nos jeunes devront travailler plus longtemps et il leur faudra affronter également les effets de la crise climatique qui va les impacter de plein fouet dès demain. Ce défi gigantesque nous oblige à lui seul à leur permettre de détenir des savoirs solides qui devront être autant scientifiques, techniques, professionnels qu'éthiques.

Le "démerdentiel" ne peut pas être une politique éducative.

(1) Pendant ce temps-là, le ministère fait des économies… | L’instit’humeurs | Francetv info

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