Covidé de la vie

Mardi 25 Août 2020, je suis allée rendre visite à ma grand-mère qui réside dans un Ehpad. Nous pouvions rendre visite aux résidents, sur une plage horaire limitée, en venant à deux maximum. J'ai coutume d'y aller, accompagnée de mes enfants et de partager un moment de goûter. Ma grand-mère est la doyenne de la maison où elle réside. Ce fût un goûter amer.

EHPAD du tout l’essentiel - COVIDé de la vie - Un goûter amer

Mardi 25 Août 2020, je suis allée rendre visite à ma grand-mère qui réside dans un EHPAD sur Bordeaux.

Des étapes se sont succédées depuis le mois de mars : confinement, déconfinement, reconfinement partiel sous forme de mesures sanitaires plus ou moins drastiques.

Mes parents avaient reçu les dernières instructions de la directrice de l’institution, datant du 21/08.

Nous pouvions rendre visite aux résidents, sur une plage horaire limitée, en venant à deux maximum.

J'ai coutume d'y aller, accompagnée de mes enfants et de partager un moment de goûter en apportant des gourmandises sucrées.

Ma grand-mère est la doyenne de la maison où elle réside.

Nous avons fêté ses 100 ans en mai 2019.

Elle fait partie des personnes dont l’anniversaire cette année avait un goût de solitude : 101 ans, sans famille pour encourager à souffler les bougies dont elle est toujours si fière, d’ordinaire.Elle adore les gâteaux .Elle adore les réunions de famille. Elle affiche toutes  les photos de son entourage sur les murs de sa chambre.

Cette année, ce sera différent.

 J’ai eu l’occasion d’aller lui rendre visite juste après le confinement. Nous avons reparlé des fleurs envoyées pour son anniversaire. C’était déjà trop loin, elle ne s’en souvenait plus.

Nous étions avec un plexiglas et des masques. Situation de communication impossible. Le masque empêchait qu’elle repère le moindre signe expressif chez moi. Le masque doublé du plexiglas empêchait qu’elle entende le moindre souffle venant de moi. Les soignants sont venus à notre rescousse. Chacun installé auprès d’une oreille de ma grand-mère, lui traduisant mes propos. Spontanéité des échanges : à la trappe ! Et impression de loufoquerie burlesque dans cette situation où des « étrangers » (à notre lien) avaient plus de légitimité que moi pour s'approcher ainsi de ma petite grand-mère. Eux n'avaient pas le Corona. Moi, si ?

Je suis ressortie bouleversée  de cette entrevue.

La femme qui m’avait accompagnée durant toute mon enfance. Avait passé tout ce temps à me prodiguer des soins et surtout beaucoup de tendresse physique notamment. Cette femme pour qui le toucher des proches, les embrassades et les petites allusions pleines d'humour  caractérisaient son univers, perdait soudain tous ses repères et ses principes. Et moi avec.

J’ai pleuré  une heure durant, en marchant dans le quartier. Je me suis dit que la situation aurait pu paraître comique.Elle m'a appris l'humour ma grand-mère. Mais là, nous basculions vers quelque chose de plus difficile à appréhender avec l'humour.

 

Puis,  le déconfinement a desserré les mesures sanitaires drastiques .

Peu à peu, l'organisation permit des échanges plus humains,  le retour des échanges des humains.

Et nous arrivons à mardi.

J’ai acheté des crêpes. Mon fils cadet, âgé de 5 ans, a mis son plus beau masque. Il fait très beau. Il est 16h. J’appelle ma grand mère pour l'informer de notre arrivée. Devant la maison de retraite,  je sonne. La porte s'ouvre. Je rentre dans le jardin avec mon fils. Et soudain, se dirige vers moi une femme que je pense reconnaître derrière son masque. L’animatrice. Elle montre des signes d’inquiétude. Elle m'explique que je ne vais sûrement pas pouvoir rentrer. « Car je suis accompagnée d’un enfant de moins de 11 ans  ». Je montre ma surprise ; le dernier mail indique que nous pouvons venir à deux. Il est masqué. Nous sommes dehors. Nous envisagions d’y rester pour la visite. Il fait beau mais pas trop. Nous pouvons nous installer sous un arbre sur un banc. Ils peuvent l'amener avec son fauteuil roulant.

Car elle, qui marchait encore en mars avec son déambulateur, ne marche plus  faute de présence de kiné depuis le confinement.

L’animatrice me dit qu'elle va se renseigner.

Elle revient et m' informe de la nouvelle :  nous ne pouvons pas voir ma grand-mère.

Évidemment je suis déçue. J’ai aussi apporté une orchidée. La femme propose de l'apporter à ma grand-mère et de revenir un autre jour.

 Je suis  en colère, je ne montre rien, ou pas grand-chose.

Et soudain lorsqu'elle me raccompagne jusqu’au portail pour m'ouvrir avec le code secret : j'éclate. Les mots sortent tout seul et les larmes. Devant mon fils.

Je ne comprends pas cette situation sordide et inhumaine au possible. Les recommandations de l' ARS ne vont pas si loin. Nous ne sommes pas dans un état de crise sanitaire aiguë.

Ils peuvent me prendre la température, me faire signer un papier comme quoi je n’ai pas pris de doliprane. Je mettrai du gel hydro-alcoolique,  nous avons des masques,  nous serions dehors.

Alors, quoi ? Que faut-il d'autre ?

Que font ces gens qui décident et qui rompent le lien que nous avons tant de mal à maintenir avec  les anciens ( pour cause de : surdité, troubles mnésiques, invalidité physique ou autres pathologies somatiques) que nous sommes obligés de placer dans des endroits si étrangers et si loin de leur vie ?

Pour moi, ces petites visites et ces  petits goûters sont des moment indispensable à la vie, des parenthèses qui ramènent les sujets vers le lien social un peu  escamoté du fait d'être loin de chez eux. Ma grand-mère s’y rattache. Elle se plaint d'ailleurs qu’ils soient trop rares pour elle.  

Et là, que nous arrive-t-il ?

Je ne peux lui offrir la fleur que je lui ai apporté et qu'elle aime tant.

Et puis, je ne peux manger les crêpes avec elle et mon fils, elle si gourmande et lui si impatient de  «  revoir grand-mamie ».

Ils ne seront pas ensemble pour ce rendez-vous   générationnel plein de tendresse.

Je suis devant ce portail, avec cette animatrice et je lui dis.

Que  je ne sais pas si ce n’est pas la dernière fois qu'elle aurait pu voir son petit-fils.

Que finalement je préférerais prendre le risque que ma grand-mère attrape le virus que de la voir privée de quelques moments passés avec les êtres qui lui sont chers.

Je pars déposer mon fils chez ma mère qui, heureusement, n'est pas très loin et est disponible,  et je reviens, seule.

Je  laisse les crêpes, à mon fils -  puisqu'il les a vues et qu’il pensait en manger.

Je reviens donc les mains vides auprès de ma grand-mère.

On l'a installée dans le salon d'animation.

Nous partageons le lieu avec un autre couple de visiteurs composé d'une résidente et de son neveu. La promiscuité du dispositif m’obligeant à entendre leur conversation, je connaitrai donc quelques éléments de leur vie (et inversement, à en croire le soupir du monsieur, quand ma grand-mère me parla, avec force détails, de ses dernières problématiques digestives).

Nous sommes dans une pièce climatisée.

 Il y fait presque froid.

Je retrouve enfin ma grand-mère. Elle me sourit. Je lui dis que nous aurions pu tout autant être dans le jardin, que je pensais que ce serait agréable. Elle me répond qu’il fait trop froid et qu'elle ne préfère pas. Ma grand-mère vit dans une maison climatisée et ne sait plus que nous sommes au mois d'août et que nous sortons de la canicule. Aujourd hui, il fait 28 degrés dehors. Lorsque je lui explique cela, elle est extrêmement surprise.

On nous a installé dans cette pièce - avec toute la bienveillance que le personnel pense avoir .

Le masque est problématique.

En effet, elle est devenue sourde depuis quelques années. Elle n’entend que si on dépose notre bouche sur son oreille en criant. Une animatrice passe et me propose de fermer la porte pour notre « intimité ».  J'approuve.

Ma grand mère et rayonnante. Sa joie est communicative. J’ai bien fait de venir. Je suis portée par ça, par son sourire, ses yeux pétillants et son humour encore présent. Nous en arrivons à nous dire que nous sommes déçues de ne pouvoir aller, ainsi affublées, au bal, au  bal masqué, ohé ohé. C'est drôle. Nous nous amusons de cela.

Une animatrice arrive et dépose l’orchidée sur la table qu’il y a entre nous deux.

Ma grand-mère la regarde et la remercie.

Naturellement,  ma grand-mère pense que cette orchidée est  offerte par cette femme,  femme qu'elle apprécie par ailleurs.

Alors, oui pourquoi pas !

Mais il y a quelque chose qui cloche quand même. On m'a retiré ça aussi,  ce don que je souhaitais lui faire.

Moi, certainement, j’avais besoin de lui montrer que je lui apportais cela. Un juste retour des choses après tout ce qu’elle m’a apporté.

Cela fait partie du lien social et de la question du don.

L'animatrice et moi- même,  essayons de lui dire que c’est moi qui suis arrivée avec l' orchidée mais que, ne pouvant entrer avec mon enfant…. Bref !

Ma grand-mère a décroché. L'histoire s’avère trop complexe à expliquer pour un cerveau très âgé. Mon don passera à la trappe. Pas la fleur !

Et ne parlons pas des crêpes dont elle n'aura jamais goûté la saveur ce jour-là, ni de mon fils avec qui elle n'aura pas pu partager ce petit goûter de gourmands. L’animatrice croyant bien faire, l'avait quand même prévenu que son arrière petit-fils était devant la porte et n'avait pas droit de visite et donc avait dû repartir. Je ne lui avais pas moi-même informé de la présence de ce petit  visiteur. Nous aurions pu éviter cette précision malheureuse. Eh bien non ! Certainement encore un coup de cette sacrée bienveillance… bien maladroite au fond !

Je suis repartie après 1h30 de visite,  au-delà des horaires convenus. Mais on m’a fait une fleur, semble-t-il.

Lors de ma visite, j’avais également nécessité de  faire l'état des lieux de son vestiaire comme nous le  faisons régulièrement.  Cela faisait plus de six mois que je n’étais pas allée dans sa chambre.

Cela me sera totalement refusé également.

Cependant,  j’ai régulièrement besoin de vérifier si tout est en ordre pour elle, dans ses effets, depuis le jour où j'ai trouvé  une tasse moisie en son  fond,  qui lui servait de verre pour boire toute la journée. C’est à ce genre de détails que je pense pouvoir avoir mon utilité.

Mais, je ne peux plus .

Voilà, j'ai laissé ma grand-mère dans cette maison.

On m'a dit que l'on listerait pour moi les affaires nécessaires pour son vestiaire.

Comment penser cet événement  ?

Les personnes âgées, si dépendantes des autres, le sont notamment des décisions prises par les responsables des EHPAD   et en amont,  par nos instances dirigeantes .

Ainsi, il y a d’un côté,  les recommandations de l'ARS et les protocoles rédigés par le   ministère de la santé et de la solidarité.

Et puis, d’un autre,  il y a les excès de zèle émanant du terrain, c'est-à-dire des directeurs d'ehpad, en proie directe avec leur angoisse et leur façon de s'en débrouiller.

 

Aussi, on pourrait leur enseigner qu'il y a, certes, le risque de voir des cas de COVID apparaître dans leur établissement, avec tout le cortège de difficultés que cela entraîne, mais il y a avant tout, la vie à poursuivre, sinon  à devenir réellement le lieu péjoratif qu'on leur suppose, souvent à tort,  représenter : celui du « mouroir ».

Les personnes âgées qui résident en EHPAD sont dépendantes. Et donc fragilisées.

Nous décidons pour elles, souvent déjà.

Pour elles comme pour nous tous, il semble particulièrement important de maintenir cette possibilité des dons, des échanges, des partages avec nos proches.

Les décisions concernant les visites en EHPAD sont prises pour la protection des personnes.

De quelle protection parle-t-on ?

De la protection sanitaire.

Reste la protection sociale : essentielle.

Le lien social. C’est cela qui outrepasse tout le reste.

Ce lien social est ici bafoué, dénigré, rejeté, délogé pour faire place nette, faire place désinfectée.

Or, ce lien social ainsi bafoué va avoir des effets ravageants pour l’espèce humaine.

La vie tient à ce fil, avant tous les autres, me semble-t-il.

Et nous avons à nous méfier de ne pas prendre  de décisions guidées par nos angoisses de mort, mais bien plutôt par notre aspiration à vivre dans le lien.

Les excès de zèle sont le reflet des angoisses. Ils nous piègent et nous poussent au pire.

Au pire,comme à prendre la décision de refuser qu'un enfant de cinq ans, masqué, rencontre son arrière grand-mère de 101  ans, un jour d’été, dans la jardin de l’EHPAD, sur un banc ombragé, pour partager des sourires, des regards, et de bonnes crêpes au sucre. Tout simplement. Tout humainement !

Nous ne savons pas pourquoi nous sommes sur terre.

Je me raconte que ces moments- là de partage sont une de mes réponses.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.