On est là, on est là! Même si Macron, sans tête, ne le veut pas...

Quand la tête d'Emmanuel Macron au bout d'une pique fait jaser...

Qui peut contredire Robert Badinter sans s’attaquer à la figure du Père, sans se sentir misérable ?

Tous les journaux, toutes les radios et télévisions ont relayé la parole outrée de l’ancien garde des Sceaux de François Mitterrand dans l’émission C’est à vous sur France 5 lundi 27 janvier. Les mots « derrière le symbole, il y a la pulsion » cinglent le cuir de quiconque aurait l’audace de répondre à l’homme qui incarne à lui seul le combat contre la peine de mort. L'abolition,enfin,en octobre 1981! La guillotine reléguée au musée des horreurs? Objet de curiosité mortifère dans la collection permanente du MUCEM à Marseille? On pouvait l’espérer jusqu’à l’apparition récente de la tête d’Emmanuel Macron au bout d’une pique lors d’une manifestation contre la réforme des retraites. Brandie par des manifestants goguenards, cette tête n’en finit pas de faire couler l’encre. Pour ou contre ? Le parti de la pique ou celui de l’effroi ? Les médias s’en mêlent entre deux brèves sur le coronavirus et un commentaire scandaleusement approximatif sur les « propositions de paix » (sic) de Donald Trump au Proche-Orient.

Le débat est lancé sur le climat social en France. « Délétère », « insurrectionnel » voire « malsain ». Christophe Castaner déplore l’usage de la violence, lui, le ministre qui aura cautionné une hausse de plus de 200 % de l’usage des LBD et des grenades de désencerclement, l’as de la périphrase quand il évoque Zineb Redouane, Steve Maia Caniço et Cédric Chouviat, victimes collatérales des « forces de l’ordre », en « opération ». A l’assemblée nationale, la voix tremblante d’émotion, la députée LREM Michèle Peyron raconte son agression lors de la cérémonie des vœux dans sa circonscription et Edouard Philippe évoque alors sans rire « la défense de la démocratie ». On ne compte plus les permanences vandalisées et les chansons satiriques entonnées par les manifestants.

Et donc ?

Certes, comme l’a martelé Robert Badinter, en France, le citoyen peut manifester, inventer des slogans bon enfant (pas de scatologie ou d’insultes), brandir des pancartes et surtout..voter. Le vote comme argument de destruction massive pulvérise tous les autres, le vote qui autoriserait le futur vainqueur, même élu avec 43,6 des électeurs inscrits, à suivre son programme coûte que coûte car telle est sa « mission », terme utilisé par Emmanuel Macron à de nombreuses reprises. Il y aurait donc une ligne Maginot morale à ne pas franchir au-delà de laquelle on devient un séditieux, un ennemi déclaré des institutions républicaines. La tête en carton du président serait un symptôme d’une maladie grave, les huées et les casseroles au moment d’une inauguration d’un local de campagne, des chœurs sinistres d’anti-démocrates. Quant aux réseaux sociaux, ils ne sont plus que des déversoirs à vomi et nos élus se pincent le nez à la lecture des messages nauséabonds de leurs administrés. Les mêmes élus alimentent leurs comptes Twitter de messages édifiants ou de commentaires peu amènes mais sans oublier la concordance des temps et la bienséance. Du vomi éduqué, maîtrisé, qui ne pue pas le va-nu-pied, du dégueulis technocratique.

 

Dans le film qu’Ariane Mnouchkine a consacré à Molière, la scène de carnaval à Orléans est restée célèbre. On y voit le peuple défiler masqué, des représentations du pouvoir brandies à bout de bras. On peut regretter que les collecteurs des impôts malencontreusement présents ce jour-là finissent mal, jetés à l’eau par une foule en colère. Un éditorialiste d’aujourd’hui n’aurait pas de mots assez durs pour condamner cette intolérable violence à l’égard d’émissaires royaux qui ne font que leur travail et n’évoquerait même pas la fin du carnaval où des cavaliers au service du Roi et du Clergé, passent par le fil de l’épée les corps sans défense des manifestants, hommes, femmes, enfants, vieillards, rétablissant ainsi l’ordre menacé par le désordre carnavalesque. Pas besoin d’avoir lu Bakhtine (sauf si on est étudiant en sciences humaines ou passionné par Rabelais) pour savoir que le « rire du carnaval » est subversif et qu’il renverse l’ordre établi.

On n’est plus à l’époque médiévale, à la Renaissance ou au 17ème siècle et le carnaval en 2020 suit désormais des parcours autorisés en préfecture et sert de tribunes aux maires pour vanter les bienfaits du « vivre-ensemble » dans leurs villes transformées en jardins d’enfants. Rien ni personne n’entame la bonne humeur ambiante. Même les Gille affichent un sourire niais.

La tête d’Emmanuel Macron au bout d’une pique apparaît donc comme un geste intolérable, bien plus que les charges policières depuis plus d’un an, les éborgnés et les estropiés à vie. Celui qui tient l’effigie est soupçonné au mieux d’être un idiot, au pire d’être un assassin en puissance aux desseins liberticides. Si tout lycéen sait qu’il ne faut jamais confondre l’auteur et le narrateur et que Robert Merle dans La Mort est mon métier n’est pas Rudolf Höss commandant d’Auschwitz, cela n’est apparemment pas le cas de nos hommes politiques. L’enseignant, le cheminot ou l’infirmier qui entonne une version parodiée de « Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira » et joue les sans-culottes n’est pas nécessairement prêt à remonter la Veuve en place de Grève pour trancher le cou du président. Les réactions du monde politique et de certains analystes de la presse écrite et audiovisuelle surprennent par leur virulence surjouée. « Respect the rule » la phrase lancée à un policier israélien par Emmanuel Macron à Jérusalem est en passe de devenir un hymne national. Respect the rule le prolétaire content, le chômeur soupçonné d’impéritie, la femme sous-payée. Respect the rule et surtout be happy car l’état ne vient-il pas de découvrir les vertus de l’universalité au travers de sa réforme des retraites universellement inégalitaire ?

« Faut-il que l’un d’entre nous reste à terre ? » demande Michèle Peyron, très émue, à la tribune de l’Assemblée Nationale. Evoque-t-elle un des multiples gilets jaunes restés au sol après une charge de CRS, un de ces lycéens qui aujourd’hui souffre de multiples fractures au visage ? Non, pas du tout. Elle anticipe et vaticine. Et si un élu restait à terre ? Jusqu’à présent, qu’elle se rassure, aucun de ses confrères n’a un œil en moins ou n’est manchot. Fort heureusement.

Le procès fait à des manifestants qualifiés d’extrémistes qui seraient tenaillés par des pulsions de mort est douteux. Classes laborieuses, classes dangereuses ? Le salarié, un émeutier en puissance ? L’ouvrier, un lyncheur qui s’ignore ? La manifestation, une expression du désir d’insurrection qui travaille le corps social ? On assiste à la tentative de renversement la plus spectaculaire qui soit. L’élu incarne de plus en plus la figure du « bouc émissaire », qui, au péril de sa vie, protège l’état de la vindicte populaire. En France, on rend hommage au maire courageux, au député dévoué, au policier épuisé, au militaire sacrificiel tandis qu’on accable le cheminot profiteur, le fonctionnaire improductif, le chômeur abusif. Lors de voyage officiel à Jérusalem, le président Macron s’est montré prolixe dans l’avion du retour et une phrase retient l’attention « Aujourd’hui s’est installée dans notre société, et de manière séditieuse, par des discours extraordinairement coupables, l’idée que nous ne serions plus en démocratie. » La suite du discours présidentiel frappe par sa puérilité. L’exclamation « Mais allez en dictature ! » est digne du « c’est celui qui le dit qui y est » des enfants. L’injonction à ne pas penser et à s’en remettre sans réserve au chef qui incarne l’état régalien se fait de plus en plus pressante. Celui qui émet un doute, qui use d’un terme condamné car déclaré inadéquat par des experts et des spécialistes de tous poils est un « séditieux ». On s’étonne, en 2020, de la réactivation du terme « sédition » et plus généralement d’un lexique qui évoque le mois de mai 1968. Bientôt le retour de la chienlit...

Jacques Julliard, dans le numéro du 31 janvier de Marianne conspue ceux qui contribue à ce qu’il appelle la « bouc-émissarisation » du président de la république et il conclut son éditorial avec ironie « Il nous reste un peu plus de deux ans (…) pour nous mettre d’accord sur le nom du prochain bouc émissaire ». Vision étonnante d’électeurs ingrats, limités dans leur pensée et leurs aspirations qui s’en prennent avec aveuglement et par désir de vengeance à celui qui préside aux destinées du pays. On peut, au contraire, se demander quels boucs émissaires, le futur candidat aux élections présidentielles se choisira pour asseoir son autorité et qui en fera les frais dans la rue. En attendant, pas question de chanter à pleins poumons « Les aristocrates, on les pendra ! » à moins de chercher à déplaire à Mr Jacques Julliard, gardien auto-proclamé de la République et contempteur hebdomadaire de la bêtise populaire.

 

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