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Billet de blog 4 sept. 2022

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Quand je serai pauvre, je serai professeur !

Le ministère de l'éducation nationale a ses œuvres de bienfaisance. Elles s'appellent les « jobs-dating ». Grâce à elles, si tu es dans le dénuement, tu auras une couverture, une assiette, une cuillère et des élèves...

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Enseigner, c'est apparemment simple si l'on en croit la formule à la mode en ce mois de septembre 2022 "un prof, une classe" qui est un résumé parfait de ce que l'on attend de ce métier. À peine utile d'avoir un "bagage" niveau licence, il suffit de n'être ni cul-de-jatte, ni manchot, ni sourd, ni muet, ni aveugle. Les prochains recrutements se feront dans des salles de sport puisque des corps en bon état, sans déficience particulière, seront bientôt les seules conditions requises pour obtenir un poste. On regrettera alors le job dating qui apparaîtra comme un âge d'or perdu où l'on demandait en plus du corps à mettre "devant la classe", un cerveau en état de marche. 

L'indignation tardive se porte bien et ne sert pas à grand-chose. Les parents sont outrés, les élèves tremblent déjà pour leurs notes de contrôle continu et les syndicats ne sont pas contents du tout mais la rentrée a eu lieu. 

Et pourtant...

Depuis combien d'années, l'entreprise d'anéantissement des enseignants est-elle en marche ? Il fut un temps pas si lointain où un étudiant pouvait se délecter de suivre des cours savants dans la discipline qu'il s'était choisie. L'aspirant professeur pouvait se faire plaisir jusqu'au DEA, avoir un petit boulot et être un rat de bibliothèque (que de délicieux moments passés à remplir des fiches bristol pour obtenir un livre abscons sur Rabelais qui arrivait par le monte-charge !) et se poser des questions inutiles. Le rat de bibliothèque a cédé la place à l'apprenant et le monte-charge, à Internet. Et si l'on soupire un peu trop fort devant cette "évolution", on passe pour un dandy élitiste, nostalgique d'un temps révolu. 

Le "job dating" est la dernière étape du processus, la plus spectaculaire donc la plus commentée. Le scandale en amont ne fait hélas pas les gros titres des journaux, du Figaro à l'Humanité. L'étudiant qui veut devenir professeur n'a plus vraiment le temps de jouir de sa discipline, d'étudier comme un clerc et de penser comme un roseau. Les concours d'enseignement, surtout le Capes (l'agrégation, sous sa forme externe, est encore protégée par une guilde, la société des agrégés), sont devenus des concours administratifs, vidés en partie de leurs contenus intellectuels. De nouvelles épreuves ont été inventées pour évaluer la capacité du candidat "à se projeter dans le métier d'enseignant" (sic), à être un fonctionnaire irréprochable. Que l'intelligence y laisse des plumes préoccupe peu l'institution et d'année en année, les nouvelles recrues perdent de leur indépendance d'esprit, de leur joie de vivre et se décolorent dans des instituts de formation gangrenés par des discours pédagogiques qui ressemblent à des règlements intérieurs. Moins de temps à consacrer à l'étude, à la lecture, à la recherche. Trop de temps dilapidé à apprendre à faire une "fiche de cours", à monter une "séquence", à se perdre dans des logiciels aux noms gracieux, terminés par-a. Les stages succèdent aux stages, on donne dans les techniques de développement personnel et l'élève est une abstraction censé répondre à des stimuli pédagogiques ou un épicier qui compte ses points pour obtenir le bac. Le contenu des cours est secondaire. L'enseignement au lycée par exemple, avec des épreuves de spécialité à préparer pour le mois de mars, relève de l'ultra-trail et dès le 15 septembre, les enseignants-coach sont déjà en retard. Leurs performances ne seront pas au tableau s'ils lambinent. 

Alors, oui, le "job-dating" est une infamie pour le contractuel recruté, pour l'élève qui subira des cours qui n'en sont pas, pour les familles qui assistent impuissantes au broyage de leurs enfants dans la machine Parcoursup. Il n'est toutefois que le résultat logique de la guerre contre la raison, l'intelligence, la liberté menée par l'Etat depuis des décennies. On recrute désormais des ventriloques, on propose même à ces derniers, via Eduscol, des cours à régurgiter aussi exaltants qu'une circulaire du ministère. Même plus besoin de réfléchir. Une montre et un calendrier font l'affaire. On veillera à ne pas consacrer plus de 55 minutes aux Illuminations de Rimbaud dans le cadre d'une séquence pompeusement baptisée "Ruptures et continuité dans la poésie de la seconde moitié du 19ème siècle". Boucler le programme à tout prix. Les fonds de classe n'y survivront pas. Le plus abject est que le ministère prospère sur le fumier de la misère sociale. Les postulants aux jobs dating ne sont pas des femmes et des hommes en voie de reconversion professionnelle mais le plus souvent des personnes aux abois qui cherchent un moyen de se loger et  de se nourrir. 

L'enseignement devient un métier pour gens ponctuels, calés en tableaux Excel, experts en plate-forme et non pour des rêveurs convaincus des vertus de la lenteur et de l'approfondissement en matière d'éducation. Connaître le BO, se soumettre à des injonctions technocratiques et évaluer selon des grilles élaborées par des Trissotin sera mieux récompensé que de savoir bâtir un cours. Le métier d'enseignant a de moins en moins à voir avec un savoir disciplinaire et la culture qui y est associée. Le ministère le confirme sans vergogne quand il propose quatre jours de formation à de futurs contractuels avant la rentrée. Peu importe le cursus, les inspecteurs, complices passifs de la déréliction du système depuis des années (leur lâcheté sans nom coûte cher au corps enseignant), seront là pour expliquer au novice les rudiments du métier (ce qu'il en reste). 

Dans ces conditions, le tollé autour des jobs dating organisés cet été pour pallier ce que des journalistes, pour l'occasion cul-bénits, appellent "la crise des vocations" étonne un peu. On s'offusque, on crie, on tempête mais on fera cours avec des bouts de ficelle, aux côtés de collègues sous-payés, mal considérés, largués en rase campagne et on passera toutes et tous, coûte que coûte, par le chas de l'aiguille car le professeur, c'est bien connu, est un chameau. 

Même en plein désert, il survit. 

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