Mon mec s'appelle Pfizer, ma fille Astra-Zeneca et ma belle-sœur Moderna

Nos nouveaux amis. On s'en méfie un peu mais on les aime bien quand même. Certains les détestent franchement.

  Depuis quelques semaines, nous avons de nouveaux copains aux noms exotiques, AstraZeneca, un mélange civilisation disparue/huile d’assaisonnement, Pfizer, comment prononcer le -i, Moderna, chic, classe, très papier glacé. Viennent s’y     ajouter le cabinet de détectives, Johnson et Johnson et le russe mal-aimé et raillé, Spoutnik 5.

Il faut reconnaître que ces joyeux drilles sèment le bordel dans les familles ou lors des bouffes (avec gestes barrières bien sûr) entre copains. Le clivage peut être idéologique. 

Tu reconstitues la guerre froide dans ton salon et défends le russe contre l’américain, tu es prêt à refaire le XXème congrès et fatalement ça finit par Poutine qui n’est pas que le nom d’une spécialité québécoise dégueulasse.

Tu ne veux pas mais alors pas du tout, sans pour autant être un complotiste, lecteur assidu de France Soir en ligne ou un auditeur de Sud Radio, te faire vacciner. Tu récites à l’endroit et à l’envers et même en mélangeant les lettres, la liste des excipients et autres adjuvants qui entrent dans la composition des vaccins, tu connais le nom des scientifiques sceptiques et tu t’es procuré leurs publications, souvent absconses mais très convaincantes, en bref, tu n’es pas contre mais pas pour non plus. Tu « attends », tu te méfies, tu te dis que l’on ne te la fera pas et que si la science a besoin de cobayes, elle ne passera pas par toi. Dans quelques années peut-être.

Et puis, il y a les rebelles, les réfractaires, celles et ceux qui, depuis longtemps, ont pris le maquis. La lutte armée désarmée mais déterminée. Il y a le médecin seul contre tous, sur fond vert, face caméra, qui détaille les différentes batailles à mener contre les « Big Pharmas ». On dirait une vidéo des FARC et te voilà otage, entre la seringue et la kalach. La liste des méfaits, des conflits d'intérêt, des collusions, des crimes, des liasses d’argent sale est déroulée sur un ton monocorde et la solution est donnée à la fin, comme dans le dernier épisode d’une série Netflix, la résistance à n’importe quel prix, le combat contre l’esprit grégaire, tu n’auras pas mon biceps, dussé-je me couper le bras.

La dernière catégorie est plus sournoise. On te comprend, on te soutient, tu souhaites te faire vacciner car tu es « vulnérable ». Cet adjectif recouvre tout et n’importe qui. Nonagénaire, cardiaque, psychotique, phtisique, cancéreux, on te plaint car tu as déjà un pied dans la tombe et du coup, on te pardonne de succomber à l’attrait du vaccin qui ne fera pas de toi un condamné (parce que tu l’es déjà) et te permettra (peut-être) de jouer les prolongations au grand dam de tes héritiers. Dès que tu as le dos tourné, tu deviens un sujet de conversation : le/la pauvre, il/elle n’a pas le choix mais quand même, c’est dur. Tu étais un « esprit fort » avant « ta maladie » et tu en es réduit à rejoindre le troupeau des apeurés contre ton gré et en dépit de tes lectures (cf ci-dessus).

Si vous n’appartenez à aucune de ces groupes répertoriés avec un esprit potache regrettable, c’est que 1) vous venez d’une autre planète et comme dans X-files, vous vous planquez derrière une apparence humaine, vos tentacules télescopiques rangées dans la poche 2) vous êtes déjà mort et ne pouvez donc prendre part au grand débat public qui agite les consciences, juste après l’islamo-gauchisme et les présidentielles de 2022 en France.

J’aimerais témoigner maintenant. Je le confesse, je suis vulnérable et donc, comme une repentie de la mafia et malgré une enfance et une adolescence passées en compagnie de parents « antivax », j’ai reçu cette semaine la première injection du vaccin « Pfizer » et m’interroge toujours sur la prononciation du -i. Je guette aussi d’éventuels effets secondaires qui témoigneraient de la réactivité de mon système immunitaire. Las , il ne se passe rien. En revanche, j’ai une nouvelle théorie que j’exposerai sans pour une fois me perdre en digressions.

Je suis convaincue que mes amis me veulent du bien quelles que soient leurs convictions par rapport aux vaccins. Ils m’entourent de leur sollicitude et je leur en sais gré. Un doute toutefois s’insinue dans mon esprit. Parmi ceux qui écoutent en boucle le docteur Louis Fouché, en guerre contre l’institution médicale sur le modèle de « 7 morts sur ordonnance », (le docteur ressemble à la chanson de Florent Pagny « Ma liberté de penser »), certains, j’en suis sûre et sans malveillance, se disent tout bas que dans quelques années, je paierai cher mon aveuglement craintif. Je ferai partie des victimes de Pasteur, ce criminel génocidaire, qui longtemps après une injection (la plupart du temps oubliée), développent de curieuses pathologies qui les font tomber pour un rien, n'importe où et parler des langues qu’ils n’ont jamais apprises. Je finirai comme « étude de cas » dans un essai militant et on me citera « J’ai bien connu S…, la pauvre, elle était réticente mais s’est laissée convaincre, faut dire à sa décharge que, de toute façon, elle était mal barrée ». Je conforterai les convictions des convaincus et ne serai plus là pour crier « Stop, arrêtez, vous devenez fous ! ».

On peut détester les multinationales pharmaceutiques, l’Ordre des Médecins, un ramassis d’inquisiteurs d’un autre âge, se méfier de la chimie et vouer l’allopathie aux gémonies, la Covid-19, cette fieffée salope (féminisée par souci sémantique) oblige à quelques réajustements d’urgence. Aucun de mes amis vaccino-sceptiques ne propose la moindre solution, qu’elle soit naturelle, diététique, macrobiotique, écologique voire pataphysique (à compléter) pour éviter que le monde ne bascule définitivement dans une dystopie sanitaire, sociale et politique. Les plus modérés d’entre eux attendent l’immunité collective sans admettre qu’ils la devront à la vaccination, les plus désespérés prônent une sorte d’Armageddon, un collapsus généralisé qui fera péter une bonne fois pour toutes les digues de la raison. Ne sommes-nous pas, après tout,  à la veille de la 6ème extinction de masse ? Il suffit juste d'accélérer le processus. 

Pour finir, j’évoquerai la menace du « passeport vaccinal » et de la bataille qui ne manquera pas de faire rage d’ici peu dans les colonnes des journaux. Des dizaines de tribunes écrites par des collectifs qui-susciteront-la-polémique. La perspective de salles de cinéma remplies de vieillards et transformées en sanatoriums par tous les vulnérables pulmonaires ne m’amuse guère pas plus que le QR code à l’entrée de mon rade préféré, l'application de traçage ou  l’avion de cacochymes vaccinés en route pour les Seychelles où ils rejoindront d’autres cacochymes vaccinés. Le vaccin est politique, il participe de la lutte des classes et des inégalités entre pays riches et pays pauvres et en ce sens, confirme avec cruauté, la violence injuste du monde. Les derniers sont les derniers et n’ont, dans un avenir proche, aucune chance d’être les premiers.

Plutôt que d’écouter les Prophètes qui affirment que la variole aurait disparu même sans vaccin et que les vieux ne meurent pas de la Covid mais de leurs « comorbidités », je préfère m’interroger sur cette petite partie de l’humanité prête à tout pour assurer sa survie, son hégémonie et son enrichissement. La santé est un terrain de jeu de choix. L'eugénisme pour les nuls car c'est toujours le même qui gagne à la fin. 

Tu crèves de la rougeole ou de la Covid à l’autre bout du monde ? Ton gosse a la polio ou la tuberculose ? Je te reconnais, toi, et je t’envie. Personne ne t’a obligé à vacciner tes enfants petits et à les sacrifier sur l’autel du profit et du capitalisme sauvage. Vu sous cet angle-là, répond le pauvre, je me sens plus utile, moins désespéré et je lutterai moi aussi contre les adjuvants dans les vaccins.

Allez salut à tous, sans rancune et bon courage si vous habitez en HLM en Seine-Saint-Denis, sans connexion internet et que vous persistez à vouloir vous faire vacciner...

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