Le syndrome Schindler

Plutôt parler du boulanger courageux que du préfet ignominieux.

  Schindler, à la fin du film de Steven Spielberg, pleure de n’avoir pu sauver davantage de juifs. Plan émouvant, on plaint Schindler, on partage sa peine et on en oublierait presque les juifs, vagues silhouettes en arrière-plan. Aujourd’hui, le juste ne s’appelle plus Schindler mais Stéphane Ravaclet. Il est boulanger et entame une grève de la faim pour que son apprenti guinéen, Laye, ne soit pas expulsé de France.

La consécration médiatique. Stéphane sur C8 invité par Hanouna et l’équipe de « Touche pas à mon poste » pour une visioconférence avec Marlène Schiappa. Guy Debord se retourne dans sa tombe.

Que dire de l’extrême abattement qui saisit celle ou celui qui tente donner un coup de mains aux exilés sans-papiers quand il assiste incrédule au spectacle médiatique autour de la grève de la faim de Stéphane Ravaclet. Il n’est déjà plus question de Laye qui a traversé la Méditerranée sur un canot gonflable ni même des relations que la France entretient avec la Guinée d’Alpha Condé mais de cet extraordinaire courage manifesté par un homme de peu. On ne sait pas ce qui écœure le plus. De faire semblant de découvrir qu’un anonyme boulanger peut être un « juste », un homme d'honneur, s’en étonner même (on ne compte plus les articles sur ce héros modeste qui peine à s'exprimer) ou de constater qu’un drame humain comme celui vécu par Laye n’a existence que s’il parvient sur le plateau de Cyril Hanouna, plus connu pour sa misogynie sinistre que pour son engagement en faveur des migrants. Que Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté se prête à une telle comédie atterre davantage mais n’étonne pas. Donnera-t-elle en direct son titre de séjour à Laye pendant que le public applaudira ?

On pourra penser que tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins et il n’est pas question de douter de la sincérité d’un homme, Stéphane Ravaclet, confronté à l’incroyable brutalité de la politique migratoire actuelle. Que faire quand le système devient absurde au point de penser que l’expulsion d’un jeune guinéen apprenti boulanger est une priorité géopolitique absolue ? Quand tous les recours ont été épuisés, du tribunal administratif au conseil d'État ? La grève de la faim pour enfin attirer l’attention de la préfecture et l’empêcher d’envoyer Laye en centre de rétention puis dans un avion à destination de Conakry. La suite n’appartient plus au boulanger et à son apprenti, l’emballement médiatique, les articles dans Libération, Le Parisien, Médiapart, la chronique sur France Inter et maintenant C8, cette chaîne entièrement vendue  au spectaculaire clinquant et à la publicité. Pour autant, on n’aura pas fait avancer d’un pas la cause des exilés ni même entamer la moindre réflexion sur l’immigration. Qui dira par exemple que depuis plus de deux ans, la valise diplomatique guinéenne n’est pas passée en France et que donc des milliers de demandes de séjour sont bloquées car les ressortissants guinéens n’ont plus la possibilité de se faire faire un passeport, pour les plus chanceux d’entre eux, ceux qui ont un acte de naissance légalisé en poche. Cette information peu glamour n’intéresse pas les spectateurs de C8, moins en tout cas que les kilos perdus par Stéphane Ravaclet pendant sa grève de la faim. Laye et son patron disposent encore de quelques jours avant de retomber dans l’oubli. Souhaitons que d’ici là, Marlène Schiappa, sûrement touchée-au-cœur-par ce-drame-humain parviendra à convaincre Gérald Darmanin qu’un apprenti boulanger en Bourgogne Franche-Comté ne fait courir aucun risque à l’équilibre démographique de la France. Le drame deviendra, qui sait, sous nos yeux éblouis, une success-story.

Les préfectures, y compris celle de Besançon, peuvent donc continuer leur sale boulot en toute quiétude. Elles ne se laisseront pas impressionner par une grève de la faim  de-ci de-là et au contraire si elles sont habiles elles pourront même en tirer profit. Pour un dossier soudain exposé à la lumière, mille autres seront expédiés en douce, des familles continueront d’être séparées, des hommes et des femmes malades seront renvoyés dans des pays aux systèmes de santé défaillants, des élèves seront arrachés à leurs études au milieu de l’année scolaire et des enfants se retrouveront en centres de rétention, en fait des prisons qui puent la pisse et le moisi gardées par des matons. Elles continueront de faire encercler la ferme de Cédric Herrou à la Roya, lui qui explique qu’il ne milite dans aucune association mais qu’il ne laissera jamais un être humain crever de froid en espadrilles dans la montagne. A Nice, il n’y a pas que la promenade des anglais, il y a aussi la préfecture. Cédric Herrou connaît bien des histoires à son sujet et c’est un bon conteur.

On peut discourir à l’infini sur l’immigration et certains éditorialistes patentés ne s’en privent pas (Jacques Julliard dans Marianne, entre autres, qui se perd en vaines imprécations) mais les mots rangés, triés, aseptisés s’effondrent devant la réalité. On peut convoquer les sciences humaines, la sociologie, la philosophie, l’histoire. Elles se dilueront dans les flux migratoires qui se foutent bien des sciences humaines. Les préfets sont dérisoires et en dépit de leurs minables efforts, ne parviendront pas à empêcher un être humain qui en bave sur son coin de terre lointain à tenter l’aventure de la vie ailleurs et peu importe si cet ailleurs n’est qu’un fantasme. Personne ne crève la dalle ou n’attend la mort pour faire plaisir au préfet de Besançon ou à celui de Nice ou à celui de Paris, Lallement, qui cite Trotski dans ses vœux et qui pourrait faire de la figuration dans un film sur le Chili de Pinochet.


Pour revenir au vaillant boulanger qui ne doit pas comprendre ce qui lui arrive, on retiendra ce titre de Libération, édition du 6 janvier « Soutien croissant pour le boulanger en grève de la faim ». Outre que Libération n’a pu, une fois de plus, résister au plaisir du jeu de mots imbécile, il a oublié de citer Laye Fodé Traoréiné, 18 ans qui a traversé le Mali et la Libye, a survécu à tout sauf peut-être à la bedaine du préfet de Besançon.

 

 

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