Haïtien ou suisse, il faut choisir!

Détester le passe sanitaire, la France sous Macron et pourtant ne pas manifester. Un paradoxe insoutenable?

Noir, impair et passe. Rien ne va plus ! 

 

  Chaque jour dans ma boîte mail, je reçois des argumentaires clé en main au sujet du passe sanitaire. Tel syndicat m'explique ce que je dois écrire sur ma pancarte pour ne surtout pas être confondue avec une complotiste anti-vax, une antisémite ou une militante du RN , telle liste de diffusion très-à-gauche, du côté du Bien, pratique la thérapie politique et me conseille de vaincre mes réticences. Oui camarade, dans les cortèges actuels, tu peux te retrouver au coude à coude avec un partisan de Florian Philippot (une espèce rare, les Patriotes, que l'on a peu l'occasion d'observer dans son biotope), une catho intégriste en jupe plissée à carreaux, et une scientifique autodidacte mais spécialiste des additifs, de l'aluminium et de l'ARN messager (elle a écouté Alexandra Henrion-Claude et Louis Fouché) . Soit, comme un explorateur humaniste, un oxymore, tu tentes d'établir le contact avec l'Autre au risque de te recevoir des baffes, soit tu l'ignores, soit tu rejoins les tiens, en hyperventilation, car quand même "ça fait mal au cul de défiler avec tous ces cons fachos ". Les cortèges du samedi ressemblent donc au vieux slogan "on trouve de tout à la Samaritaine" et chacun tente de trouver une justification à sa présence d'où l'utilité des articles prêts à penser qui aident à s'y retrouver. 

Fatigue et perplexité 

Personnellement, je n'ai pas encore manifesté contre le passe sanitaire et ne me résous pas à le faire dans l’immédiat 1) parce que je mangeais des palourdes farcies en Normandie 2) parce qu'une lassitude m'envahit dès qu'il s'agit de "prendre position" sur cette propension contemporaine à transformer la santé en camisole de force.

Cette affaire-là ne date pas d'hier. Ivan Illich en 1974 publie "Nemesis médicale". Des années plus tard, il revient sur la question dans un article pour le "Monde Diplomatique". Il écrit cette phrase que je retiens tant elle peut aider à mettre en perspective le "mouvement" (mais en est-ce vraiment un ?) actuel: " La santé se conçoit comme un équilibre entre le macro-système socio-écologique et la population de ses sous-systèmes de type humain. Se soumettant à l’optimisation, le sujet se renie."

Depuis longtemps, des auteurs d'anticipation imaginent des sociétés où l'obsession hygiéniste est un des visages du totalitarisme. C'est le cas de Julie Zeh dans son roman "Corpus delicti:un procès". Les rebelles qu'elle met en scène réclament le "DAM", le droit à la maladie dans une société où échapper aux contrôles sanitaires est un crime qui mérite la cryogénisation, punition ultime. La méthode est radicale, évite les manifestations le samedi et offre un spectacle public digne des jeux du cirque. Double bénéfice. 

 De même, la panoptique, idée recyclée sans fin dans les villes du 21ème siècle avec leurs places publiques « ouvertes », à la vue dégagée et filmées, est un héritage du 18ème siècle. Comment devient-on son propre maton ? Simple, un seul gardien dans une tour au milieu de la prison et des prisonniers qui ignorent s’ils sont surveillés ou pas. (« La morale réformée, la santé préservée, l'industrie revigorée, l'instruction diffusée, les charges publiques allégées, l'économie fortifiée — le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché, mais dénoué — tout cela par une simple idée architecturale. » Jeremy Bentham in La Panoptique 1780). Macron est un disciple de Jeremy Bentham !

L'arbre qui cache la forêt 

 Donc, en 2021, déboule le "pass sanitaire" avec QR code comme sur le paquet de nouilles Lustucru si on veut tout savoir sur les poules qui pondent des œufs pour donner du goût aux coquillettes. L'avantage des poules est qu'elles ne gueulent pas et finissent dans des nuggets KFC quand elles sont trop vieilles pour prétendre à un CDD chez Lustucru. Nous sommes tous des gallinacés ! 

Le principe est simple. Tu as un passe et tu passes ou tu n'en as pas et tu trépasses. Cela t'évite les expos chiantes, les pièces de théâtre engagées, les concerts de Thomas Dutronc, la mauvaise bière en terrasse, les conversations assommantes et les centres commerciaux. Une idée de la liberté retrouvée, être dans la peau d'un paria qui ne consomme plus et qui se fout des injonctions et décrets de l'État. Même plus envie de manifester, plutôt envie de m'ébrouer, de profiter de ce moment de grâce où je me retrouve sur le bas côté, où je n'ai plus d'existence sociale. On se croirait dans le film culte favori des vieux cons auxquels j'appartiens "L'an 1" de Doillon/Resnais/Rouch et le programmatique "on arrête tout, on réfléchit et c'est pas triste".

 Bon évidemment je bluffe et réfléchis en nantie de la bourgeoisie très moyenne car j'ai mon schéma vaccinal complet (plus classe que "je suis vaccinée") et mon QR code, l'eusses-tu cru, sur mon I-Phone qui a depuis belle lurette vendu son âme à Google et à WhatsApp. Dans ma poche, j'ai aussi mon passeport biométrique, ma carte Vitale avec photo, une tête réduite assez moche, ma carte Visa à puce. Ma biographie médicale me suit partout y compris sur le bureau des banquiers quand ils me refusent un prêt ou me l'accordent à un taux exorbitant car ils ne misent pas à perte sur une bête de réforme. Rien de nouveau sous le soleil sauf que l'on manifeste plus mollement contre les Gafam, la numérisation consentie de nos existences, la géocalisation, les caméras de surveillance dans les rues du moindre trou et Macron qui cause aux jeunes sur Tik-Tok en t-shirt noir, couleur des pirates. Le passe sanitaire est une excroissance supplémentaire, un rejet dirait-on en terme de botanique qui, on l'espère (et là est sûrement le principal enjeu du mouvement de protestation) ne donnera pas naissance à une plante vivace administrativement modifiée. 

Ni oui ni non

On se pose, en dépit de notre conscience de gauche à la pointe du combat contre l'autoritarisme policier en marche dans la société française (faut du souffle), la question presque subversive de la durée de l'épidémie et des solutions à disposition pour l'enrayer. Le paradoxe n'est jamais loin. On veut se débarrasser d'un virus qui empêche d'aller peinard au resto et au cinéma sans rien changer à nos habitudes car telle est la conception de la liberté la plus unanimement partagée. Les cortèges ne réclament pas qu'une société plus juste, qu'une solidarité plus grande, ils ne sont pas, sauf exceptions, d'essence révolutionnaire. Ils réclament aussi (et surtout ?) le confort, l'insouciance d'avant quand chacun se  foutait du contrôle généralisé. Le passe sanitaire rend soudain visible un mécanisme en place depuis longtemps, le déploiement de méthodes de surveillance de plus en plus sophistiquées au service d'un ordre mondial brutal et inégalitaire. Le passe manque de discrétion et c'est là son plus grand défaut. Il aurait fallu inventer un moyen de contrôle plus furtif, plus "soft Power".

Et le Monde, comment se porte-il le Monde ? 

Pendant qu'Eluard qui n'en demandait pas tant devient tendance dans les cortèges "Liberté.. j'écris ton nom", en Afrique, le taux de vaccination de la population est de 1,2% et en Haïti, les premières doses de vaccin, 500 000, sont arrivées le 14 juillet. L'Inde a minoré le nombre de ses morts (400 000) et on se souviendra longtemps des images insoutenables de bûchers à ciel ouvert. Liberté, j'écris ton nom mais  avec moins de lettres semble-t-il. Bolsonaro, quant à lui, est toujours au pouvoir et le Brésil se meurt dans l’indifférence générale, et pas seulement l'Amazonie.

On manifeste en France pour la liberté vaccinale et contre le passe sanitaire et ailleurs (un ailleurs aux contours mal définis) on ne sait pas encore qu'il existe un vaccin qui empêche de finir sur un bûcher.

Et donc ? 

Quand on fait rentrer le monde dans sa tête, quand on s'interroge sur les papiers qu'il faut pour vivre au quotidien dans notre parc d'attractions français, on se dit que le combat contre le passe sanitaire est  obsolète. Là encore, un souvenir littéraire, celui des pages que Stefan Zweig consacre, dans "Le Monde d'hier" à la liberté de circuler. "Avant 14, la terre avait appartenu à tous les hommes". Cela n'est pas le début d'une jolie fable, juste un constat désespéré face au rétrécissement de l'espace et au contrôle du temps de vie humain. 

Sait-on qu'aujourd'hui une femme, un homme, un enfant, exilé, "sans papiers" c'est à dire sans titre de séjour biométrique dûment tamponné, numérisé n'a aucune existence légale et est considéré comme un hors-la-loi (c'est aussi le cas des sans-abri qui peuplent les villes, de tous les « déclassés ») . Des associations, des particuliers se battent pour que des exilés, des réfugiés obtiennent des cartes de séjour et puissent les montrer aux "forces de l'ordre" en cas de contrôles sur la voie publique. Le "passe" providentiel, celui qu'il faut posséder à tout prix pour avoir le droit de vivre. Personne ne s'en émeut vraiment à part les principaux concernés et leurs défenseurs. Aucune manifestation massive contre les préfectures scélérates, contre le marquage des êtres humains, contre le durcissement dangereux des législations dans les pays occidentaux , contre les tests osseux imposés parfois à des enfants pour déterminer leur âge. Le monde, tel qu'il est, caricatural, monstrueux et numérique, ne dérange pas plus que cela du moment qu'il se dissimule et qu'il fait ses coups en douce. Hors sujet ? 

 Peut-être pas. Dans un cas, on s'insurge contre la restriction insupportable de nos libertés individuelles et dans l'autre, on admet que les états riches ne sont pas en mesure d'accueillir (ou de vacciner) les plus pauvres sauf à mettre en péril leurs économies respectives et qu'il faut bien contrôler les flux migratoires et se faire à l'idée que la vie est cotée en bourse et que les laboratoires pharmaceutiques font avant tout des affaires. Ce n'est pas la même chose d'être "une personne" ou un "flux". Si tu es une "personne" , tu manifesteras contre le passe sanitaire qui t'empêche de jouir sans entraves, si tu fais partie d'un flux, tu feras tout pour en sortir grâce à un passe. On n'a pas tous la même vie. 

Choisir son combat 

Pas question d'adopter un point de vue moral sur les manifestations actuelles et de disserter sur les motivations des uns ou des autres (même si certaines motivations puent la charogne) ce que "Marianne'', hebdomadaire qui pense avec ses pieds et vire au brun sans complexe, fait à longueur de colonnes. Il est facile d'ironiser, de dénigrer, de décréter, de trier en se pinçant le nez, qui, dans les cortèges, sent la rose ou pue la merde. Il est plus dérangeant de se poser la question de la motivation commune qui unit tous les manifestants, sans exception. Faire « cortège à part », selon le principe vertueux et répété à l’envi, de la lutte indispensable contre l’extrême droite (qui peut être contre?), évite de se poser des questions dérangeantes sur ce que signifie « faire troupeau ensemble » contre l’obligation vaccinale et le passe sanitaire chaque samedi d'août (expression sans connotation péjorative, je précise). Je suis pour ma part sceptique sur le devenir de ce que l'on présente parfois, à tort, comme une suite aux gilets jaunes (même si ces derniers s'associent aux manifestations). Pour l'instant, plus un feuilleton à épisodes écrit par un showrunner un peu dépassé et contemplé comme tel par le pouvoir en place. Macron, jeune vieux président en son palais, s'agace, paraît-il, de cette agitation "stérile" mais analysée-de-près-à-neuf-mois-des-présidentielles (sic) mais attend que "ça se passe",sans mauvais jeu de mots. Il parie que l'envie d'aller au resto sera plus forte que tout et que d'ici quelques semaines (les précaires, les « invisibles », il s’en soucie comme d’une guigne. Ils ne vont pas au théâtre, assez peu dans les manifestations et pour la plupart ne voteront pas en 2022), à la rentrée, on affichera des taux de vaccination record et que l'on se félicitera d'avoir atteint l'immunité "collective" sans trop de casse pour les hôpitaux. C'est peut-être cela le plus triste, la seule aspiration collective qu'il nous reste est "l'immunité". Tout un symbole. Contre qui s'immunise-t-on ?

Et pendant ce temps-là, dans un coin du monde, très éloigné de la place de la Bastille à Paris, un nouveau variant apparaît en tapinois, plus résistant, plus teigneux qui se fout bien des QR code et des gestes barrières  mais adore les populations non vaccinées, celles pour lesquelles aujourd'hui on ne manifeste pas en criant "Vaccination, bien humain commun », « Salauds de riches! » et « L’écologie, maintenant et sans transition ! » un variant qui nous fera regretter l'ancien et nous fera comprendre à nos dépens et un peu tard, que le monde est un et indivisible. 

Mais après tout

… Il faut être fou pour être haïtien, non ? 

 



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