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Billet de blog 12 sept. 2022

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Au secours, l'éducation nationale infiltrée par des bouddhistes!

Kai Terada, enseignant de mathématiques au lycée Joliot-Curie de Nanterre, est suspendu quatre mois, en attente probable d'une autre affectation afin de garantir la "sérénité" de son établissement. Le ministère le confond avec David Carradine alias "Petit Scarabée" qui erre sur les routes, en quête de paix intérieure dans la série Kung-fu en 1972. Monsieur le Ministre, êtes-vous sérieux ?

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Que l'éducation nationale use de méthodes et de stratagèmes qui évoquent davantage des barbouzeries que la déontologie du métier de professeur ne fait aucun doute tant les dossiers à charge s'accumulent depuis 2017. Blanquer a marqué son territoire, a laissé en poste, après son départ, des "proches" et son récent parachutage à Assas, dans la peau d'un professeur de droit public (commentaire superflu !), ne trompe personne. Il n'est plus là mais il est encore là. 

Pap N'Diaye, quant à lui, ressemble à un costume déjà usé, abandonné sur un lit, vidé de sa substance. Jamais un ministre n'aura semblé aussi inutile et accablé, en dépit de sa supposée volonté de changement, phagocyté par l'ombre de son encombrant prédécesseur. 

Alors, en cette rentrée 2022, qualifiée de normale, presque réussie, par le ministère, de chaotique et d'affreuse par les enseignants, les collectifs, les syndicats et les parents d'élèves, de quoi ou plutôt de qui s'agit-il cette fois-ci?

De Kai Terada, professeur de mathématiques au lycée Joliot-Curie de Nanterre depuis septembre 2006? 

Non, vous n'y êtes pas, de Kai Terada, syndicaliste à Sud Education, de Kai Terada, militant à RESF (réseau éducation sans frontières) et de Kai Terada, défenseur des zones d'éducation prioritaires. Trois chefs d'inculpation majeurs pour l'éducation nationale qui, depuis le vote de l'arsenal de destruction massive baptisé "Lois pour une école de la confiance" en 2019, dégomme, au nom du "devoir de réserve" (article 1 du dispositif susnommé, adopté le 26/07/2019 ), toute personne qui a des velléités de contestation. On peut énumérer, sans être exhaustif, les enseignant-e-s qui ont déjà fait les frais d'une chasse aux sorcières qui ne cache même plus son nom, au collège République de Bobigny, au lycée Desfontaines de Melle et d'autres, convoqué-e-s, intimidé-e-s, déplacé-e-s, muté-e-s. 

Kai Terada, lui, a appris, avant la rentrée, qu'il était suspendu 4 mois. Il faudra encore attendre quelques jours pour que le rectorat de Versailles, sous la pression des collègues de l'établissement en grève, de l'intercollectifs national, de quelques syndicats, daigne recevoir Kai Terada pour lui signifier qu'il était juste mis de côté "à titre conservatoire", sans motif disciplinaire d'aucune sorte (son dossier administratif est vide, indemne de reproches) . Et donc ? Payé, un subterfuge censé éviter au rectorat le risque d'être poursuivi en justice mais à terme probablement muté pour assurer la "sérénité" de l'établissement. 

Avec Kai Terada, on passe un cran dans la répression puisque la "sérénité" suffit à justifier une mutation d'office. Jusqu'à présent, les rectorats évoquaient, pour punir les enseignants en colère, la sédition et non la quête bouddhiste pour le vide intérieur. Le séditieux, tel qu'il est défini par le ministère, est en général un manifestant en lutte contre les réformes Blanquer (feu les E3C n'auront jamais servi à rien d'autre qu'à déclencher des procédures disciplinaires) qui met en péril les valeurs républicaines de la "maison" (sic) Education Nationale, nuit à sa bonne marche. Le professeur a désormais une maison, une résidence secondaire pédagogique sous surveillance, et comme une bonne ménagère immortalisée par la publicité des années 1960, il se doit d'en épousseter et d'en faire briller les meubles plutôt que de les renverser pour les reconstruire de façon intelligente pour le plus grand bien des élèves qui lui sont confiés. 

En attendant, Kai attend chez lui le nom de sa prochaine pagode, pardon, de son prochain bahut. On manque d'enseignants de mathématiques, la discipline la plus malmenée sous l'ère Blanquer, supprimée du tronc commun puis, fiat lux, ressuscitée in extremis sous forme "d'option", tant pis, la nécessité de non-service pour sérénité fait loi. 

Si le subversif Kai Terada bouge encore une oreille dans son prochain établissement, cette fois-ci, pas de quartier, la suspension pourrait se faire révocation, sans même passer par la case redoutable des si mal nommées "Ressources Humaines". 

Évidemment, cela n'arrivera pas. Kai ne sera pas envoyé en relégation au pays du matin calme car cette mesure au sale parfum discrétionnaire ne repose sur aucun fondement légal et il faut donc se battre collectivement pour que le droit soit respecté. La sérénité n'est pas un motif de suspension, un établissement scolaire n'est pas un temple bouddhiste. 

L'exemplarité et l'engagement d'un enseignant se mesurent à sa capacité à transmettre des connaissances à ses élèves, à les défendre si besoin est, à protéger sa discipline des assauts du libéralisme le plus cru sans céder un pouce de terrain quand une réforme a des effets délétères. Avec presque trois ans de recul, qui se fait encore des illusions y compris dans les familles des élèves, sur les conséquences des réformes Blanquer?

L'école de la confiance et maintenant "du futur", lancée début juin par Macron à Marseille et par Pap N'Diaye dans son sillon, la destruction du baccalauréat au profit du contrôle continu, les salmigondis moraux pour la promotion du service national universel (le SNU) marchent ensemble au pas cadencé pour construire un monde invivable. 

Mais a priori, les enseignants ne sont pas des moines- soldats qui se taisent et qui œuvrent "avec sérénité" à la destruction du service public d'éducation. 

Kai Terada veut juste continuer d'enseigner les mathématiques au lycée Joliot-Curie comme il le fait depuis 2006 sans le moindre problème. Il aura donc attendu septembre 2022 pour apprendre qu'il était une nuisance. Stupéfiant non ? 

Ses élèves l'attendent avec impatience depuis le 1er septembre. 

La pétition (lien ci-dessous) peut aider à lui permettre de les retrouver :

https://www.change.org/p/non-%C3%A0-la-r%C3%A9pression-contre-kai-terada

Vous pouvez aussi écouter son témoignage :

https://youtu.be/RqP9C6mr33A

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