Lettre et grand débat: Fromage et dessert.

Une lettre, un grand débat. Et après?

Une entreprise démocratique d'envergure, des maires sollicités partout en France, des cahiers de doléances, des sites internet. Mazette! La France de 1789 est de retour et Emmanuel Macron est son héraut!

Le chef de l'état vient d'envoyer une lettre aux français, assez longue, cinq pages, pleine de questions, trente deux paraît-il puis...

d'hommages

 Ah! ce pays à nul autre pareil

d'autosatisfaction

  Quelle belle démocratie!

 d'appels à propositions

une boîte à idées ouverte à tous!

Il me demande mon avis,à moi, l'insignifiant parmi les insignifiants. Serais-je tiré au sort pour être le conscrit qui participera à une émission de télévision où je représenterai d'autres insignifiants laborieux? Je regrette déjà de n'être ni mère célibataire, ni veuve car le président  semble avoir une passion pour ces femmes-de-courage qu'il cite sans cesse dans ses discours, des trémolos dans la voix. Rien hélas sur les pères séparés dépressifs.

Au fait, que dit cette lettre? Qui l'a lue en entier? Je l'ai lue, de "Chers compatriotes" à "En confiance" le nouveau gimmick à la mode. Bon d'abord, Emmanuel Macron répète. Il a retenu la leçon de Hollande en 2012 face à Sarkozy médusé, le "Moi président" qui emporte tout sur son passage. J'ai appris à l'école (pas celle de la confiance, la communale!) le nom de la figure de style, une anaphore. Et en avant pour une série de "Chez nous" comme dans une chanson à boire suivie de peu d'un cortège de "je n'oublie pas". Je résume. "Chez nous", La France, c'est bien et cela sera encore mieux si "je n'oublie pas" que j'ai été "élu sur un projet". Croix de bois, croix de fer, si je mens..

Le projet, chacun d'entre nous le connaît. L'état dépense trop et la redistribution a un coût etc. La dette, vous dis-je, la dette. Ceinture mes chers concitoyens.

En conséquence de quoi, le grand débat ne remettra pas en cause les fondamentaux. La retraite, l'assurance chômage, la fonction publique. On pourra se demander comment mettre à la casse sa vieille voiture ou comment ne plus utiliser d'engrais pour faire pousser son pied de mimosa mais on s'interdira de s'imaginer vieux, avec une pension à points qui ne permettra plus de nourrir Zozo, le chat recueilli à la SPA et Fifi, la tortue offerte à Noël par les petits-enfants.

Heureusement, Emmanuel Macron avec la délicatesse qui le caractérise propose une piste pour débarrasser la France de sa mauvaise graisse. Fixer des quotas pour l'immigration. A la rigueur, le demandeur d'asile, par exemple le syrien chassé de son pays par la guerre mais les autres, les migrants économiques, pas question. On trie. La définition du "migrant économique" est vaste. Du suisse à l'érythréen, la sélection s'annonce ardue. Je propose (je dis "je" puisque le grand débat me le permet) que l'on garde le suisse qui fabriquera du chocolat et s'intégrera sans peine. L'érythréen sera encouragé à rester chez lui car, reconnaissons-le, il cède à la facilité et recherche le confort quand il fuit la misère. L’Érythrée a besoin de ses forces vives. Alors, toi, le presque-migrant, reste à la maison et remonte tes manches pour reconstruire ton pays. Ne te plains pas car comme chantait feu Charles Aznavour, la misère est moins dure au soleil.

Le chef de l'état confond migrants, expatriés volontaires et évadés fiscaux.

 Monsieur le Président ni votre lettre sentencieuse qui use des artifices les plus éculés de la rhétorique ni le grand débat qui s'ouvre aujourd'hui ne feront oublier les dix-huit premiers mois de votre mandat. A chaque phrase prononcée, à chaque mot écrit, vous dessinez les contours d'une société sous contrôle (hommages répétés aux forces de l'ordre,fascination pour l'autorité), sans esprit si ce n'est celui des notables qui la dirigent, sans idées neuves. Une France où l'éducation nationale, terrassée par la réforme Blanquer, formera des citoyens peureux, où les fonctionnaires seront vos séides, où le riche continuera à l'être tandis que le pauvre sera calmé à coup de primes exceptionnelles ou d'anxiolytiques distribués gratuitement dans des dispensaires. Votre France, ce "chez nous" que vous louez dans votre lettre, ne me, ne nous ressemble pas. L'intelligence s'y meurt, la politique y est défigurée et l'ennui qui s'en dégage n'a d'égal que votre jouissance d'en être le chef. Un chef désormais seul et méprisé.

Votre lettre offense ceux à qui elle s'adresse tant les manœuvres qui s'y déploient sont grossières, tant le souffle en est absent. Depuis le 17 novembre, des femmes et des hommes débattent et se débattent au milieu des gaz lacrymogènes. Le 31 décembre, vous leur avez présenté vos vœux. Masse haineuse dites-vous. Qui oserait encore croire en votre bienveillance?

Flaubert détestait la médiocrité et écrivait à ce sujet des textes flamboyants. Heureusement, il est mort depuis longtemps. Il reste Jean-Pierre Mocky qui, dans de drôles de petits films, vous a mis en scène, vous et vos semblables, des années avant que vous n'accédiez au pouvoir.

Un visionnaire semble-t-il.

 

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